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Full text of "Théâtre complet"

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THEATRE COMPLET 

IX 



IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE : 

cinquante exemplaires sur papier de Hollande 

numérotés de I à 50 

et cent cinquante exemplaires sur papier du Marais 

numérotés de 51 à 200 



OUVRAGES DE HENRY BATAILLE 



Chez le même éditeur : 

LA TBNDRBSSB. — l'hOMHB A LA ROSB. 
VERS PRÉFéRéS. 

THÉÂTRE COMPLET 

Tome ! : la LéPRSDSB. — l'holocaustb. 

Tome II : lb masque. — l'bnchantbmbnt. 

Tome III : RésDRRKCTiON. — maman colibri. 

Tome IV : la marchb «optialb. — polichb. 

Tome V : la fbmmr wdb. — lb scawdalb. 

Tome VI : la vibrgb follb. — lb songe d'un soir d'amour. 

— LA déclaration. 

Tome VII : lb phalène. 

Tome VIII: l'bnfant db l'amour. — notre image. 

Pour paraître prochainement : 
i'bnpancb 6tbrnbllb, romaa autobiographique. 



-B^^fcW 



HENRY BATAILLE 



THÉÂTRE 



COMPLET 



IX 



LES FLAMBEAUX 
LES SŒURS D'AMOUR 




ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR 

26, BUB BACINB, PABIS 

Droits de traduction, d'adaptation et de reproduction réserrée pour touB les pays, 
y compris la Suède et la Norvège 



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LES FLAMBEAUX 

PIÈCE EN TROIS ACTES 

Représentée pour la première foiSs le 26 novembre 1912, 
au théâtre de la Porte- Saint-Martin. 

Reprise le IS mars 7926, 
au théâtre de la Porte-Saint-Martin. 



PERSONNAGES 



Théâtre de la 

Porte Saint-Martin 

novembre 1912 

MM 

Ladrbnt Boogukt Lb Babgy. 

BlONDEL HCGUBNBT. 

HeRNBRT J. COQDBLIN. 

Praviellb Etibyaut. 

PÉLISSIRR . COLLEN . 

Mairbsse Harmbut. 

Hervé Savry. 

Directeur du réveil... J Christian 

Bonvallet Person , 

Talloirbs . . Mernet. 

BarATTIBR RiCHAUT , 

Un journaliste Dokry 

Mines 

Madame Bodgdbt SuzAN^B Dbsprès. 

Edwige Voroditch Yvonne de Bray. 

Marcelle, ; Simonne Frévalles. 



Théâtre de la 

Porte Saint-Martin 

mars 192G 

MM. 

Francen. 

ÀRQaiLLlèRB. 
J. COQDELIN. 

Ph. Damorès. 

Godgbt, 

Jacqublin. 

Glénat. 

M. Walter. 

Person . 

Clavacd. 

Chanot 

Gubvallibr 

I^mes 
SnZANNBDBSPRÈS. 

Germaine Rouer. 
Cath. Jordaan. 



LES FLAMBEAUX 



Le mot « flambeaux » désigne ici les savants, 
les esprits consultants du domaine intellectuel. 
Pourtant, dès les premières scènes, il apparaîtra 
nettement que l'aliégorie du titre se prolonge par 
delà ces têtes laurées et que les Flambeaux signi- 
fient aussi et surtout, en l'occasion, les Idées, les 
grandes Idées, qui éclairent, en la précédant, la 
marche de l'humanité dans le dédale de ses té- 
nèbres, les idées presque indépendantes de nous- 
mêmes, dont nos actes sont les tributaires ou les 
satellites empressés. Fouillée, dans une vieille 
formule qui n'est pas exempte de justesse, les 
nomma idées-forces... 

Sereines lumières en cours d'évolution qui nous 
emportent ou se projettent hors de nous-mêmes 
(nous ne pouvons même plus en faire le départ l), 
agrégation merveilleuse de la pensée humaine 
dont rien ne se perd et qui, émanant de toutes les 
directions, semble former, de siècle en siècle, un 
noyau de plus en plus compact, une sorte de nébu- 
leuse emportée, comme les autres, vers des fins 
de clarté ou de néant. 

Ces entités, si lumineuses soient-elles, ne cons- 
titueraient en elles-mêmes que des personnages 
de théâtre bien incertains, bien chétifs, et presque 



8 LES FLAMBEAUX 

chaque fois qu'on les a portés à la scène, ce n'a 
été que pour leur dresser, de façon un peu roman- 
tique et vaine, des autels avec leur cortège de 
sacrificateurs ou de martyrs nouveaux, comme 
dans la belle pièce de Monsieur de Curel, la Nou- 
velle Idole ! Ici, il s'agira d'un débat autrement 
précis, et, me semble-t-il, autrement éternel. J'ai 
voulu retracer quelques phases actuelles d'une 
bien grande et bien ancienne bataille : la lutte 
entre le fait et l'idée, la lutte de la matière et de 
l'esprit, celle même du corps et de l'âme... selon, 
du moins, les anciennes classifications. Vous ver- 
rez, dans les Flambeaux, le conflit entre l'interpré- 
tation supérieure du fait et son interprétation 
instinctive ou relative... 

Mon savant a commis une action qui, à ses yeux, 
n'a pas du tout la valeur que lui attribue la so- 
ciété : il se comporte donc selon les données de sa 
conscience, et entraîne, de ce fait, un conflit ter- 
rible. « Je n'ai point perdu le sens des responsa- 
bilités, gémit-il, dans un aveu naïf et douloureux. 
Mais je l'ai soumis, comme je le sentais, à des idées 
ou à des morales supérieures : sans doute ai-je 
trop présumé de mes forces ou de la clémence 
de la vie, et ne suis-je pas arrivé à mettre d'accord 
la vie et la pensée... Utopiste ! Ah fatal utopiste !... 
Savant naïf, mauvais critique, qui crois tenir les 
fils de la vie entre les quatre murs de la chambre 
où tu travailles en reclus !... » 

Un savant peut-il manquer de sens critique ? 

Mais est-ce bien le lieu et l'heure d'épiloguer 
sur une pièce qui n'est pas encore jouée ? Ici, 
sous la plume, le fatal cortège des mots apparaît 
tout de suite, pédantesque et livresque... Il faut 
écouter les mots, mais seulement lorsqu'ils sont à 
leur place. 

Il y a, dans mon drame, cette fois, un personnage 



PREFACE 9 

invisible... L'Idée-Force passe, subjugue et ter- 
rasse. Quelque nom qu'on lui donne en tout cas, 
c'est une de ces émanations supérieures du cerveau 
et de la conscience, telle qu'elle se dresse en face 
des codes éternels de la nature et de la société. 
Un jour lointain, ces forces contradictoires de la 
nature et de l'esprit se joindront-elles en une paci- 
fique harmonie ? Qui sait ? Qui peut le nier ou 
nous en interdire la magnifique et douloureuse 
espérance ? Espérance certes, et seulement cela ; 
grand soupir de l'âme humaine, encore si loin 
de son but I... Nous sommes une humanité de 
transition. 

Mais permettez-moi d'ajouter que, si ce per- 
sonnage, à la fois invisible et tangible, enveloppe 
les autres personnages de la pièce et plane au- 
dessus d'eux, durant le cours des trois actes, 
il demeurera, pour les spectateurs, tout facul- 
tatif... Ils pourront, s'ils le veulent, suivre une 
toute petite historiette et se donner le loisir de 
ne pas penser... Ce n'est pas affaire de conces- 
sion. C'est un devoir que m'impose la concep- 
tion que j'ai du théâtre, celle que je proclame 
depuis quinze ans. Le théâtre, art A-ivant par 
excellence, doit se soumettre entièrement à la 
vie et à sa représentation exacte... Si nous y 
ajoutons des idées, elles doivent être incluses 
dans l'œuvre même. C'est à nous de manier 
ou de coordonner les faits pour les joindre aux 
idées, mais jamais, au grand jamais, celles-ci ne 
doivent s'interposer d'elles-mêmes. Elles peuvent 
faire partie intégrante de l'ouvrage, jamais partie 
extérieure. Il peut donc y avoir, à côté du drame 
humain, un drame de pensée, mais lié à l'autre à 
ce point qu'il se dégage de manière toute faculta- 
tive, selon l'esprit et l'interprétation du specta- 
teur. 



lo LES FLAMBEAUX 

Ce point de vue n'a rien de personnel. Il est 
peut-être à la base de tout art, même purement 
plastique. Cet enseignement se retrouve dans les 
classiques. 

Je contemplais, l'autre jour encore, la Victoire 
de Samothrace. L'Idée est là, — en elle. Qui peut 
prétendre qu'elle n'emplit pas tous les plis éna- 
mourés de la tunique vers l'azur et en pleine 
marche ? Mais regardez... par contre, pas trace 
d'emphase, pas de draperies lyriques ou balancées 
selon le caprice de l'artiste, ainsi que se le per- 
mirent les artistes du xvii^ siècle français ! 

Non ; la vérité la plus stricte, la plus réaliste 
est devant nous, combinée comme le serait une 
froide et méticuleuse recherche. Chaque pli est 
structuré, et se lie à l'autre, presque photogra- 
phiquement. Quel enseignement ! Un génie a 
écrit la Prière sur V Acropole. Que n'a-t-il écrit 
la prière à la Victoire de Samothrace ! L'exactitude 
dans le mouvement égale l'improvisation lyrique. 
Il ne manque, à cette statue éducatrice, que ce 
qui doit virtuellement lui manquer aujourd'hui, 
ce que le temps a bien fait de mutiler : le visage 
et les mains. Le grand destructeur a volontaire- 
ment, dans cette statue vivante, supprimé ce qui 
ne correspondait plus à notre âme moderne, et il 
nous a donné la déesse acéphale... 

Car elle nous paraîtrait probablement bien 
froide et bien glacée, maintenant, l'expression de 
la tête à jamais disparue ! Il nous faut aujour- 
d'hui sur ce corps tendu une face baignée de plus 
douloureuse angoisse, chargée de plus de rêves 
séculaires et tournée aussi vers des mystères plus 
étoiles. 

Donc, pour en revenir à la pièce sur laquelle 
vous m'interrogez, la donnée est celle-ci : un sa- 
vant, un grand esprit encyclopédique, philosophe 



PREFACE I i 

et biologiste, à force de considérer la chose en soi, 
perd le sens des relativités et même le sens cri- 
tique ; habitué aux abstractions, il s'égare hors 
de l'humanité et de la société, avec la meilleure 
foi du monde. 

Mourant, il fait appel à une interprétation plus 
généreuse et plus compréhensive de la vie, il pro- 
phétise un temps où l'esprit aura une place pré- 
pondérante et se fondra harmonieusement avec 
les lois de la matière au lieu de leur être opposé. 



Le destin est immuable. C'est un axe. Les 
consciences qui gravitent autour sont éternelle- 
ment variables. Examinez les rapports perma- 
nents de ces deux personnages : Destin et Cons- 
cience, l'un fixe et pareil à lui-même, l'autre 
mouvant et varié. Vous aurez la base merveilleuse 
du théâtre : c'est cela qu'il faut rendre. Je ne 
saurais assez le répéter ! 

Et qu'on ne dise pas que le cadre de la scène 
est trop limité pour y faire tenir un modèle aussi 
considérable. Nous avons, dans le passé, l'exemple 
rassurant de Shakespeare. 

Le théâtre c'est l'art le .plus large ; ce doit être 
la nature intégrale. C'est lui seul qui peut et doit 
réunir cette indissoluble trinité : l'émotion de 
fait, de sentiment et de pensée. 

Voilà la nouvelle règle des trois unités. 



Cette note a été antérieurement publiée par Henry Ba- 
taille dans le volume intitulé Ecrits sur le théâtre (Grès, 
éditeur). 



ACTE PREMIER 

Le cabinet de Laurent Bouguet à l'Institut Claude- 
Bernard. Vaste verrière donnant sur les jardins de l'Ins- 
titut. Devant, table de travail. A droite, la table, avec 
les tubes, les instruments de biologie, le microscope, etc. 
Vitrine. Simples chaises de paille. Au fond, à droite, 
porte aux verres dépolis, accédant à une petite anti- 
chambre, qui sépare le cabinet de Bouguet des couloirs 
de l'Institut. 

SCÈNE PREMIÈRE 

BOUGUET, MADAME BOUGUET, BARAT- 
TIER, EDWIGE, PRAVIELLE, MAIRESSE, 
BONVALLET, PÉLISSIER, HERVÉ, TAL- 
LOIRES et TOUCHET, BLONDEL, MAR- 
CELLE. 

Au lever du rideau, on entre de gauche, c'est-à-dire 
de V appartement des Bouguet. Le déjeuner vient 
de prerîdre fin. 

PÉLISSIER 

C'est prodigieux, ce que vient de nous commu- 
niquer Bouguet ! 

BONVALLET 

Je suis dans la stupéfaction. 

MAIRESSE 

Quel pas en avant et quel bouleversement de 
toutes les théories ! 

PÉLISSIER 

Mon cher Bouguet, tu as résolu de nous éton- 
ner toujours. 

BONVALLET 

Et notre vénération pour vous deux ne sera 
jamais excessive. 



i4 LES FLAMBEAUX 

BOUGUET 

Mais non. Comme d'habitude, ma part. (Avec 
intention.) Notre part, à ma femme, à Blondel et 
à moi, n'est qu'une contribution au hasard... 

MAIRESSE 

Pas de mots pareils entre nous, Bouguet I Vous 
nous avez dit vous-même, à déjeuner, combien de 
recherches patientes il a fallu pour arriver à repro- 
duire, en partant de cultures, des lésions cancé- 
reuses caractérisées... 

BONVALLET 

C'est un résultat merveilleux, inattendu, et qui 
va être formidable de conséquences !... 

BARA.TTIER 

Il y a encore quinze jours, on m'aurait affirmé 
qu'on pourrait les provoquer sans inoculation 
de fragment de lésion, ça m'aurait paru du do- 
maine de la fantaisie ! Du Jules Verne pour pre- 
mière page de journaux ! 

MAIRESSE 

Nous savions pourtant que, depuis longtemps, 
vous étiez sur la question, mais nous ne nous dou- 
tions pas que vous touchiez au but... 

PÉLISSIER 

Et tu le tenais bien caché ! 

BOUGUET 

Naturellement. Ce que je ne vous ai pas dit, 
pendant le déjeuner, ce sont nos transes, nos es- 
poirs successifs et nos hésitations finales, lorsque 
nous avons enfin obtenu ce résultat d'isoler le 
bacille. Ce résultat-là, voici trois ou quatre mois 
que nous aurions pu le faire connaître. 

MADAME BOUGUET 

Oh ! oui, facilement trois ou quatre mois... 
n'est-ce pas, Blondel ? 



AGTK PUEMIliU i5 

BLONDEL 

Environ. 

BOUGUET 

Mais j'ai horreur de publier trop vite. 

PKLISSIER 

Oh I toi, lorsqu'on entend dire que tu vas 
t'atteler à une question, c'est que tu as déjà 
résolu le problème aux trois quarts. 

BOUGUET 

Non, mais, sous prétexte de prendre date, que 
de conclusions prématurées sont répandues chaque 
jour, n'est-ce pas ?... Enfin, maintenant, je crois 
pouvoir, sans aucune réticence, révéler le résultat 
que nous tenions si soigneusement caché, dans la 
crainte de nous avancer trop tôt. Et c'est lundi 
que je lirai, à l'Institut, la note que je puis quali- 
fier d'officielle. 

PÉLISSIER 

Quel retentissement elle va avoir ! 

BOUGUET 

Je n'ai plus qu'une crainte, celle dont je vous 
faisais part à déjeuner, que, si le fait nouveau 
s'ébruite ou se répand trop rapidement, le public 
ne se méprenne et n'appelle guérison du cancer 
ce qui n'est, à tout prendre, qu'un premier pas... 
définitif, je veux bien, mais seulement un premier 
pas. 

PRAVIELLE 

Vous avez raison. C'est un besoin pour le pu- 
blic de découvrir des bienfaiteurs de l'humanité. 

BONVALLET 

Et il se paie d'illusions... 

PRAVIELLE 

Et puis, ton nom est aimé, ta personnalité trop 
célèbre, l'Institut que tu diriges trop populaire, 



i6 LES FLAMBEAUX 

par conséquent trop guetté... Mais quel couronne- 
ment de carrière si vous pouviez tous deux atta- 
cher votre nom à une pareille découverte !... En 
tout cas, l'Institut Claude-Bernard va être rude- 
ment à l'honneur, dès lundi I 

HERVÉ 

Du petit au grand, du simple préparateur que 
je suis à la collaboratrice merveilleuse du maître, 
tous, ici, nous sommes dans la fièvre. 

LE DEUXIÈME PRÉPARATEUR 

Oui, tous. 

MADAME BOUGUET, souriant. 

Allons, allons !... Du calme, Hervé... et pas de 
grands mots. 

PÉLISSIER 

Enfin, c'est l'espoir presque sûr, désormais, de 
la guérison du cancer !... 

BOUGUET, restrictif et posément. 

La seule chose certaine, c'est que nous avons 
l'agent spécifique du terrible mal et que nous 
pouvons l'inoculer aux animaux à volonté, c'est 
tout... Il s'agit maintenant de voir comment les 
immuniser. 

MADAME BOUGUET 

Et c'est là le cœur du problème. 

PÉLISSIER 

Evidemment. 

BARATTIER 

Gomme c'est bien de nous avoir prévenus ainsi... 
avant les autres ! 

BOUGUET 

J'y tenais. 

BONVALLET 

Mon cher ami, en descendant, tout à l'heure, 



ACTE PREMIER 17 

serait-il indiscret de vous demander à voir un 
animal en expérience ? 

BOUQUET 

Du tout. Nous avons un singe qui est en train 
de succomber à une véritable cachexie... 

BLONDEL 

Puis, nous avons encore un cheval porteur d'un 
cancer de l'estomac. Vous verrez. 
MADAME BOUGUET, frappant sur V épaule de Pravielle,, 

Enfin 1 c'en est fait des théories sur la patho- 
logie des tumeurs, et, quoi qu'on en ait dit, il 
faut bien, cette fois, s'incliner devant l'évidence 
et en revenir à la théorie bactérienne... Je l'ai 
toujours dit !... Nous l'avons toujours dit ici ! 

BONVALLET 

C'est vrai 1... Il y a dix ans que vous l'affirmiez... 
Quand on songe au nombre infini de gens de va- 
leur qui ont cherché le parasite sans l'atteindre... 
Ce que Doyen va être furieux !... 

PRAVIELLE 

Ah ! Bouguet !... mon cher, mon vieil et admi- 
rable Bouguet !... Quelle belle chose si vous nous 
apportez le sérum du cancer I 

BOUGUET, frappant la table de son lorgnon. 

Ah 1 pardon, pardon, ne donnez pas le ton au 
public. Ne m'en faites pas dire plus que je n'en 
dis. Vous voyez, vous-même vous prononcez des 
mots terribles et qui m'épouvantent. Nous en 
sommes encore diablement loin ! D'ailleurs, pour 
bien vous fixer sur le point exact où nous en 
sommes, pour bien vous montrer que je ne veux 
pas m'égarer, je vais vous lire la note que j'ai 
préparée pour la séance de l'Institut... Vous ver- 
rez, elle est sobre et très courte. 



i8 LES FLAMBEAUX 

MAIRESSE 

En somme, vous prenez date. 

BOUGUET 

Exactement. 

MADAME BOUGUET 

Le sérum, c'est l'X mystérieux... la tâche ardue 
de demain. 

BOUGUET, cherchant sur son bureau. 
Mais où est donc la dactylographie de la note ? 

MARCELLE 

Je crois, sur la table, papa. 

Elle se lève. 

EDWIGE, se précipitant. 

Attendez. C'est moi qui l'ai rangée. Oui, je l'ai 
enfermée dans le carton de gauche. 

EUe va au cartonnîer. 

HARCELLE, sèchement. 

C'était bien inutile. 

EDWIGE, après avoir pris le papier. 

Voilà, Monsieur. 

Marcelle le lui prend des mains et le passe à son 
père. 

BOUGUET, lit. Les gens sont groupés autour de lui. 

« J'ai entretenu, l'an dernier, l'Académie des 
« travaux poursuivis, en collaboration avec Ma- 
« dame Bouguet,sur certaines techniques nouvelles 
« relatives aux procédés de culture et de colora- 
« tion des bactéries. Ces méthodes de travail nous 
« ont permis d'isoler récemment des lésions néo- 
« plasiques, un bacille dont la spécificité à l'égard 
« des tumeurs malignes ne saurait être mise en 
« doute, puisqu'on l'y retrouve constamment et 
« que, par inoculation, il peut reproduire les lé- 



ACTE PREMIER 19 



<t sions originelles... > (Continuant, sur le ton de 
conversation.) C'est tout. Le reste n'est que le 
développement. D'ailleurs, contrôlez et pesez les 
termes. 



la 
le 



// leur passe le papier. 



MADAME BOUGUET 

Pélissier, j'ai là justement quelques lames, re- 
gardez-les. (S'adressant au préparateur.) Les colora- 
tions de ce matin ont-elles bien donné ? 

LE PRÉPARATEUR 

Les premières sont un peu pâles, mais la se- 
conde série est parfaite. 

MADAME BOUGUET, préparant les lanus 
dans le microscope. 
Vous verrez ! L'une est un cancer du pancréas 
chez un de nos singes, l'autre une pièce d'autopsie 
chez une femme. Distinguez-les... Allez-y !... 
Pélissier va au microscope et le met au point. 
BARATTIER 

Mais, ce fameux bacille, comment 0e présente- 
t-il au microscope ? 

MADAME BOUGUET 

Il n'a rien de remarquable, si ce n'est sa spore. 

(Elle s'approche du bureau et dessine.) Tenez, VOyez- 

vous, là, à l'extrémité, cette partie renflée que 

je dessine, c'est la spore. 

On Va entourée. 

BOUGUET 

Oui. Voilà, au bout de deux à trois jours, l'as- 
pect du bacille en culture. 

PRAVIELLE 

C'est curieux, il ressemble au bacille du tétanos, 

BOUGUET 

Mais il serait d'ailleurs bien plus simple de vous 
montrer le bacille. Si vous disposez d'une minute 



20 LES FLAMBEAUX 

encore, quelqu'un va avoir l'obligeance d'aller 
au laboratoire nous chercher ce qu'il faut. 

Hervé, le préparateur, fait le mouvement de s'y 
diriger. 

EDWIGE, le devançant avec empressement. 

J'y vais. Monsieur, j'y vais. 

BOUQUET 

Oui, rapportez-moi quelques préparations... J'en 
ai coloré des lames ce matin. Vous les trouverez 
sur ma table. 

EDWIGE 

Oh 1 je les connais bien. 

Elle sort rapidement. 



SCÈNE II 
Les Mêmes, moins EDWIGE 

HÂIRESSE 

Quelle est donc cette petite ? Elle paraît intel- 
ligente et pleine d'attentions. 

PRAVIELLE 

Pendant le déjeuner, elle n'a dit que deux ou 
trois choses, mais assez intelligentes. 

BOUGUET 

C'est une amie de la maison. Une compatriote 
de ma femme. Une petite Hongroise que Marcelle 
a rencontrée, en faisant ses études en Allemagne. 
Elle est pleine de bonne volonté, en effet. Elle se 
destinait aux études scientifiques, alors nous 
l'avons aidée. 



ACTK PREMIER ai 

MADAME BOUGUET 

Elle est plutôt secrétaire. Au laboratoire, elle 
fait quelques travaux... 

PRAVIELLE 

C'est vrai qu'on oublie toujours que Madame 
Bouguet est d'origine étrangère I... Mais elle est 
tellement Française de cœur et d'esprit. 

MADAME BOUGUET 

Et vous ne vous trompez pas. (De loin, à Pé- 
lissier, au microscope.) Eh bien, VOUS avez VU ? 

PÉLISSIER 

Oui, c'est frappant. Il y a identité. 

PRAVIELLE 

Vous permettez que je regarde à mon tour ? 

Il s'approche, 
EDWIGE, rentre, elle rapporte une lanie. 
Voici les lames. 

MADAME BOUGUET 

Parfait... Donnez. 

Mouvement de curiosité. 

PÉLISSIER 

Alors, voilà le fameux bacille... 

MADAME BOUGUET 

Oui... Nous aurions pu d'ailleurs passer au labo- 
ratoire. 

BOUGUET 

Mais cela va très bien ainsi puisqu'il y a ici 
un microscope... Du reste, à la première occasion, 
nous ferons un tour détaillé, si vous le voulez 
bien... Pour aujourd'hui, je n'ai voulu que vous 
réunir, vous qui avez été les compagnons de ma 
jeunesse. Oui, je vous devais cette conversation ; 



aa LES FLAMBEAUX 

il m'aurait paru que je faisais une offense à notre 
amitié, si vous aviez appris par la note de l'Insti- 
tut un résultat de cette importance, et je vous ai 
réunis pour vous dire simplement, entre deux 
tasses de café : Voilà où j'en suis. Et cela ne va 
pas, je l'avoue, sans une petite émotion... pour 
Jeanne, pour moi... (Se tournant vers Blondel.) et 

pour Blondel aussi. 

MADAME BOUQUET 

Je crois bien... (Mettant la lame qu'a apportée 
Edwige dans le microscope.) Voilà, regardez. 

BOUQUET 

Car, maintenant, il faut rendre à Blondel ce 
que nous lui devons... Ce n'est pas peu. 

BLONDEL 

Oh ! moi, je suis le collaborateur. 

BOUQUET 

Non, mon cher, non, n'essaie pas de te déguise 
modestement. Tu fais partie de la trinité. 

BLONDEL 

Voilà, voilà le mot : nous sommes une trinité. 
(Il se met à rire.) Diable I des scientifiques qui se 
mettent à parler de trinité !... 

PRAVIELLE 

Et votre grand livre de philosophie, où en est-il ? 

BOUQUET 

Ah ! mes amis, ça, c'est autre chose... mais une 
chose qui n'est pas moins importante à mes yeux. 
Oui, ce livre résumera mes essais de métaphysique 
en même temps que toute ma pensée scientifique. 
Voilà cinq ans que j'y travaille. Le manuscrit est 
là, dans ce tiroir... il a peut-être la valeur de trois 



ACTE PREMIER a3 

à quatre cents pages. C'est le fils de mes en- 
trailles ! 

PRAVIELLE 

Trois cents pages ! Mais, alors, il est prêt à 
être publié. 

BOUGUET 

Que non ! J'ai encore, sur l'évolution, de gros 
chapitres à écrire. Pour l'instant, je me dois à 
notre nouvelle découverte. 

PRAVIELLE 

Le monde n'oubliera pas, pendant ce temps, 
que vous êtes, mon cher ami, celui qui imprime à 
la philosophie moderne une orientation nouvelle, 
celui qui a donné à la métaphysique une valeur 
presque expérimentale. 

MADAME BOUGUET, qui a fini de placer la lame 

dans le microscope. 
Tenez, regardez. 

PÉLISSIER, appelant Madame Bouguet. 

Madame Bouguet, nous allons vous être désa- 
gréables, mais, tant pis, je ne résiste pas à l'envie 
de vous en parler et de vous avouer notre joie... 
J'ai lu ce matin qu'on allait décerner le prix No- 
bel à Bouguet... 

BOUGUET, vivement. 

Mais non. Rien n'est moins sûr et rien n'est 
moins utile. D'ailleurs, le prix sera décerné, je 
crois, à un littérateur, Hernert, le poète belge... 
Ne nous occupons pas de ces vétilles. 

PRAVIELLE, au microscope. 

Mais, j'ai beau regarder... à moins que j'aie la 
berlue... voilà qui est bien loin de ce que j'avais 
compris... 



a4 LES FLAMBEAUX 

MADAME BOUGUET, inquiète, se rapproche de V instrument. 

Qu'est-ce que cela, Edwige ? Voyons, vous 
vous moquez du inonde ? Que m'avez vous 
apporté là ?... 

A ce moment, Bouguet s^est approché de ta table et a 
regardé au microscope. 

BOUGUET 

13 y a erreur. 

MADAME BOUGUET 

Je vous demande pardon, Messieurs !... 

EDWIGE 

C'est vrai ? Oh ! mon Dieu ? Quelle absurdité I 

MADAME BOUGUET, sèchement. 

Ell« nous a apporté le bacille de Doyen. 

A ce moment, Edwige pleure de confusion. 
PÉLISSIER 

Le bacille de Doyen... c'est assez drôle !... 

MAIRESSE, riant. 

La gaffe est amusante, mais ne pleurez pas, 
Mademoiselle, il arrive à tout le monde de se 
tromper... 

MARCELLE, 
se retournant brusquement vers les deux préparateurs 
qui parlaient à voix basse. 
Plaît-il ? 

MADAME BOUGUET, se retournant. 

Qu'est-ce qu'il y a, Edwige ? 

MARCELLE, sèchement. 

Ces messieurs faisaient une observation. Vous 
disiez. Messieurs ? 

TALLOIRES, gêné. 

Mais, rien du tout, Mademoiselle. Vous avez 
mal entendu ou mal compris. 



ACTE PRKMllCR a5 

MARCELLE 

C'est bien ce que je me disais. 

EDWIGE, s*excusant comme elle le peut. 
Je suis navrée, véritablement, Messieurs. 

BOUQUET 

Elle a pu confondre... J'avais sur ma table des 
lames de comparaison. Du reste, je vous en prie, 
passons au laboratoire, je vous montrerai des 
préparations authentiques... et puis, nous descen- 
drons voir les animaux... Venez tous. 

BARATTIER 

Sauf moi, cher ami. Je prends congé. 

BOUGUET 

Alors, au revoir, et à bientôt, Barattier. Après 
la séance de l'Institut... 

MADAME BOUGUET, à Edwige. 

C'est intelligent, ce que vous venez de faire là ! 
(A sa fille.) Toi, tu vas à l'ouverture du cours de 
Bamberger ? 

MARCELLE 

Je mets mon chapeau. Je serai à la Sorbonne 
bien à temps. 

EDWIGE, en sortant, se ravise 
et s^approche, timide^ de Marcelle. 
Marcelle, vous m'en voulez de ma bêtise ? 
Marcelle lui tourne nettement le dos. 
MADAME BOURGUET, aux autres, sur le pas de la porte. 

Je VOUS rejoins. 

BLOND EL, appelant Edwige. 
Allons, allons, ce n'est pas bien grave. Et puis, 
quoi, nous avoir apporté le bacille de Doyen, il 
y a des gens qui trouveraient cela très spirituel I 
Sacrée gosse... 

Il lui envoie une taloche et la pousse devant lui. 



36 LES FLAMBEAUX 

SCÈNE III 

BARATTIER, MADAME BOUGUET 
MARGELLE 

BARATTIER, seul avec Madame Bouguet et Marcelle. 
Je vois que votre amie, Mademoiselle, fait 
joujou avec les choses sérieuses, 

MADAME BOUGUET, vivement. 

D'ailleurs, elle n'est pas destinée à en faire sa 
carrière. Ce n'est là qu'un bien petit incident... 

BARATTIER 

Et vous, Mademoiselle, vous allez passer votre 
thèse ? 

MARCELLE 

Je commence déjà à rédiger... 

BARATTIER 

Voulez-vous que nous descendions ensemble... ? 

MARCELLE 

J'ai à dire deux mots à ma mère. Excusez-moi. 

BARATTIER 

Mademoiselle... Madame... 

MADAME BOUGUET 

Bonjour, Monsieur. 

SCÈNE IV 
MADAME BOUGUET, MARGELLE 

MADAME BOUGUET, prête à s'en aller. 

C'est pour ne pas descendre avec Barattier ? 
Ça t'ennuie d'aller avec lui au cours d'ouver- 
ture ? 



ACTE PREMIER aj 

MARGELLE 

Non, je ne cherchais pas un prétexte le moins 
du monde... J'ai à te parler. 

MADAME BOUGUET 

Pas maintenant, mon petit... Tu sais bien qu'il 
faut que j'aille retrouver ces messieurs et leur 
serrer la main. 

MARCELLE 

Ils peuvent attendre et se passeront de toi. 

MADAME BOUGUET 

Quelle mouche te pique ? Pourquoi ce ton im- 
pératif ? 

MARCELLE 

Je n'ai pas de ton impératif du tout... J'ai un 
ton impatienté peut-être. 

MADAME BOUGUET 

De quoi ? Ah ! bon... j'y suis !... la bourde de 
la petite ?... Dame ! nous sommes du même avis. 
Devant des personnalités comme celles qui sont 
présentes aujourd'hui, des enfantillages de ce 
genre sont regrettables. Elle a témoigné d'un zèle 
imbécile I II faudra la reléguer à des besognes de 
sa compétence et la limiter. Elle n'est pas forte, 
décidément. 

Elle range les instruments. 

MARCELLE 

Pas forte ?... C'est toi qui le dis... Elle est 
peut-être la plus forte de nous trois... mais sur 
d'autre matière que sur la biologie. Là-dessus 
elle n'atteindra jamais le niveau d'un garçon de 
laboratoire... 

MADAME BOUGUET 

N'est-ce pas toi-même qui as voulu, la première, 



28 LES FLAMBEAUX 

l'intéresser à ces matières, la protéger ? Tu l'as 
encouragée. 

MARCELLE 

J'assume ma part de responsabilité... Il y a 
maldonne, voilà tout... 

MADAME BOUGUET 

Elle avait une âme d'institutrice allemande. 
Elle restera puérile... C'est une femme-enfant. 

MARCELLE 

C'est une femme, un point, c'est tout. Etre une 
femme, ce n'est pas donné à tout le monde, sais-tu 
bien ? 

MADAME BOUGUET 

Ah bah ? 

MARCELLE 

Etre une femme, c'est un don, une qualité 
spéciale. 

MADAME BOUGUET 

Tu en as de bonnes ! Et tu dis cela en me jetant 
un regard de mépris supérieur !... C'est bien de 
ton âge... Morveuse 1 Allez... au cours 1 Enfile 
l'escalier I 

MARCELLE 

Je n'ai pas dit quelque chose d'extraordinaire... 
Tu n'es pas une femme, maman. 

MADAME BOUGUET 

Merci pour ta mère... 

MARCELLE 

Heureusement !... Tu es un être à part, une 
espèce de sainte laïque, un cerveau exceptionnel, 
que je vénère, que nous vénérons tous, mais, enfin, 
à force de vivre dans les idées démonstratives et 
dans les recherches, il y a mille choses de la vie 
courante qui t'échappent... C'est du reste très 



ACTE PREMIER ag 

beau... J'ai déjà vu des gens te lancer des choses 
désagréables en pleine figure, et toi tu souriais... 
Tu ne comprenais pas. Tu es admirable !... Ainsi, 
tout à l'heure, tu n'as pas remarqué les sourires 
que cette petite scène grotesque, qui ne devrait 
pas avoir lieu à l'Institut Claude-Bernard, a fait 
naître sur les lèvres de Pélissier et de Mairesse... 
Non, tu n'as rien vu !... 

MADAME BOUGUET 

A qui la faute, alors ?... A nous tous. Et puis, 
qu'est-ce que ça peut nous faire ? 

Elle hausse Us épaules. 

MARCELLE 

Tiens, tu es en or, décidément ! 

MADAME BOUGUET 

Ah ! mais, où veux-tu en venir, à la fin ? 

MARCELLE 

Eh bien, moi, j'ai entendu pour deux, et ce 
n'est pas la première fois, et ce ne sera probable- 
ment pas la dernière que mes oreilles seront bles- 
sées, si cela ne change pas ici. 

MADAME BOUGUET, croisant les bras. 

Et qu'as-tu entendu ? Quoi, quoi ? 

MARCELLE 

Une plaisanterie à voix basse, grossière, révol- 
tante. 

MADAME BOUGUET, a(fec hauteur. 

Qui s'est permis ? 

MARCELLE 

A quoi bon désigner ?... Tu m'as appris à ne pas 
rapporter. Style de carabin, c'est possible, mais 
style très net. 



3o LES FLAMBEAUX 

MADAME BOUQUET, méprisante. 
Ah 1 bon, je vois qui... 

MARCELLE 

Si tu exiges que je répète rexpression, je l'ai 
retenue mot pour mot. Accorde-m'en la permis- 
sion et j'oserai... 

MADAME BOUGUET 

Oh ! cette pudeur !... Va donc... Ose, va !... 

MARCELLE, baissant la voix. 
Eh bien, ils ont dit que papa et Edwige... 

MADAME BOUGUET, V interrompant. 

Assez ! 

MARCELLE 

Ah ! tu vois bien... tu vois bien que tu avais 
parfaitement compris ! 

MADAME BOUGUET 

Jamais de la vie l... J'ose à peine... Comment 
peux-tu répéter une pareille saleté qui devrait te 
faire honte. 

MARCELLE 

Parce que je l'ai entendue... Puis, il y a six 
mois, maman, que cela se chuchote dans les 
coins... Gela devient même une manière de plai- 
santerie très courante dans les laboratoires... « Ah I 
le patron fait de la physiologie appliquée. » 

MADAME BOUGUET 

Quelle turpitude ? Et c'est toi qui oses porter 
une pareille insinuation sur ton père, toi qui... 

MARCELLE 

Non, maman... Ne me fais pas dire ce que je n'ai 
pas dit. Tu vas trop vite, maintenant. Tu devances 
mes paroles. Je cafarde seulement ce qu'on mur- 



ACTE PREMIER 3i 

mure, dans nos salles, entre deux portes, et je 
m'empresse de t'assurer que je n'en crois pas le 
premier mot... (Simplement). Voyons, est-ce que 
je t'en parlerais, à toi ! 

MADAME BOUGUET 

C'est juste. 

Elle s^éloigne, songeuse. 

MARCELLE, se rapprochant. 

Seulement, le danger est flagrant. Il faut que 
cela cesse. Nous sommes ridicules, ou, du moins, 
papa est ridicule, ce qui est bien plus grave... Ah 1 
s'il ne s'agissait que de nous deux !... Mais, réflé- 
chis, la situation d'Edwige est devenue anormale. 
C'est nous qui l'avons encouragée, soit ; décrétons 
alors qu'il y a une limite à toutes les bêtises. 

MADAME BOUGUET, haussant les épaules. 

Ah 1 ma pauvre fille... Nous sommes au-dessus 
de ces misérables potins, et ce ne serait pas la 
peine d'être ceux que nous sommes... 

MARCELLE 

Vous parvenez au plus beau moment de votre 
existence, à votre apogée. Dans trois jours papa 
ne deviendra pas seulement une gloire nationale, 
mais l'humanité entière le revendiquera. Son nom, 
déjà célèbre, sera désormais immortel. Je crois 
fermement qu'il touche au but. Eh bien, vous 
avez des ennemis... Papa, qui a déjà suscité tant 
de haines, est parvenu au moment de sa vie où il 
va sentir cruellement les morsures de tous ces 
vilains chacals... Moi, je le sens, qu'est-ce que tu 
veux ? Je le sens de toutes parts... je devine des 
campagnes de presse, des trahisons, et je te dis, 
maman, qu'il est temps de t'éveiller. Il ne 
faut pas que sa gloire soit entachée .du plus petit 
ridieule, et si tu avais entendu tout à l'heure la 



3a LES FLAMBEAUX 

grossièreté que j'ai entendue, tu m'excuserais de 
m'adresser, comme je le dois, à la gardienne de la 
maison... Il est impossible que l'on puisse dire 
que papa ici même a des complaisances dou- 
teuses et que tu les tolères... 

MADAME BOUQUET 

Marcelle !... 

MARCELLE 

Je vois, à ton cri d'indignation, que tu com- 
mences à saisir la portée du préjudice moral que 
nous subissons et que la bonté ou la faiblesse 
de papa... 

MADAME BOUQUET 

Ah 1 pour le coup, je n'en tolérerai pas davan- 
tage ! Je ne te permets pas d'employer de pareilles 
expressions à propos de ton père 1 

MARCELLE 

Si ce ne sont pas des faiblesses, je voudrais bien 
savoir de quel nom il faut parer le sentiment dont 
il fait preuve ? Mais, tu n'as pas vu, tout à l'heure, 
quand il a réclamé les pages de la communication... 
Edwige s'est précipitée en même temps que moi. 

MADAME BOUQUET 

Ce n'est que très gentil. 

MARCELLE 

Je l'ai devancée et lui ai pris les feuillets... Papa, 
à qui rien n'échappe, même dans les moments où 
il paraît le plus étranger, n'a pas manqué, deux 
minutes après, de lui donner l'occasion de sa 
revanche. 

MADAME BOUQUET 

De sa revanche ? 

MARCELLE 

Au lieu de s'adresser à son préparateur, car 
c'était à Hervé ou à Tronchet d'aller au labora- 



ACTE PREMIER 3S 

toire, il lui a donné l'occasion de briller, d*en 
être... Ah I elle a été jolie, la revanche !... Et 
c'est papa qui a été puni de sa faiblesse (car il n'y 
a décidément pas d'autre mot) et... 

MADAME BOUQUET, fronçant les sourcils 
et sur un ton sans réplique. 

Pour la dernière fois, pour la dernière, tu en- 
tends, je te défends de parler ainsi... tu ne dois 
pas te conduire vis-à-Tis de tes parents comme une 
petite échappée de la Sorbonne. 

Silence. 
MARCELLE 

Je parle comme une fille très tendre et très 
respectueuse ; quand tu auras réfléchi, tu verras 
que la situation d'Edwige est véritablement im- 
possible. 11 faut lui trouver une fin. Il faut la 
caser. 

MADAME BOUGUET 

Si tu le prends sur ce ton, à la bonne heure l 
Admettons 1 Mais encore ne pouvons-nous pas 
jeter à la rue, au bout de trois ans, une jeune fille 
à laquelle nous n'avons rien à reprocher, qui est 
ton amie la plus intime, que nous avons fait venir 
de Hongrie, en la détournant de son avenir nor- 
mal, et que nous aurions eu tort d'encourager, si 
c'était pour l'abandonner de la sorte I... 

MARCELLE 

Mais, maman. Je ne demande pas de l'éloigner 
de nous complètement, je propose un changement 
de situation. 

MADAME BOUGUET 

C'est simple 1 Gomme ça, du jour au lendemain... 
Trouve ! Si tu as une idée... fais-m'en part. 

MARCELLE 

Mais, le moyen est tout trouvé ; il est dans la 



34 LES FLAMBEAUX 

maison même... S'il n'était pas là, à portée de la 
main, je ne t'aurais pas parlé, je ne t'aurais pas 
divulgué les potins. 

MADAME BOUQUET 

De quoi s'agit-il ?... 

MARGELLE, simplement. 

Eh bien ! Blondel l'aime... Qu'il l'épouse 1... 

MADAME BOUQUET 

Ah çà ! par exemple ! Tu n'y vas pas de main 
morte !... Blondel l'aime ?... Qu'en sais-tu ? Voilà 
qui est nouveau ? D'où sors-tu ça, tout à coup ?... 

MARCELLE 

J'en suis sûre, maman... Il me l'a dit... 

MADAME BOUQUET, après un cif étonnement, médite, 
et, avec un sourire un peu triste. 
Et moi, il me l'a caché !... Du reste, c'est lo- 
gique... Tu as prétendu, tout à l'heure, que je 
n'étais pas une femme, par conséquent, pas une 
confidente. Et il t'a fait cet aveu, à brûle-pour- 
point... sans raison ? 

MARCELLE 

Non, bien sûr... Tu connais sa manière... moitié 
riant, moitié sérieux... un peu farce, mais très sin- 
cère. 

MADAME BOUQUET 

Il l'aime. Bien. Cependant, t'a-t-il laissé en- 
tendre qu'il l'épouserait ?... 

MARCELLE 

Pas de façon précise, mais ce sont des choses 
que l'on sent. 

MADAME BOUQUET 

Ah ! parfait I Tu disposes les pions à ta guise.. 



ACTE PREMIER 35 

Je me disais aussi !... (Songeuse.) Car, enfin, il y 
aurait des objections, de graves objections, mon 
enfant, à ce mariage. 

MARCELLE 

Lesquelles ? 

MADAME BOUGUET, après une hésitation. 

Au fait, oui, lesquelles ?... Mais que tout cela 
est donc extraordinaire ! Je m'étais bien aperçue 
de quelques bizarreries... une sympathie qui 
éclate à tout bout de champ, des grosses taloches 
sur les épaules, son rire grave et joyeux, quand 
elle est là... (Elle hoche la tête.) Ah ! évidemment, 
ce serait là une solution qui changerait bien des 
choses... et... si elle pouvait jamais se réaliser... 
quelle situation inespérée pour cette petite ! 

MARCELLE, vivement. 

N'est-ce pas ? Justement, si je me suis permis 
de parler aujourd'hui, c'est que tout coïncidait, 
la certitude que j'ai de l'amour de Blondel pour 
Edwige, la nécessité où nous sommes de nous en 
séparer, l'injurieuse calomnie et... 

La porte qui va au laboratoire $*ouvre, entre Blondel. 



SCÈNE V 
Les Mêmes, BLONDEL 

BLONDEL 

Eh bien. Madame Bouguet, venez-vous ?... Ces 
messieurs se retirent. Pélissier est obligé d'aller au 
Muséum, et Laurent va les faire passer par la 
salle Richet... 



36 LES FLAMBEAUX 

MADAME BOUQUET 

Excusez-moi, Blondel, auprès d'eux. Dites que 
j'ai du travail à terminer. 

BLONDEL 

Convenu... (Il reoient.) Dites-moi... vous avez 

savouré la petite ?... Croyez-vous ?... Satanée 

jrourde I... 

* Il rU. 

MADAME BOUQUET, le fixant. 

Elle n'en fait jamais d'autres !... 

BLONDEL 

Il y a des jours... il y a des jours... Vous savez, 
c'est comme quand on commence à casser une 
assiette, on en casse vingt, trente... Elle larmoie 
dans tous les coins, parole !... Je lui dis de ne 
pas prendre les choses trop dramatiquement... 

MADAME BOUQUET 

C'est ça... faites-la rire, si vous avez du temps 
à perdre. 

BLONDEL 

J'ai essayé... Je l'ai appelée Madame Bagges- 
sen... vous savez le clown ahuri... mais ça n'a pas 
eu l'air de porter beaucoup 1... Alors, vous ne venez 
pas ? 

MADAME BOUQUET 

Impossible. 

BLONDEL 

Excusez-moi de vous avoir dérangée. Au re- 
voir, petite Marcelle. Amusez- vous, au cours de ce 
vieux raseur... 

// sort gaiement. 



ACTE PREMIER 3j 

SCÈNE VI 
MADAME BOUGUET, MARCELLE 
Les deux femmes restent silencieuses un grand temps. 

MARCELLE, regarde sa mère et avec un sourire malin. 

Eh bien, tu vois !... Que te disais-je ?...A quoi 
penses-tu, que tu ne réponds rien ? 

MADAME BOUGUET 

Comme c'est étrange !,,. Et je n'avais rien vu !... 

MARCELLE 

Alors ? 

Nouveau silence. 

MADAME BOUGUET 

Tiens... Tu m'as troublée... Tu m'as dérangée 
dans ma quiétude... je t'en veux... Et je suis 
triste que cela vienne de toi. 

MARCELLE 

Maman ! 

MADAME BOUGUET 

J'étais tranquille. Voilà que tu viens frapper 
ma sérénité, là, en plein cœur... Je t'en veux... 

MARCELLE, émue. 

Maman, je serais désolée que tu ne m'aies pag 
comprise, que tu interprètes... 

MADAME BOUGUET, continuant. 

Aller son chemin, tout droit, même sans rien 
voir, comme c'était bien !... Je pense à cela, en 
regardant, sur ce papier, cette petite bête à bon 
Dieu entrée par la fenêtre. Elle est toute dépay- 
sée... elle court sur la crête du feuillet, mais elle 
cherche son chemin... droit devant elle... toujours 
devant... (Elle donne une pichenette sur le papier et 



38 LES FLAMBEAUX 

jait tomber la bestiole.) Il ne faut jamais Ouvrir les 
yeux à personne, Marcelle. 

MARCELLE 

Maman, maman, si je t'ai fait de la peine, je 
t'en demande pardon. 

MADAME BOUQUET, relevant fièrement la tête. 
Oh 1 pas de la peine... Je suis trop orgueilleuse 1 
Et puis, aussi, trop pratique... Je n'ai de la peine 
que lorsque je m'y autorise et, véritablement, 
tout ce que tu viens de dire est trop misérable, 
oui, ma foi, trop misérable... (Sèchement.) Allons, 
va à la Sorbonne, je t'en prie, tu seras en retard..; 
D'ailleurs, j'aimerais bien savoir ce que Bamber- 
ger va dire sur les réactions secondaires des sé- 
rums. C'est autrement intéressant que des potins 
de ménage... Prends garde. Voilà ton père. 

Entre Bougmt. 
BOUQUET 

Qu'est-ce que m'annonce Blondel ? Tu ne 
viens pas ? Pourquoi ? 

MADAME BOUQUET 

J'ai a nettoyer l'objectif... et je vais mettre un 
peu d'ordre dans ces préparations... 

BOUQUET, à sa fille, qui met sa serviette d'étude 
sous le bras. 
Pas encore prête, toi ? 

MADAME BOUQUET 

Je ne cesse de lui répéter qu'elle va se mettre 
en pétard ! 

MARCELLE, s*approchant, bas à sa mère. 

Au revoir, maman... tu m'en veux, encore ? 

MADAME BOUQUET 

Ça passera. > 

Marcelle sort. 



ACTE PREMIER 39 

SCÈNE VII 

MADAME BOUGUET, BOUGUET 
UN GARÇON DE LABORATOIRE 

MADAME BOUGUET 

Dis-moi, Laurent ? 

BOUGUET 

Quoi ? 

MADAME BOUGUET 

Tu les congédies ? 

BOUGUET 

Mais oui, ils mettent leurs chapeaux. 

MADAME BOUGUET 

Veux-tu revenir tout de suite ? 

BOUGUET 

Pourquoi ? 

MADAME BOUGUET 

Cinq minutes... Une chose importante. 

BOUGUET 

Importante ? Diable ! Je reviens... Je les confie 
à Blondel... 

// sort. 

MADAME BOUGUET, restée seule, appelle un garçon 
de laboratoire. 

Arthur ! Tenez, avec une goutte de xylol, net- 
toyez-moi ces lames soigneusement et portez-les 
sur ma table... J'irai à la salle Broca, tout à 
l'heure... Est-ce que l'œdème du chien a diminué, 
ce matin ?... 

LE GARÇOr^ 

Ça n'a pas changé, Madame. 



4o LES FLAMBEAUX 

MADAME BOUGUET 

Bien. Je verrai moi-même. 

Il s^en va. Madame Bouguet, avec une serviette, 
nettoie quelques instruments. 



SCÈNE VIII 
MADAME BOUGUET, BOUGUET . 

BOUGUET 

C'est fait. Je crois qu'ils partent sous une forte 
impression... Alors, il y a quelque anicroche ? Tu 
parais soucieuse ?... 

MADAME BOUGUET, rapide, franche et très simple. 

Non, je suis simplement en train de penser 
qu'il faut prendre, mon ami, une détermination 
au sujet d'Edwige. 

BOUGUET 

A cause du petit incident de tout à l'heure ? 
Mon Dieu, quelle histoire 1 Elle pleure, on la 
gronde... Eh bien, grondons-la en chœur et que 
ce soit fini. 

MADAME BOUGUET 

Non, Laurent, je crois que sa dernière manifes- 
tation est concluante... Trop de complaisance de 
notre part à la faire évoluer dans une voie à la- 
quelle rien ne la prédestinait deviendrait une 
bêtise. Passe encore si c'était la deuxième ou la 
troisième fois, mais des bévues de ce genre arri- 
vent à tout bout de champ. Enfin, il n'y a plus 
d'illusion à se faire, elle ne montre pas la moindre 
aptitude. 

BOUGUET 

C'est un peu vrai. Ma foi, sans la froisser, ré- 



ACTE PREMIER 41 

trogradons ; c'est facile. Il n'y a qu'à la ramener 
peu à peu à son emploi premier... Elle fera ce 
qu'elle faisait à son entrée dans la maison... Elle 
lira, traduira, copiera... Ce n'est pas l'ouvrage 
qui manque... mon livre, et tout ce qu'il comporte 
de bibliographie !... 

MADAME BOUGUET 

Cela ne constitue pas une carrière... Il faut 
lui trouver une situation plus définie... Tiens, on 
vient de monter, de la photographie, le cliché en 
couleur de l'autopsie... tu ne l'as pas vu ? Re- 

° * Elle prend le cliché et le lui donne. 

BOUGUET, va à la fenêtre et regarde le cliché. 

D'ailleurs, cela ne durera qu'un temps. Elle se 
débrouillera bien d'elle-même... elle peut se ma- 
rier... 

MADAME BOUGUET 

Justement, c'est à quoi je voulais en venir... Je 
lui ai trouvé un parti. 

BOUGUET, sans se retourner. 

Ah I 

MADAME BOUGUET 

Quelqu'un qui l'aime. 

BOUGUET 
Qui ça ?.. (Madame Bouguet ne dit rien.) LcP 
couleurs sont bien, n'est-ce pas ? 

MADAME BOUGUET 

Pas aussi nettes que j'aurais souhaité. 

Silence. 
BOUGUET, toujours de dos. 

Alors, qui ça ? 

MADAME BOUGUET 

Blondel. 



4a LES FLAMBEAUX 

BOUQUET, posant ses clichés et se retournant. 
Qu'est-ce que tu me racontes ?... 

MADAME BOUQUET 

Il l'aime. 

BOUQUET 

Qu'en sais-tu ? 

MADAME BOUQUET 

C'est lui-même qui me l'a dit. 

BOUQUET 

Ah ! bah I il te l'a dit ?... c'est [différent. 

MADAME BOUQUET 

Oh I j'ai l'air de ne m'apercevoir de rien. Et 
puis, tout de même, je buis une petite femme de 
ménage. Rien ne m'échappe de ce qui se passe 
chez moi. 

BOUQUET 

Tiens I tiens 1 le cachottier. Et il l'épouserait ? 

MADAME BOUQUET 

Puisqu'il l'aime 1 

BOUQUET 

Ce n'est pas toujours une raison I 

MADAME BOUQUET 

Ecoute, Laurent, s'il a une chance de réussite, 
il faut que nous nous employions à réaliser ce ma- 
riage... Il m'apparaît logique... Ce serait pour 
lui une femme charmante, et, pour elle, songe 
donc, quel avenir merveilleux!... quelle élévation 
subite !... Enfin... elle doit y penser elle-même 
depuis longtemps va, sans nous le dire et sans 
oser l'espérer. 

BOUQUET 

Ah ! si tu es certaine que Blondel... mon Dieu, 
évidemment... c'est tout à fait le genre de femme 



ACTE PREMIER 4^ 

qu'il lui faudrait, en principe... (Un temps.) Ma- 
rieuse, va !... Je ne te connaissais pas cette ma- 
nie !... Mais Blondel a peut-être des visées plus 
hautes. S'il ne t'a pas confié qu'il l'épouserait, où 
prends-tu que... Se sont-ils parlé, approfondis ?... 
La petite connaît-elle cette affection ?... 

MADAME BOUGUET 

Nous le lui demanderons. Je t'assure, ce ma- 
riage s'impose par sa logique, dès qu'on y réfléchit., 
et il doit se faire... Il ne se présente qu'un mais à 
l'horizon... 

BOUGUET 

Tu vois 1... Lequel ? 

MADAME BOUGUET 

Ce que nous avons caché à tout le monde, que 
nous savons seuls, toi et moi, et que Blondel 
ignore, fort probablement. 

BOUGUET 

Peuh I Si ce n'est que ça I... Blondel est çiu- 
dessus des préjugés comme nous tous. Vieille his- 
toire, et qui s'est passée dans son pays... (Vive- 
ment.) Toutefois, tu as raison d'y songer... Tous 
les scrupules sont possibles. 

MADAME BOUGUET 

Oui, je ne vois guère que ce point délicat, car^ 
pour ce qui est d'elle, nous ne doutons pas de la 
joie qu'elle ressentirait, n'est-ce pas ? 

BOUGUET, souriant. 

Marieuse, va !... Nous en reparlerons... Allons 
au laboratoire ! 

MADAME BOUGUET 

Non pas I Liquidons cela tout de suite. Puisque 
tu m'approuves... je vais aider et précipiter les 
choses. 



44 LES FLAMBEAUX 

BOUGUET 

Du calme, du calme, diable I... Qu'est-ce qui te 
prend ?... Un conseil, même. Ne nous mêlons pas 
de ces affaires- là... Il faut laisser le» gens se dé- 
brouiller eux-mêmes dans leurs histoires senti- 
mentales. Nous deux, nous avons des choses plus 
sérieuses sur la planche... On s'occupera de ce 
rapprochement durant les vacances. 

MADAME BOUGUET 

Pourquoi pareille échéance ? Mon projet ne te 
contrarie pas ? 

BOUGUET 

Et en quoi veux-tu qu'il me contrarie ?... Nous 
le discuterons seulement un autre jour. Ce sont 
des préoccupations subalternes. Viens travailler..- 

// va sortir. 

MADAME BOUGUET 

Laurent ! 

BOUGUET, surpris du ton. 
Qu'y a-t-il ? 

MADAME BOUGUET 

Promets-moi que tu vas répondre franchement, 
loyalement, à ma question. 

BOUGUET 

Mais oui, mais oui. 

MADAME BOUGUET 

Peux-tu t'engager sur l'honneur à y répondre ?... 

BOUGUET 

Certainement. 

MADAME BOUGUET 

Tes hésitations me forcent à te poser une ques- 
tion, Laurent... 



ACTE PREMIER 45 

BOUQUET 

Parle, je t'écoute, ma bonne amie. 

MADAME BOUGUET 

A une époque de ta vie présente ou passée, n'as- 
tu pas cédé à un caprice... Enfin, n'y a-t-il rien eu 
entre Edwige et toi ?... 

BOUGUET 

Mais, jamais de la vie, par exemple I 

MADAME BOUGUET 

Je te demande de m'éclairer en cette minute. 
Tu sais bien que je saurais supporter cet aveu, 
surtout fait dans des conditions pareilles... Non, 
laisse-moi parler. Je tiens à ce que tu connaisses 
toute ma pensée... 

BOUGUET 

Je t'écoute sans broncher. Va 1 

MADAME BOUGUET 

Quoique absorbé par notre travail, un homme 
de ta sorte peut avoir éprouvé des entraînements 
que j'ignore ou auxquels je ne me suis pas assez 
attachée, non par dédain, certes, mais par supé- 
riorité peut-être... Ce qu'il y a de beau, d'admi- 
rable et de suprême, c'est notre union indissoluble. 
Laurent, notre collaboration d'âme, jour à jour, 
heure à heure, qui a fait de nous un bloc, je crois 
qu'on peut le dire, une véritable unité... Ça, c'est 
intangible... Mais tu es un homme recherché, 
encensé... si, si, je sais la séduction que tu imposes 
à ton cours... Enfin, si cette séduction a été pour 
toi, à quelque heure que ce soit, un entraînement, 
si la chair a été tentée, si tu as éprouvé des dé- 
sirs... eh bien, il faut me le dire, Laurent, Je suis 
de taille à supporter cet aveu, à condition que 
rien n'entame par exemple notre belle union et 



46 LES FLAMBEAUX 

notre amour ! Ce ne serait pas la peine d'être la 
compagne de tes idées, ni une scientifique plus 
élevée que ne le sont les bourgeoises vulgaires, 
pour ne pas donner leur exacte valeur à des gestes 
secondaires... Et puis, tu es un homme !... Les 
femmes ont toujours, tu le sais, du mysticisme, 
du fanatisme qui limite leur champ de conscience... 
toi, pas : ta force a quelque chose de vraiment 
terrien, et parce que tu e» plus profondément 
enraciné... qui sait ?... Sois sincère, à cette 
minute... je l'exige de toi... Oh ! je ne récriminerai 
pas en ce cas... je n'entrerai pas dans des détails 
oiseux... Si tu as eu avec Edwige une aventure 
que j'ignore, eh bien, devant un état de choses 
nouveau, nous chercherions à deux une solution 
très nette, et avec de la volonté nous y parvien- 
drons. Ce serait très simple, tu verrais, très sim- 
ple... On l'éloignerait sans avoir l'air de rien... 
on lui chercherait une situation sortable en dehors 
d'ici. (Elle s'arrête gênée.) Eh bien, voyons... aide- 
moi... parle, parle I 

BOUGUET 

Ma bonne amie, tu m'as demandé de me taire, 
je me suis tu résolument !... Et que veux-tu que 
je réponde, d'ailleurs.. Je demeure abasourdi.., 
abasourdi est le mot !... 

MADAME BOUGUET 

Ce n'est pas vrai, alors ?... ma supposition était 
absurde ?... 

BOUGUET 

Mais elle frise la folie, simplement I Plaisante- 
ries de carabins entre eux... sur le patron. Ce sont 
des blagues d'étudiants. Qui a pu te faire douter... 
et à quel propos, d'abord ? 

MADAME BOUGUET 

Ah ! c'est qu'aussi, Laurent, à certaines heurea 



ACTE PREMIER ^7 

de mon existence, je me suis demandé si j'avais 
toujours été la femme qu'il te fallait... C'est très 
beau d'être ta compagne, ton associée, et tu dai- 
gnes faire de moi ton égale... mais je n'ai peut- 
être pas satisfait pleinement tes ambitions, tes 
rêves... A force d'être simple, d'être nature, de 
dédaigner soi-m^me son apparence physique, on 
se dépouille d'un charme peut-être nécessaire. Je 

sais bien, j'ai mon front. (Elle le relève fièrement.) 

Mais, tu vois, je n'ai même plus mes mains... 
tout abîmées par les réactifs, les acides... Tu as 
peut-être caché d'autres désirs, des exigences 
masculines que tu as préféré ne pas m'avouer... 

BOUGUET, brusquement se lève. 

Allons, allons, en voilà assez !... Tu m'émeus et 
tu m'irrites à la fois. Je dis non ; c'est non... et 
voilà tout. Une pareille conversation sort de nos 
habitudes et ne doit pas y rentrer. 

MADAME BOUGUET, avec joie. 

C'est non, bien non ? Ah 1 mais, alors, cela ne 
va pas se passer ainsi ! 

BOUGUET 

Que veux-tu dire ? 

MADAME BOUGUET 

Que toute ma colère, mon indignation, vont 
éclater, cette fois... Tu veux le savoir ? On t'ac- 
cuse de toutes parts. On insulte mon mari... La 
maison entière, paraît-il... est remplie de cet 
écho... Oui, on en parle et on nous en éclablousse... 

BOUGUET 

Et c'est aujourd'hui que tu m'avertis, aujour- 
d'hui seulement ! 

MADAME BOUGUET 

Oui, parce que jusqu'ici j'avais repoussé la 

3 



48 LES FLAMBEAUX 

moindre insinuation avec dégoût ; mais, aujour- 
d'hui, sais-tu qui me l'a crié, pour ainsi dire, en 
pleine figure... ta fille, ta fille elle-même. 

BOUQUET 

Marcelle ? 

MADAME BOUQUET 

Avec une voix sifflante que je ne lui connaissais 
pas... Oh ! il faut enrayer au plus vite... au plus 
vite !.. C'est grave !... Je ne veux pas qu'une 
pareille misère te salisse... 

BOUQUET 

Mais on dit ça de nous tous I Tout homme qui 
a dans son service une femme couche avec elle 1... 

MADAME BOUQUET 

Vois-tu, la solution pratique serait là !... Son 
mariage avec Blondel... Nous agissons avec elle, 
selon les lois de la bonté, et cela permettra, en 
effet, de ne pas commettre une action injuste en 
la renvoyant. Toutes les médisances se tairont du 
coup... Tu vois, le remède est là, à côté de nous... 
et c'est notre grand principe à nous deux : le 
remède au mal immédiatement ! Sans compter 
que nous allons faire deux heureux, tout en nous 
débarrassant de ces vilaines préoccupations !... 
Ah ! tu le dis, nous n'avons guère l'habitude de 
ces discussions-là !... Qu'elles sont laides !... Tu 
ne peux pas imaginer leur effet et leur poids sur 
ma conscience. Au travail, Laurent ! Quant à 
Edwige, je vais lui parler de suite, sonder le ter- 
rain. 

BOUQUET 

Mais il me semble, à tout le moins, que c'est à 
lui que tu devrais t'adresser en premier lieu. 

MADAME BOUQUET 

Pas le moins du monde. Je veux savoir, moi, 



ACTE PREMIER 49 

femme, ce qu'elle va dire et comment elle va envi- 
sager le projet. Nous savons qu'il l'aime, mais 
sais-je si elle l'aime ou si elle est susceptible de 
Taimer... 

BOUGUET 

Tout cela est idiot, idiot !... 

MADAME BOUGUET 

Ah 1 mais- à la fin. pourquoi cette résistance 
opiniâtre ?... Sais-tu bien qu'elle devient inquié- 
tante ! Tu t'opposes à ce que je lui fasse part de 
ces espérances ? 

BOUGUET, levant les bras. 

Moi ? Du tout. Ça m'est absolument égal. 

MADAME BOUGUET 

M*autorises-tu alors à le faire dès maintenant ? 

BOUGUET 

Tout de suite, grand Dieu, tout de suite ! Je 

vais l'appeler. (Il va à la porte du laboratoire.) Elle 

doit être encore au laboratoire !... (Il appelle Edwige 
plusieurs fois, puis revient.) Je VOUS laisse. 

MADAME BOUGUET, çivement. 

Ne t'en va pas... Je tiens à ce que tu sois là... 
je veux que nous paraissions d'accord. (Bouguet 

fait un geste d^ assentiment.) Sois tranquille, d'ail- 

leurs... j'aborderai le sujet délicatement, d'une 
façon générale, sans entrer dans aucun détail 
d'avenir !... 

BOUGUET 

J'y compte bien ! 

MADAME BOUGUET, insistant. 

Je veux voir ce qu'elle répondra. 

BOUGUET 

Je consens, par bonhomie, à cette épreuve 



5o LES FLAMBEAUX 

étrange... mais, par grâce, n'ayons pas l'air d un 
conseil de famille... Passe-moi cette revue... 

Il prend une brochure et la feuillettA* 



SCÈNE IX 
Lbs Mêmes, EDWIGE 

EDWIGE, timide. 
Vous m'avez appelée ? 

MADAME BOUGUET 

Oui, nous avons à te parler. 

EDWIGE 

Oh ! je ne peux pas vous dire à quel point je 
suis confuse de ma maladresse... Elle ne se re- 
nouvellera plus. Madame... 

MADAME BOUGUET 

Mais non, Edwige, cette maladresse n'a qu'une 
importance très minime et qu'un rapport indi- 
rect avec ce que j'ai à te dire... Seulement, nous 
pensons, mon mari et moi, que te voilà familia- 
risée avec la vie de Paris, mêlée à tout un groupe 
d'hommes et de femmes supérieurs qui te feront, 
dès demain, un noyau de relations... tu es jolie, 
tu plais... le mot n'est même pas suffisant, tu 
fais des conquêtes... 

EDWIGE, vivement. 

Oh ! Madame, j'ai trop peur de deviner à quoi 
vous voulez en venir I 

MADAME BOUGUET 

Et à quoi donc ? 

EDWIGE 

Vous me ju^^ez incapable, vous désespérez de 
moi et vous désirez que je vous quitte. 



ACTE PREMIER 5i 

MADAME BOUGUET 

Pas le moins du monde, Edwige, tu es ici chez 
toi, mais on m'apprend à l'instant certaines choses 
et je veux te les communiquer. Si un parti su- 
perbe se présentait pour toi, que dirais-tu ? 

EDWIGE 

Mon Dieu, Madame, vous m'embarrassez beau- 
coup... Je ne sais ce que je dois répondre. 

MADAME BOUGUET 

Ce que tu penses exactement... (A son mari qui 
découpe une revue.) N'est-ce pas, Laurent ? 

BOUGUET, leoant la tête. 

Pas autre chose. 

EDWIGE, après un silence. 

Eh bien, dans ce cas, je répondrais que le ma- 
riage n'entre pas dans mes idées... du moins, 
pour l'instant. 

MADAME BOUGUET 

Peut-on connaître les raisons ? 

EDWIGE 

La première, c'est que je suis bien jeune... En- 
suite, je n'y ai jamais songé... non, véritable- 
ment... Je préfère mon indépendance. 

MADAME BOUGUET, sèchement. 

Mais, tu ne l'as pas ici, mon enfant. 

EDWIGE 

Je vis au milieu d'êtres chers qu'il me peinerait 
atrocement de quitter, que je ne quitterai que 
dans le cas où l'on m'en prierait... mais, s'il le faut, 
je peux m'élever par mes propres moyens... 

MADAME BOUGUET 

Cependant, si le parti était, comme on dit, 



52 LES FLAMBEAUX 

inespéré, mon enfant... si, au contraire, sans avoir 
à t'éloigner de nous, la vie t'apportait les plus 
éclatants bonheurs ?... 

EDWIGE 

Je ne comprends plus du tout 1... Sans m*éloi- 
gner de vous ?... comment serait-ce possible ? 

MADAME BOUQUET, souriant. 

Déchiffre cette énigme. 

BOUQUET, intervenant. 

Je m'empresse d'ajouter que ce sont de pures 
suppositions... et Jeanne... 

MADAME BOUQUET 

Nullement des suppositions... Un homme t'aime 
et il n'est pas loin d'ici... 

EDWIQE 

Pas loin ? 

MADAME BOUQUET 

Mais laissons la personne de côté... Ce que je 
voulais connaître avant tout, ce qu'il m'importait 
de savoir, c'est ta résolution intime préconçue... 
Ainsi, quel que soit le parti, tu le refuses d'a- 
vance ? Non, non, laisse-la, Laurent... Réponds 
en toute indépendance. 

EDWIQE 

En principe, oui, Madame... Je ne puis pas dire 
autre chose. 

MADAME BOUQUET 

Je ne suis pas chargée d'ailleurs de t'en parler... 
Je me livre à des hypothèses séduisantes, voilà 
tout. Pourtant, si je te nommais la personne, sans 
y être autorisée le moins du monde, peut-être ta 
résolution changerait-elle. 



ACTE PREMIER 53 

BOUGUET 

Mais tu t'avances beaucoup, ma chère amie. 

MADAME BOUGUET 

Encore une fois, je ne fais luire à ses yeux 
qu'une espérance et non une certitude, mais quelle 
espérance I... L'homme le meilleur, le plus haut 
placé, un esprit de première valeur, notre colla- 
borateur... 

EDWIGE 

Monsieur Blondel ? 

MADAME BOUGUET 

Eh bien, tu ne dis plus rien ?... Je n'affirme 

pas... remarque-le... et, de toutes façons, je te 

prie de garder pour toi ce que je viens de t'ap- 

prendre... Je compte sur ta discrétion, n'est-ce 

pas ? 

Silence. 

EDWIGE 

J'étais au courant de cet amour. 

MADAME BOUGUET 

Ah I bah 1 J'ignorais qu'il t'en eût parlé ? 

EDWIGE 

Il ne m'en a pas parlé, mais je le connaissais 
tout de même. Ce mariage est impossible. Mon- 
sieur Blondel ne peut pas m'épouser. 

MADAME BOUGUET 

L'obstacle ? 

EDWIGE 

Je ne suis pas épousable, vous le savez bien* 

MADAME BOUGUET 

Blondel est-il au courant ?... 

EDWIGE 

J'ignore... Pas par moi en tout cas. 



64 LES FLAMBEAUX 

MADAME BOUGUET 

Et si, malgré cette faute, qu'il est un esprit 
trop supérieur pour appeler ainsi, il passait 
outre... Oui, suppose que je t'apporte la nouvelle 
ainsi, à brûle-pourpoint, et que je te dise : cela 
ne dépend plus que de toi... je veux savoir à quoi 
tu te résoudrais, Edwige... Car, si je m'entremets, 
je ne veux pas faire un pas de clerc. 

EDWIGE 

Eh bien, même dans ce cas, Madame, je dirais 
non. 

MADAME BOUGUET 

Une chance aussi inespérée !... Tu refuserais ? 
Mais il y a une raison !... 

EDWIGE 

Je ne veux pas me marier... De grâce... je 
désire qu'on ne me parle plus de cela... Le ma- 
riage n'entre pas dans mes idées, voilà. 

MADAME BOUGUET, se levant et la regardant 
avec méfiance. 

Il doit y avoir une raison à un refus aussi caté- 
gorique et aussi invraisemblable ! 

EDWIGE 

Aucune, Madame, que celle-là. 

MADAME BOUGUET 

N'importe... Dans ce cas, je regrette d'autant 
plus ta réponse et ta détermination que, si ce 
mariage est impossible (et j'aurai fait tous mes 
efforts pour qu'il se réalise), il faudra que tu nous 
quittes. 

EDWIGE, tremblante d'émotion subite. 

Que je vous quitte, Madame ? Vous voyez 
bien !... Mais pourquoi, pourquoi ? 



ACTE PREMIER 55 

MADAME BOUGUET, se lève et gravement 

Il me serait extrêmement pénible et infiniment 
difficile de te l'expliquer, mais ces raisons qu'il 
ne me plaît pas d'énoncer (Avec attention), dont 
ma dignité ne me permet pas de parler, mon mari 
va te les donner... N'est-ce pas, Laurent ? 

BOUGUET, qui lisait une revue, surpris. 

Comment, moi ? 

MADAME BOUGUET 

Je suis sûre que, lorsque tu les lui auras dites, 
tu l'auras, du même coup, convaincue. (Elle insiste^ 
du regard, de toute Vattitude, à la fois sincère et con- 
trainte.) Je t'en prie. 

BOUGUET, hochant la tête. 

Si tu veux. 

MADAME BOUGUET 

Ton influence sera certainement plus persua- 
sive que la mienne, et je m'en vais, très sûre que, 
tout à l'heure, elle verra les choses autrement 
et qu'elle reviendra sur sa première appréhension... 
En tout cas, j'ai posé un dilemme... Si cette plan- 
che de salut est écartée pour elle... tant pis I... 
c'est décidé... elle partira... 

On la voit disparaître dans les couloirs. 



SCÈNE X 
EDWIGE, BOUGUET 

Ils restent seuls. 
EDWIGE 

Oh / vous ne voulez plus de moi... vous ne- 
voulea plus de moi !... 



56 LES FLAMBEAUX 

BOUGUET 

Ce n'est pas cela... Il se passe ici quelque chose 
d'anormal. Tu n'entends pas le ton de ma femme? 
Elle va à lui, essaie de lui baiser les mains. 

EDWIGE, éperdûmenti 

Maître, mon bon maître, ne m'abandonnez 
pas ! 

BOUGUET, se dégageant. 

Laisse. Il se passe quelque chose d'anormal et 
de décisif évidemment... Je ne sais pas d'où vient 
le coup, mais on a jasé. Ta situation est précaire, 
Edwige, très précaire... Demain, elle ne sera plus 
tenable. Tout le monde, ici, t'accuse d'être ma 
maîtresse. 

EDWIGE 

Qui, mais qui ?... Dans la maison, ici, personne 
ne m'a fait la moindre allusion, jamais, 

BOUGUET 

Et Marcelle ? 

EDWIGE 

Marcelle moins qu'une autre ! Pourquoi ? 

BOUGUET 

Parce que... pèse mes paroles... c'est Marcelle 
qui réclame ton départ et nous accuse... elle qui 
a fait partager son soupçon à ma femme !.,. 

EDWIGE 

C'est donc ça ? Je ne comprenais pas !... Tout 
s'éclaire !... 

BOUGUET 

Et c'est intolérable... Cela passe en gravité ce 
que je pouvais redouter. Le repos de ma femme 
avant tout... Sa quiétude et notre chère intimité 
dominent toute question. Il n'y a pas à se faire 



ACTE PREMIER 5^ 

d'illusion», mon enfant... c'est l'heure, c'est 
l'heure... Il va falloir prendre un parti. 

EDWIGE 

Mais, c'est atroce, simplement atroce ! 

BOUGUET 

Des choses trop grandes sont en jeu pour hési- 
ter. Il ne faut même pas tarder, car, parvenus à 
ce point, les bavardages vont s'aggraver... Je 
connais ces phases-là... Edwige, arme-toi, non 
de courage» mais de ferme et douce résolution. 

EDWIGE 

Mais je ne peux pas !... Je ne suis pas préparée 
moi 1... Je ne pourrai jamais supporter ce coup, 
maitre... Songez donc... vous êtes tout pour moi... 
Vous régnez sur ma vie, sur mes plus petits ins- 
tants... Je n'ai en moi que votre pensée... Que 
pourrais-je faire, privée de ce soleil ?... 

BOUGUET 

Oh ! de ce soleil !... Mais, tiens, en me servant 
de ton image, je dirai que tu as vécu dans un 
plan trop rapproché de ce soleil... C'est comme 
pour le germe : trop près du foyer qui l'illumine, 
il se brûle au lieu d'éclore... Tant pis ! Trop 
tard !... C'est ma faute, à moi, d'avoir autorisé ce 
rapprochement et supprimé les distances néces- 
saires... 

EDWIGE 

Oui, tant pis, comme vous dites ! Car j'ai vécu 
de cette chaleur-là deux années d'un bonheur 
dont vous ne pouvez pas même vous douter. La 
journée commençait trop tard pour moi !... Mon 
Dieu, que j'ai été heureuse ici !... C'est mon 
bonheur qui m'a empêchée de profiter plus de 
votre enseignement, tant j'étais préoccupée de le 
savourer. Mais, même maladroite, il me semblait 



58 LES FLAMBEAUX 

que ma maladresse me faisait plus humble à vos 
côtés. Cette joie de l'humilité, mais c'était toute 
ma vie, tout mon avenir !... Et voilà... fini tout à 
coup !... Il me semble que je suis déjà malheu- 
reuse depuis des années. 

Elle fond en sanglots. 

BOUQUET 

Je te laisse pleurer, puisque toute larme sou- 
lage, mais je ne vois pas du tout les choses de la 
sorte. Rien n'est perdu, au contraire... La vie 
s'inaugure pour toi si ce mariage est possible. 
Mais voilà, est-il possible ?... 

EDWIGE, sursautant. 
Quoi ?... Vous... c'est vous qui dites cela ? 

BOUGUET 

Pourquoi pas ?... Crois-tu que ce soit d'aujour- 
d'hui que j'aie songé à ce mariage ?... En voyant 
l'affection de Blondel grandir au fur et à mesure, 
j'y avais souvent pensé. Je me disais avec amer- 
tume : quel dommage pour cette petite 1 C'était 
la vérité pour elle !... 

EDWIGE 

Vous, vous, qui me dites cela. Faut-il que vous 
m'ayez peu aimée tout de même et que je ne sois 
rien dans votre vie !... C'est désespérant... tenez 1 

BOUGUET 

Mais, au contraire, c'est parce que je te porte 
une affection très certaine que j'envisage ton 
avenir pratiquement. Tu n'es pas un être dédai- 
gnable. Tu mérites de devenir heureuse. Je vois 
une chance harmonieuse se lever sur ta vie... Je 
me range à l'opinion de ceux qui souhaitent pour 
toi ce mariage. Evidemment, tout à l'heure, quand 
ma femme a posé ce dilemme, ton mariage ou ton 



ACTE PREMIER Sg 

départ, j'ai éprouvé une répugnance instinctive, 
je l'avoue, mais je m'en suis blâmé de suite, il 
faut songer à toi d'abord. Et si tu pouvais passer 
tes jours à côté d'un homme parfait, bon, fon- 
cièrement bon, quelle réussite inespérée pour 
toi !... Oui, ma foi, la logique de cette union 
semble avoir frappé tout le monde aussitôt qu'on 
en a émis l'hypothèse... Seulement, ce que tu 
considères comme un désastre et les autres comme 
une gloire... voilà... est-ce réalisable ? Ne s'abuse- 
t-on pas ?... Voyons, ne perdons pas de temps en 
paroles vaines ! Tu connaissais, dis-tu, cet amour... 
En réalité, nous le connaissions tous deux, mais 
Blondel t'en a-t-il fait la confidence ou l'aveu 
comme il paraît qu'il l'a fait à ma femme ? 

EDWIGE, étonnée. 

A Madame Bouguet ? Ce ne doit pas être exact ? 

BOUGUET 

Enfin, à toi, s'est-il déclaré ? 

EDWIGE 

Oui et non. 

BOUGUET 

Pas de réponse trop féminine, je t'en prie. 

EDWIGE 

Une fois, il m'a embrassée dans un couloir 
brusquement, et puis il est devenu tout rouge. 
Il s'est enfui... Je ne vous l'avais pas dit parce que 
je n'aime pas parler de ces choses-là. Une autre 
fois aussi... un livre... 

BOUGUET 

Un livre ?... 

EDWIGE 

Non. A quoi bon !... Ne me torturez pas... Tout 
ce qui n'est pas vous m'horripile. 



6o LES FLAMBEAUX 



BOUQUET 



Enfin, crois-tu, comme nous tous d'ailleurs, à 
un amour durable, fondé, profond ? 

EDWIGE 

Je le crois, oui... peut-être... mais cela n'a au- 
cune importance, car, grâce à Dieu, ce mariage 
est impossible. Le voudrait-il, le voudriez-vous, 
une chose vous empêcherait de triompher. 

BOUQUET 

Quoi donc ? 

EDWIQE 

Je l'ai dit tout à l'heure devant Madame Bou- 
guet. 

BOUQUET, haussant les épaules. 

Ta faute ?... Baliverne ! Quelle méconnaissance 
du monde où nous vivons !... Si jamais un clan 
d'hommes a tenu peu de compte et avait le droit 
de tenir peu de compte de ces relativités, c'est 
bien le nôtre !... Et Blondel, esprit fort et sain, 
ne te rendra pas responsable du fait que tu aies 
vécu avant lui... ! Tiens, regarde autour de toi^ 
Gharlier a épousé aussi une étudiante qui n'était 
pas, elle, de la première fraîcheur. Hermann... 
Bref, regarde la plupart des médecins... Ils ont 
épousé des compagnes de métier, des sages-fem- 
mes, surtout des sages-femmes... Cette chance 
inespérée t'empêchera de devenir la vague em- 
pjbyée, l'obscure besogneuse... 

EDWIQE, l'interrompant. 

Quel mépris dans toutes vos paroles ! Chaque 
mot que vous prononcez est une cruelle estima- 
tion de ce que j'ai été dans votre existence 1 Vous 
arrangez mon avenir comme on arrange celui 
d'une lointaine cousine pauvre 1 (Rageusemenu) 



ACTE PREMIER 61 

Mais vous oubliez une chose, c'est que si je n'ai 
été qu'une vague comparse d'occasion, je vous ai, 
moi, appartenu de chair, de corps et d'âme ! 

BOUGUET, la regardant froidement, sans sourciller. 

Eh bien, après ? 

EDWIGE, un instant stupéfaite. 

Gomment, après ? Ah ! il est possible que ce 
8oit là pour vous un détail oublié... mais, moi> 
j'en vis encore, voilà la différence ! Car, malgré 
mon silence, il faut que vous sachiez tout de 
même que rien n'est apaisé en moi... Oh ! je me 
doute bien du peu qu'occupe, dans votre souvenir, 
cette possession passagère. Pour moi, je puis dire 
que vous l'avez faite totale, et elle n'est pas encore 
près de finir... 

BOUGUET, contrarié^ avec un plissement des lèvres. 

Quels souvenirs évoques-tu ? Et de quel front 
viens-tu prétendre que quelques minutes d'en- 
traînement, aujourd'hui bien effacées, ont pu 
modifier la face des choses et enchaîner tout 
l'avenir... Je le nie ! Je le nie !... Je ne sais si tu 
es sincère ou habile, ma fille... Mais il faut te 
persuader que tu es singulièrement dans l'erreur ! 
Passe encore si tu avais été une jeune fille. Ce 
n'était pas le cas... Ce secret, ou ce souvenir déjà 
lointain, ne dépend que de nous deux, et il est 
enfoui dans l'oubli... L'idée qu'un acte de con- 
jonction engage la vie des êtres à jamais est une 
idée de primaire !... Tu en as la preuve dans l'ou- 
bli même que tu éprouves de ta première faute 1 
Tiens, tu me fais hausser les épaules ! Moi, je 
juge les choses de plus haut, j'ai l'équité d'un 
homme habitué à scruter tous les jours et à mani- 
puler le phénomène de la vie... Deux êtres se sont 
étreints... Un geste, rien qu'un geste 1... dans 



62 LES FLAMBEAUX 

notre cas, ignoré de tous, donc réduit à sa moindre 
proportion. C'a été cela... Une minute beile, que 
je ne renie pas, mais rien de plus, tu entends, rien 
de plus ! 

EDWIGE 

Pour vous peut-être, pas pour moi, et cela, je 
vous le crie encore de toutes mes forces 1 

BOUQUET 

Pour toi, comme pour moi... Pour la nature en- 
tière, Edwige. 

Il sourit avec sérénité. 

EDWIGE 

Quel mépris vous avez de l'amour 1 

BOUGUET 

Nullement ; quelle vénération, veux-tu dire I 
Je le respecte, mais je le juge... Je suis trop près de 
lui à toutes les heures de travail... Il est trop 

f)rès de moi pour que j'en méconnaisse à la fois 
a simplicité et la splendeur... Je le vois tel qu'il 
est, comme une belle lumière. Il ne doit rien 
éteindre dans les êtres. Il doit au contraire tout 
exalter en eux... La vie, comme la conscience, est 
une évolution créatrice. A ton tour d'évoluer... 
d'entrer dans de nouveaux domaines, d'où tu 
sortiras modifiée, agrandie. 

EDWIGE, agacée 

Oui, vous parlez toujours en philosophe, là- 
haut, sur la montagne I... Vous êtes au-dessus des 
préjugés, c'est entendu, mais savez-vous ce qui 
ressort clairement de votre logique ? Ce qui est 
lumineux comme le jour, c'est que vous ne m'ai- 
mez plus du tout... Alors, vous me rejetez de 
votre vie comme ce tube qui n'est plus bon à rien, 
même à vous servir. 

Elle j^te le tube par terre avec violence. 



ACTE PREMIER 63 

BOUGUET, plus doucement. 

Eh bien, tu te trompes, mon enfant, et tu 
t'égares méchamment. Ne crois pas qu'il ne me 
sera point mélancolique et un peu triste même de 
ne pas t'avoir là à mes côtés... mon enfant... J'au- 
rai un regret de ne plus entendre ton pas ici, 
quand je dictais le soir, ton rire encore dans les 
couloirs... Une paix qui était bien à nous deux... 
C'est cela, vois-tu, et non le reste qui mérite le 
nom d'amour 1 

Au-dessus de la tabte^ il lui caresse paternellement la 
main. 

EDWIGE 

Oh ! merci... c'est si doux de vous entendre 
parler ainsi !... Devant la fatalité qui me sé- 
pare de vous, je suis contente que vous m'ayez 
comprise malgré tout... que vous ayez compris 
de quelle façon je me réchauffais à votre génie 
compatissant et merveilleux... Si je n'avais plus 
les autres caresses, il me restait au moins les 
caresses de la pensée. C'était tout de même une 
petite possession journalière. Ah ! nos bonnes 
heures... nos bonnes heures... finies... pour tou- 
jours ! „„ , 
"* Elle pleure. 

BOUGUET 

Ne regrette rien, elles étaient arrivées à leur 
terme... Tout a un temps. Tu sentais bien qu'elles 
allaient être interrompues complètement par mes 
travaux et notre découverte. Il faut même que 
j'interrompe la dictée de mon livre, et peut-être 
pour des années ! Ma vie ne sera plus désormais 
qu'un problème actif... où tu n'aurais plus pesé 
que comme un fétu... Allons, allons, petite fille, 
malgré tes protestations, au fond, tu es d'accord 
avec moi. Ah ! mon enfant ! fasse la vie que tu 
aimes cet excellent homme et que son esprit 



64 LES FLAMBEAUX 

t'apporte une nouvelle et définitive culture... 
Quel avenir heureux... magnifique... Et, nous 
deux, nous aurons la joie de demeurer, songes-y, 
des amis proches, mais désormais sans remords... 
Car cela aussi compte... il y a eu des remords... 
ceux d'avoir menti... ou du moins faussé la réalité 
de nos rapports... Tu verras !... Tu peux être 
heureuse !... Deviens la bonne, loyale et simple 
femme que tu dois être un jour !... 

EDWIGE 

Oh ! vous savez bien qu'au fond je suis rési- 
gnée d'avance à tous vos ordres... Vous me diriez 
d'épouser n'importe qui, pour ne pas vous perdre, 
je le ferais. Que ne ferais-je pas ?... Je suis prête 
à toutes les lâchetés. Je serais heureuse de toutes 
les complicités, mais, ce qui m'exaspère, c'est 
que je ne l'ai même pas votre complicité. Je le 
sens bien 1 Nous allons faire un crime à nous 
deux... et je resterai seule à en traîner le boulet !... 

BOUGUET, se retournant. 

Gomment, un crime ! 

EDWIGE 

Et de quel nom voulez-vous appeler ce que 
nous allons faire ? Car je n'aime pas Blondel, et 
s'il m'épouse je l'aimerai encore moins. Je ne 
l'aimerai jamais. 

BOUGUET, avec un geste d'énergie souveraine. 

Tu l'aimeras ! Il y a des arbres qui refusent le 
sol où on les plante. Passe par là, deux ans après, 
ma fille, et regarde, à leurs ramures et à leurs ra- 
cines, s'ils n'ont pas puisé tous les échanges, toutes 
les richesses de la vie !... 

EDWIGE, perdant patience. 
Alors, cela vous est parfaitement égal, que je 



ACTE PREMIER 65 

mente à cet homme pendant des années, à votre 
meilleur ami, à votre associé... Vous trouvez ça 
bien, propre... J'aurai des désirs et je les cache- 
rai... 

BOUGUET, vivement. 

Tais-toi ! Je te défends ! 

EDWIGE 

J'aurai des dégoûts, je les cacherai. Si, si, par 
exemple, il faut que vous le sachiez ! Oh 1 c'est 
très beau de raisonner en philosophe, en homme 
supérieur aux choses de la terre ; mais, moi, j'en 
suis, de la terre, et vous allez me river à un men- 
songe et à une hypocrisie de tous les jours, dont 
je frémis, qui me révolte 1 J'ai tout de même en 
moi quelque chose de naïf, d'impulsif, qui me 
fait vous crier cela !... Je suis prête à tout comme 
l'esclave est prête, c'est entendu, mais vous, qui 
allez me donner à cet homme, sachant ce que vous 
savez de moi et de quelle façon je vous appar- 
tiens, vous, qui allez, avec votre belle sérénité 
coutumière, accomplir froidement et posément 
cette action, comme si vous partagiez votre pain 
aux disciples... ah ! non ! voulez-vous que je vous 
dise... je trouve cela monstrueux 1 

BOUGUET 

Petite sotte, pauvre tête bornée ! qui ne voit 
pas l'avenir avec sa moisson de joie et de vérité... 

EDWIGE 

De mensonge, vous voulez dire ? 

BOUGUET, frappe sur la table. 

Non, non, de vérité ! 

EDWIGE 

Comment pouvez-vous prononcer ce mot, vous 
qui allez fruster votre ami, vous qui allez... 



66 LES FLAMBEAUX 

BOUGUET, éclatant tout à coup. 

Ah ! puis, assez... tu m'ennuies, à la fin î... J'ai 
voulu ton bien, ton bonheur. Va, ma fille, va 
crever la misère ! J'étais trop bête de m'intéresser 
à ton avenir !... Va vivre avec tes cachets à 
trois francs !... Va vivre, loin d'ici!... au diable !... 
Arrange-toi I 

EDWIGE 

Maître, maître 1 j'ai eu tort I 

BOUGUET 

Tu as mille fois raison ! 

EDWIGE, éperdue devant la fureur de Bouguet, 

Ayez pitié de moi... Tout, j'accepte tout... J'ai 
dit cela dans un mouvement de colère. 

BOUGUET 

C'était le bon 1 

EDWIGE 

Je vous ai insulté, vous si parfait ! Mon Dieu I 

BOUGUET 

Tu partiras, cette fois... Tu partiras, je te le 
jure bien !... 

EDWIGE 

Maître, maître, ne m'abandonnez pas... ne m'en 
veuillez pas... de vous avoir offensé dans ma 
folie... Vous comprenez, c'est mon amour qui 
divaguait. Mais je suis prête à tout... j'étais 
résignée d'avance... Ordonnez... je ne veux pas 
disparaître... Dites... dites ?... 

BOUGUET 

Ne criaille pas... 

Jl va à la porte, Ventr^ouvre, comme pour voir si 
personne n'écoutait, puis la referme. Un très long 
silence oppressé. 



ACTE PREMIER 63 

EDWIGE, quand Bougtiet se rapproche d*eUe 
et à voix basse. 

Je vais aller trouver Madame Bouguet, je vais 
lui dire que j'accepte avec joie, que... 

BOUGUET, du geste, ta faisant se rasseoir 
Son tor* est subitement changé. 

Non, mon enfant, non reste... Cette fois, c'est 
moi qui dis non. Tu viens de prononcer de très 
graves paroles, très graves... tu ne les as pas 
dites à la légère... Elles ouvrent tout à coup en 
moi, dans leur brutalité, un jour qu'il faut que 
je considère. 

EDWIGE 

Je les disais sans les penser, ces paroles de 
colère. 

BOUGUET 

Allons donc I On pense toujours ce qu'on dit... 
Et qui sait si ce n'est pas toi qui as raison ? 
Qu'en sais-je, après tout ?... Oui, ai-je le droit 
de pousser à ces événements et d'imposer, au 
plus cher de mes amis, un avenir qui ne se réalisera 
peut-être pas ?... Pourtant, ma parole, je ne 
croyais rien faire d'injuste, rien de mal I... Mais, 
voilà... le problème du mal n'est pas pour moi le 
même que pour la plupart des hommes. Le mal, 
je le vois dans la vie, je le poursuis de toutes mes 

forces, je le traque. (Désignant sa table de travail.) 

Mais ce n'est pas le même adversaire !... De la 
meilleure foi du monde, je suis peut-être un 
malhonnête homme. 

EDWIGE 

Quelle folie ! Vous, le meilleur de tous î 

BOUGUET, simplement. 
C'est toi cpii viens de le dire, mon enfant 1... 



68 LES FLAMBEAUX 

EDWIGE 

Qu'ai-je fait !... 

BOUQUET, s^ interrogeant avec êtonnement et une simpli- 
cité d'homme qui n'a pas Vhahitude de ces analyses 
de conscience. 

A force de considérer la réalité comme un 
phénomène biologique pur et simple, à force de 
scruter les causes et les effets, je perds peut-être 
le sens moral... Mon point de vue est plus haut 
sûrement, plus juste, les actions humaines m'ap- 
paraissent situées dans l'espace, dans l'absolu, 
avec leurs véritables proportions, tandis que les 
autres gens sont là, ils sont là, les autres gens... 
avec leurs petits débats de conscience autour du 
fait et de l'acte... Ah ! mon enfant, tu me troubles 
infiniment, tu ne sais pas à quel point !... Car tu 
peux rétracter tout ce que tu voudras, il n'empêche 
que tu as poussé ton cri du cœur... C'est une 
indication ! 

EDWIGE 

Vous avez dit comme toujours des paroles ad- 
ftiirables. C'est moi qui, stupide, n'ai pas su les 
comprendre. Vous avez dit tout l'amour et toute 
la vie ! 

BOUQUET, avec force. 

J'ai dit, et je le jure, qu'il faut vénérer les puis- 
sances confondues de l'amour et de la vie, et que 
tout est dans l'explication physiologique, mais 
cette vérité que je possède a comme conséquence 
le renversement des valeurs habituelles... Je m'en 
rends compte ! Et le respect des seules lois naturelles, 
mais c'est déjà un peu la négation de la morale 1... 
C'est effrayant ! Pourtant, voyons... je me sens 
sain, émerveillé de la création, attaché à détruire 
l'erreur, parce que la science veut la mort de 



ACTE PREMIER 69 

l'erreur... mais, à force d'étudier la \ie, voilà... je 
suis peut-être hors de l'humanité !... 

Il se considère, ému, d'un œil intérieur, presque natf^ 
et son poing au menton. 

EDWIGE 

C'est fini !... Brute que je suis, je viens de 
donner mon coup de grâce !... 

BOUGUET 

D'ailleurs, je vais me fixer moi-même là-dessus 
Il faut que je cause avec Blondel... 

EDWIGE, sursaute. 
Vous allez lui févéler ?... Vous allez... 

BOUGUET 

Jamais de la vie I Je resterai dans les généralités 
les plus grandes. Mais ces généralités m'éclaire- 
ront. D'elles se dégagera manifestement le parti 
que je dois prendre. Je vais le voir ; je crois qu'il 
partage mes idées... mais je p^iis me tromper !... 
Peut-être sommes-nous à mille lieues l'un de 
l'autre... Nous ne parlons jamais ensemble de ces 
questions d'amour et de sentiment... Peut-être 
n'est-il dégagé d'aucun préjugé... Peut-être est- il 
attaché aux traditions. Je ne crois pas... c'est 
un simple, un véridique et un sain... Je verrai. 
En tout cas, ce qui m'importe, maintenant, c'est 
de me répondre à moi-même !... Je vais lui parler, 
j'éclairerai en même temps ma conscience, et, 
d'ici un quart d'heure, je saurai si je dois ou non 
autoriser ce mariage. (Il sonne.) J'appelle. 

EDWIGE 

Tout de suite ? 



jo LES FLAMBEAUX 

BOUGUET 

Immédiatement. Pour l'instant, descends re- 
trouver ma femme. Tu vas la rassurer, quoi qu'il 
advienne de toi par la suite, en lui disant à peu 
près ceci : « J'ai réfléchi. J'accepte, Madame, de 
grand cœur. Et je suis toute joyeuse. » Trouve 
un prétexte à ton humeur et à ton changement 
contradictoire... Mais, j'exige de toi, tu entends 
bien, (Avec force.) ceci est indispensable... que ma 
chère femme soit délivrée de tout soupçon, dans 
le même temps que j'aurai conversé avec Blon- 
del... Arrange-toi... c'est ton affaire... Je me fie 
à ton intelligence et à ton cœur ! 

EDWIGE 

Je le promets... 

Entre le garçon de laboratoire, 

BOUGUET 

Arthur, voulez-vous prier Monsieur Blondel 
de venir à la minute dans mon bureau... (Ilsoru) 
Plus un mot !... Va !... 

EDWIGE 

Je serai soumise, obéissante... (Triste,) La part 
la plus belle de ma vie est désormais terminée. Le 
reste est dans vos mains. (Avec timidité.) Mais puis- 
je savoir ce que vous allez dire à Monsieur Blon- 
del... 

BOUGUET 

Non. Tu n'as plus à intervenir dans ce qui va 
être dit par nous deux... La partie de conscience 
qui se joue et se consomme autour de toi ne te 
concerne plus... Laisse faire et va... Pour l'ins- 
tant, tu es une entité !... 

Elle sort, respectueuse, humble. 



ACTE PREMIER 71 

SCÈNE XI 
BOUGUET, BLONDEL 

Blondel entre quelques instants après. 
BLONDEL, gai. 

Tu as besoin de moi ? 

BOUGUET 

Pas précisément, mais je serais heureux de 
parler un peu avec toi de ce déjeuner, d'avoir tes 
impressions... 

BLONDEL, épanoui. 

Mon cher, je viens de les accompagner. Ils sont 
littéralement épatés, épatés, je ne trouve pas 
d'autjre mot... sauf Barattier. 

BOUGUET 

Pourquoi Barattier ? 

BLONDEL 

Il est jaloux... (Ils rient tous deux.) Mais je 
suis bien content... bien content, va !... Et 
comme nous avons eu raison d'attendre, conmie 
nous sommes plus forts de notre dernier mois de 
travail. Nous voilà sur le premier palier. On peut 
se regarder en riant, hein ! 

BOUGUET 

Eh oui, mon cher Blondel, ce n'est pas mauvais 
de s'imposer, de temps en temps, une espèce de 
dimanche, un septième jour où l'on juge la situa- 
tion, où l'on peut, sur le palier, comme tu dis, 
jeter un coup d'œil d'ensemble sur sa vie, sur 
son effort. Cela donne du cœur pour la dernière 
ascension. 

BLONDEL 

Je ne peux que te répéter une chose cent fois 

4 



ja LES FLAMBEAUX 

dite : nul, lundi prochain, ne sera plus content 
que moi de votre bonheur à tous deux... 

BOUQUET 

A tous trois, Blondel, à tous trois. 

BLONDEL 

Oh ! moi... ne crois pas que ce soit par modestie 
que je tienne à mon rang de collaborateur... Je 
désire rester derrière le couple... Ce que j'éprouve, 
moi, c'est le plaisir intrinsèque de la recherche 
pour elle-même, comprends-tu ? Je n'ai pas dans 
ma vie un coefficient réel de bonheur. 
BOUQUET, saisissant Voccasion. 

Que veux-tu dire par là ? Tu veux insinuer que 
plus jeune que moi, tu n'en es pas encore à cette 
période du coup d'œil terminal sur la vie réalisée... 

BLONDEL 

Oh ! non, ce n'est pas ce que je veux dire, car 
je ne suis guère plus jeune que toi, Bouguet... 

BOUQUET 

Oui, mais un célibataire a toujours l'avenir 
devant soi... la route ! En principe, mon ami, 
c'est moi qui dois disparaître le premier et toi 
qui devras continuer la tâche, la nôtre, toi qui 
seras directeur de l'Institut Claude-Bernard... 

BLONDEL 

Allons, allons, fichue conversation ! Ne nous 
attendrissons pas sur nous-mêmes ! Nous allons 
dire des bêtises larmoyantes, ce n'est pas notre 
genre. 

BOUQUET 

Mais, au fait, puisque tu viens de prononcer 
instinctivement le mot de bonheur et que tu nous 
désignes, Jeanne et moi, avec une petite nuance 
de regret, justement, ne crois-tu pas que tu ferais 



ACTE PREMIER ^3 

bien de nous imiter et de t'adjoindra une com- 
pagne ? 

BLONDEL 

Me marier ?... Ouff !... je resterai toujours un 
vieux célibataire. Je suis né dans la peau du 
célibataire type. Regarde ma tête, c'est le céli- 
bataire congénital... Tu ne m'as jamais vu marié, 
avoue !... Il y a des gens qu'on ne voit pas ma- 
riés... Je suis de ceux-là. 

BOUQUET 

Tu ferais le meilleur des époux. 

BLONDEL 

C'est possible, d'ailleurs. 

BOUQUET, essayant d'amener la conversation 
à son point décisif. 

Après tout, je dis le meilleur des époux, et tu 
acceptes cette hypothèse... mais, qu'en sais-je ? 
Car nous ne parlons jamais, mon cher Blondel, 
au milieu de toutes nos idées fixes, de ta vie pri- 
vée, de la façon dont tu la conçois, dont tu l'or- 
ganises. 

BLONDEL, rt(. 

Ah ! il est de fait que nos conversations ne sont 
point remplies d'histoires de petites femmes ! 

BOUQUET 

Et c'est peut-être un tort, Blondel, de ne pas 
s'avouer plus profondément... Il faudrait aller 
jusqu'au bout de sa sincérité. Renan, Berthelot 
pensaient, en amitié, le contraire ; ils avaient 
tort. On s'apprécierait mieux en ne laissant pas 
dans l'ombre la plus petite part de soi-mêmes. 

BLONDEL 

Je t'en prie, je t'en prie. Ta femme m'a rasé 
quelquefois avec ces histoires de mariage... 



74 LES FLAMBEAUX 

BOUQUET 

Pourtant, tu y as pensé quelquefois 1 Quelle 
conception te fais-tu de la femme... du moins de 
l'épouse, de la femme d'intérieur ? Je serais cu- 
rieux de la connaître. 

BLOND EL, d'abord étonné, puis sincère, 
cherchant en lui-même. 

Quelle conception ? Celle de tout le monde... 
Oui, quelquefois, j'ai songé à la femme... comme 
un bouquet dans une maison, une chose parfu- 
mée, très douce... Pas plus... Oh ! je ne me fais 
pas une conception pathétique de l'amour, non ; 
mais quelquefois on rêve de cela, le soir. Je n'ai 
jamais ambitionné une compagne admirable et 
qui ne se retrouve pas, comme la tienne... Pas d'as- 
sociée... Mon Dieu, je n'aurais pas été difficile, 
évidemment ! Un petit bout sous la lampe... qui 
cause, qui brode, qui vous apporte un peu sa 
gaieté du matin, de la journée... Penh ! il ne faut 
pas y penser... Trop tard î... 

BOUQUET 

Mais, sais-tu bien que c'est une très jolie con- 
ception de la femme et fort juste... Je pensais 
bien que telles étaient tes idées. Ceci ratifie cela, 

BLONDEL 

Impressions de bourgeois et l'on a tort de les 
éprouver. C'est mesquin. 

BOUQUET 

Pourquoi donc ? 

BLONDEL 

Si, l'on a tort... mais on les éprouve tout d€ 
même devant le grand bonheur des autres, quel- 
quefois devant le tien que j'ai parfois envié, bien 
qu'il ne fût pas à ma taille... et, quelquefois auBsi, 
simplement, dans la rue, par certains soirs de 



ACTE PREMIER 75 

printemps comme ceux-ci, tiens... où Ton voit 
sur des bancs, dans les squares, sous les arbres, 
des couples enlacés... les couples des grands 
simples, des ouvriers, ces couples perdus dans 
leurs baisers appuyés, qui ne se retournent même 
pas pour vous voir !... Oui, on est toujours un 
peu grisette, vois-tu ? Mais c'est très court, très 
furtif, ces vagues regrets. J'ai toujours été babi- 
tué à ma chambre d'étudiant, devenue aujour- 
d'hui un peu plus spacieuse, et, vrai, je ne m'a- 
perçois du vide que lorsque je rentre le soir, parce 
qu'il n'y a pas de coussins, parce qu'il n'y a ja- 
mais de fleurs sur la table. 

BOUQUET, lui frappant sur l'épaule. 

Eh bien, il faut prendre femme, Blondel. 
L'heure est arrivée. Il le faut. Je te le conseille, 
moi, vivement. Pourquoi pas ?... Cette créature, 
dont tu parles, tu l'as ici à la portée de la main. 

BLONDEL 

Je l'ai sous la main ?... 

BOUQUET 

EdvngQ. 

BLONDEL 

Hein !... tu en as de bonnes... (Jl sourit, gogue- 
nard.) Pourquoi Edwige ?... Ça, par exemple I... 

BOUQUET 

Je ne vois pas ce qu'il y a d'extraordinaire... 
ou de risible dans ma proposition... Tu n'y as 
jamais songé ? 

BLONDEL 

Jamais, fichtre !... Edxsige est très gentille, 
certes, mais je n'ai pas plus pensé à elle qu'ello 
n'a jamais pensé à moi. 

BOUQUET 

Est-ce sûr ? 



j6 LES FLAMBEAUX 

BLONDEL 

Absolument. J'en mettrais ma main au feu. 

BOUGUET 

Et si elle avait au contraire songé à toi ? 

BLONDEL 

Allons, boni Je t'ai averti que nous n'allions 
dire que des bêtises 1 Edwige n'a pas plus pensé 
à moi que, je te le répète, je n'ai pensé à elle. 

BOUGUET 

Pas plus ! mais peut-être autant... 

BLONDEL, gêné devant cette insistance. 

Ah çà ! mais qu'est-ce qui te prend ! Tu vou- 
drais m'éclairer sur mes propres sentiments ? 
Que prétends-tu insinuer tout à coup ? 

BOUGUET 

Blondel, on s'est aperçu dans la maison que tu 
éprouvais un sentiment de prédilection très gen- 
til, très touchant, pour Edwige. 

BLONDEL 

Et on en a conclu à de l'amour ! Tas d'imbé- 
ciles I... Je l'aime bien, comme une gosse qu'elle 
est, comme une enfant. Elle me fait tordre... rien 
de plus !... 

BOUGUET 

Elle correspond exactement à la conception 
que tu te fais de la femme. 

BLONDEL 

C'est possible !... 

BOUGUET, net. 

Toutefois, il se présenterait un obstacle. 

BLONDEL 

Ah !... (Se reprenant) Je dis : ah 1 tu sais... par 
simple curiosité... 



ACTE PREMIER 77 

BOUGUET 

Un obstacle, d'ailleurs, qui n'aurait dépendu 
que de toi-même, de ton propre jugement... Peut- 
être es-tu au courant ? 

BLOND EL, hésitant. 

De quoi ?... Je ne comprends pas. 

BOUGUET, lent, en le fixant attentivement. 

Eh bien, as-tu connaissance qu'il y ait eu, dans 
le passé d'Edwige, autrefois, oh I une histoire 
simple, très banale, un amour trahi... (Blondel le 
regarde.) Un jeune ofïîcier... 

BLONDEL 

Ah 1 oui I... Je connais... Oh ! ça, ça n'aurait 
eu, à mes yeux, aucune espèce d'importance. 
Oui, je sais, une erreur de jeune fille. Oh ! mon 
Dieu, je ne suis pas de ceux qui attachent au 
mot de virginité cette sorte de vénération exclu- 
sive... 

BOUGUET, soulagé. 

A la bonne heure ! Voilà qui est encore très 
bien pensé et très digne de toi. Je ne m'illusion- 
nais pas sur tes propres sentiments. Alors, pour- 
quoi ce mariage ne se ferait-il pas, du moment 
que tu as la supériorité, dont je te félicite, de 
n'être point l'esclave d'un préjugé?... 

BLONDEL, nerveux. 

Mon cher, ne prolongeons pas cette conversa- 
tion oiseuse, je t'en supplie... 

BOUGUET 

Blondel, tu aimes cette petite... c'est clair 
comme le jour... et elle admet cet amour. 

BLONDEL 

Ah ! pour le coup, tu te moques de moi ! Pour- 
quoi d'abord songerait-elle à moi ? 



^S LES FLAMBEAUX 

BOUGUET 

Qu'importe la raison ? Je te certifie... nous y 
avons tous réfléchi... Ton bonheur est là, et le sien 
par-dessus le marché !... 

BLONDEL 

Lui aurais-tu fait part de ces idées saugrenues?... 

BOUGUET 

Ma femme l'a fait à mon défaut... 

BLONDEL 

Ça, c'est admirable !... Ta femme s'occupe de 
moi, comme une mère !... (Incrédule.) Et Edwige 
a admis ce projet ?... 

BOUGUET 

Certainement. 

BLONDEL, méfiant. 

Voyons... alors, comment Madame Bouguet ne 
m'en aurait-elle jamais parlé ?... 

BOUGUET 

L'aveu est peut-être récent, très récent. 
BLONDEL, hausse les épaules. 

Ta femme s'est fichue de toi... ou de moi, ce 

qui est plus naturel !... (Puis, revenant à ta charge.) 
Elle t'a vraiment dit ça ? 

BOUGUET, souriant. 

Tu vois bien que nous sommes documentés... 
Ma femme m'a dit qu'elle connaissait depuis 
longtemps ton affection pour Edwige et qu'elle le 
tenait de toi-même. 

BLONDEL, après une hésitation. 
De moi-même ?... Ça, par exemple !... Une se- 
conde. Veux-tu sonner Arthur, s'il te plaît, un 
ordre à donner. 



ACTE PREMIER 79 

BOUGUET 

Que fais-tu ? 

BLONDEL 

Laisse, laisse... (Arthur paraît à la porte. Après 

avoir écrit, Blondel s^ approche du garçon^ lui parle à voix 

basse et lui remet sous enveloppe le mot qu'il vient d'écrire. 

Blondel, brusquement, changeant de ion.) Laurent, tU te 

joues de moi. Peut-être imagines-tu un sentiment 
que je n'éprouve pas, et tu t'amuses à le taqui- 
ner... Comme tu aurais tort de te livrer à ce 
jeu I... 

BOUGUET 

Je n'ai jamais été plus sérieux... Pourquoi pas 
ce mariage plein de promesses, d'un bonheur rai- 
sonnable ? 

BLONDEL, se décidant tout à coup à parler. 

Voyons, si jamais cette petite a éprouvé un 
penchant ou une attraction, c'est pour toi... toi 
seul... Nul n'en doute ici... 

BOUGUET, scuia sourciller. 

Oui, j« suis pour elle le maître, elle a travaillé 
à mon livre. Elle est un peu de la maison... C'est 
là tout le secret de cette attraction, de ce féti- 
chisme... 

BLONDEL, moitié riant, moitié sérieux, 
d'un ton gaillard et lui poussant le coude. 

Voyons, mon cher Bouguet, d'homme à homme, 
ici, entre nous... personne ne nous entend... ta 
femme est loin... 

BOUGUET 

Eh bien ?... 

BLONDEL 

Eh bien, voyons !... voyons !... 

BOUGUET 

Je ne saisis pas. 



8o LES FLAMBEAUX 

BLONDEL 

Elle a été plus ou moins ta maîtresse... Tu as... 

BOUQUET 

Je t'affirme que non. Tu entends bien, je t'af- 
firme que non. 

BLONDEL 

Allons, allons !... Bouguet ! entre nous... Es-tu 
bête de redouter mon indiscrétion ?... 

BOUGUET 

Je te répète, Blondel, que ce n'est pas vrai, 
que tes suppositions sont purement démentes... 
Et un point c'est tout. 

BLONDEL 

Ce n'est pas vrai ?... En effet, ta voix est sin- 
cère. Tu ne mentirais pas, d'ailleurs... Pourquoi ? 
(Un temps. )Yt\i bien, par exemple... tu m'excuseras 
de t'en avoir parlé aussi franchement... eh bien, 
Bouguet, je l'ai cru, figure-toi 1... Oui, figure-toi, 
par moments, je m'étais mis ça dans la tête I Tu 
m'assures le contraire, donc, je te crois... Mais, 
sapristi... mais, sapristi... c'est qu'alors... tout 
est changé ! 

BOUQUET 

Comment, tout est changé ?... 

BLONDEL 

Dame ! ...Songe donc, moi, qui m'imaginais... 
Attends, attends, laisse-moi reprendre pied. 

BOUQUET 

Tu vois bien que tu l'aimes 1 

BLONDEL 

Mais parbleu, je reconnais que c'est l'évidence... 
Je la trouve charmante, cette petite... tout à fait 
délicieuse. Seulement, avec une pareille idée en 



ACTE PREMIER 8i 

tête, je n'y pensais même pas î Et note que je ne 
t'en faisais aucun blâme, Laurent, non... aucun... 
tu aurais parfaitement pu avoir une curiosité, 
dame I Je me bornais à éloigner de moi toute 
pensée d'affection ou de rapprochement possible. 
Mais maintenant, tu viens d'ouvrir une fenêtre 
en moi... c'est de l'air qui entre. 

Il parait radieux, 
BOUGUET, avec un grand trouble. 

Pourtant, si j'ai bien compris tout à Theore ta 
profession de foi, tu n'attaches pas à l'acte phy- 
sique une importance primordiale ? Tu m'as dit 
que tu l'acceptais avec la tache de son passé... 

BLONDEL 

Ah I ça, c'est tout autre chose ! Tu es bon l 

BOUGUET 

Tu trouves ? 

BLOI«iDEL 

Tiens, parbleu ! 

BOUGUET 

Mais, cependant, Blondel, tu viens de soulever 
une objection à mes yeux cent fois plus grave ! 
Tu viens de dire : elle a pour toi une affection 
passionnée. Tu as employé même, je crois, le 
mot ! Et cela voulait me faire entendre : « Tu es 
son maitre, tu pèseras sur cette imagination 
longtemps encore de tout le poids de ton in- 
fluence. » Eh bien, c'est cela qui pourrait légi- 
timement t'inquiéter, Blondel !... Voilà la marque, 
l'empreinte réeJle,.. mille fois plus importante, si 
elle se présentait, que ne l'eût été un caprice des 
sens I 

BLONDEL, V interrompant. 

Ah 1 par exemple I Mais ça n'a aucun rapport I 
Aucun. Qu'elle garde son affection pour toi, même 



8a LES FLAMBEAUX 

son admiration exaltée à ton égard, qu'importe ! 
c'est trop naturel ! Je n'en serais pas jaloux. J'en 
ferais mon affaire !... (S^ approchant de lui avec ten- 
dresse.) Est-ce qu'on ne doit pas t'admirer ?... 
N'est-il pas légitime qu'on t'aime ?... N'avons- 
nous pas tous un fétichisme pour le grand 
homme que tu es. Tandis que si elle t'avait ap- 
partenu... si... 

BOUGUET, lui posant la main sur Vépaule. 

Mais, l'acte physique, Blondel... ce n'est rien I 

BLONDEL 

Mais c'est tout 1... c'est tout !... 

BOUGUET, poussant une exclamation étouffée. 

Quels abîmes peuvent séparer deux êtres qui 
vivent côte à côte, du même travail, du problème 
de la recherche identique ! 

BLONDEL 

Bouguet, écoute. Je comprends ton scrupule. Il 
est exquis. J'apprécie la délicatesse de ta ré- 
serve ; oui, tu veux me faire comprendre, par un 
excès de précaution, qu'il existe certaines posses- 
sions intellectuelles, des influences morales, qui 
ont une importance presque égale à une posses- 
sion physique, et tu redoutes, si j'épouse cette 
enfant (et rien n'est moins sûr que cette hypo- 
thèse), que je puisse me sentir atteint dans l'a- 
venir par cette influence. Tu t'abuses. Si Edwige 
devient un jour ma femme, et je le répète, c'est 
infiniment douteux, je serai heureux et fier que 
tu gardes sur elle ton autorité et qu'elle conserve 
le culte même ardent qu'elle a pour toi. Quoi que 
tu en dises, il n'y a pas de comparaison possible ! 
Elle n'a pas été tienne et ce serait à moi, dès 
lors, de savoir me faire aimer. C'est une tâche, 
mais pleine d'attraits... Si je n'y réussissais pas. 



ACTE PREMIER 83 

eh bien... cet échec me concernerait seul et 
prouverait que je ne suis qu'un imbécile. Seule- 
ment, je m'emballe... je m'emballe... Tu viens 
tout à coup d'ouvrir une écluse inattendue, et le 
flot se met à couler en tumulte. Il s'agit de savoir 
maintenant si ce n'est pas en vain. N'est-on pas 
en train de me monter, de bonne foi ou non, un 
de ces bateaux gigantesques?... 

BOUGUET 

Le fait est que je suis interdit ! Je soupçonnais 
bien de l'affection, un désir manifeste, mais ja- 
mais je ne me serais douté d'un pareil aniour î 
Car enfin, dès le premier mot, te voilà révolu- 
tionné, ému, comme un enfant. Tu as commencé 
la conversation en disant : « Jamais je no me 
marierai !» et à peine ai-je admis la possibilité du 
mariage, que tu as bondi sur elle et viens de 
révéler un tel flot de sentiments cachés que, main- 
tenant, si ce mariage n'aboutissait pas, je serais 
désolé d'avoir fait luire à tes yeux un espoir... 

BLONDEL 

Ah ! tu vois, tu vois, tu canes, maintenant ! Tu 
vois que tu t'es trop avancé ! tu vois que ce n'est 
pas elle qui t'a parlé de moi !... Alors, oui, tu 
n'aurais pas dû me faire avouer cet amour, aveu 
qui se changera, pour moi, en une gêne insuppor- 
table et de toutes les secondes. Bouguet, je viens 
d'être un imbécile... 

La porte s'' ouvre. Entre Arthur. Il remet un papier 
à Blondel. 

ARTHUR 

Monsieur Blondel, voici la réponse. 
Blondel ouvre Venveloppe et lit. Arthur «'en va. 
BLONDEL 

Mais non, je ne suis pas... (Il s'interrompt et 



84 LES FLAMBEAUX 

éclate presque de rire.) Ah ! mon vieuX, je ne te 

cacherai pas que je tombe des nues, mais que je 
suis ravi comme un gosse !... 

BOUGUET 

Qu'est-ce que cela ? Et quel rapport ?... 

BLONDEL 

J'étais tellement persuadé que vous me mon- 
tiez un bateau... alors j'ai voulu en avoir le cœur 
net. J'ai griffonné, tu l'as vu, un mot à ta femme : 
« Oui ou non, avez-vous assuré à Laurent qu'Ed- 
wige ait pensé, d'elle-même, à devenir un jour ma 
femme ? » Et voici la réponse au dos : « Laurent 
vous a dit la vérité. Edwige, qui est en ce mo- 
ment auprès de moi, vient de me la confirmer 
elle-même... » Je suis stupéfait... Si vite... comme 
cela !... Si vite, d'ailleurs, c'est une façon de dire, 
parce qu'au fond je suis un timide... j'ai toujours 
été un timide avec les femmes, mais, sans quoi, 
il y a déjà quelque temps que je m'étais aperçu... 
mais oui, parfaitement... je le voyais bien à sa 
réserve, à des gênes charmantes, de petites réti- 
cences... Seulement, je ne voulais pas comprendre, 
j'avais peur... Je suis rudement content tout de 
même ! 

BOUGUET, effrayé. 

Réfléchis... réfléchis à ce mariage malgré tout ! 
Tu vas trop vite, maintenant... II ne faut pas 
s'abandonner à la légère... comme tu le fais... 
Quelquefois, ce que l'on prend pour le bonheur 
n'est qu'une maladresse réalisée. Sais-tu si vous 
devez vous accorder ?... Sais-tu si vos caractères... 

Il s*efforce de rire. 
BLONDEL 

Ah ! non, mon cher, non, tu ne vas pas m'em- 
pêcher d'être heureux, maintenant ! Je connais 



ACTE PREMIER 85 

ta précision scientifique et mathématique ! Laisse- 
moi tout à la joie de cette découverte. Je vais 
aller parler à ta femme. Je vais aller parler à 
Edwige, je vais aller... 

BOUGUET 

Mais, mon ami, ton exaltation m'effraie... De la 
réflexion... de la méthode... 

BLONDEL 

Tu es admirable, avec ta méthode, toi ! On 
voit bien que tu n'es pas amoureux !... 

La porte s'ouvre. Un préparateur entre presque en 
courant. 



SCÈNE XII 
Les Mêmes, HERVÉ, LE PRÉPARATEUR 

LE PRÉPARATEUR 

Monsieur Bouguet, je vous demande pardon 
d'entrer à l'improviste, sans frapper, mais il faut 
que je vous annonce la nouvelle tout de suite. 
C'est vraiment trop beau I 

BOUGUET 

Qu'est-ce que c'est ? 

LE PRÉPARATEUR 

L'écrivain Hernert a écrit spontanément une 
lettre au jury du prix Nobel à LaHaye, lettre que 
publie le Temps de ce soir. Ecoutez. Ecoutez ça, 
Monsieur Blondel : « Au cas où les membres du 
« jury auraient l'intention de me décerner le 
« prix, comme il en a été question, je tiens à dira 
« ici que je déclinerais cet honneur. Je ne saurais 
« supporter la pensée d'avoir été désigné par vous 
« avant Laurent Bouguet, un des plus grands 
« bienfaiteurs de l'humanité, savant et philo- 



86 LES FLAMBEAUX 

« sophe, un des cerveaux consultants de l'âme 
« contemporaine... » 

BLOND EL, l'interrompant avec élan. 
Oh le brave homme I 

BOUGUET, rêveur. 

Un des cerveaux consultants... 

LE PRÉPARATEUR 

Je ne me serais pas permis de vous déranger 
pour cette publication, mais l'on vient de nous 
téléphoner de La Haye que le prix, comme il 
fallait s'y attendre, vous est décerné ! Nous avons 
demandé une seconde confirmation. 

BLONDEL 

Et voilà une belle journée ! 

LE PRÉPARATEUR 

Madame Bouguet me suit : elle demandait elle- 
même la confirmation à l'appareil. Tenez, la 
voilà. 

Madame Bouguet entre. 



SCÈNE XIII 

BOUGUET, BLONDEL, MADAME BOUGUET, 
LE PRÉPARATEUR, puis HERVÉ, ÉLÈ- 
VES, 

MADAME BOUGUET 

Thuillier est en train de converser avec La Haye. 
Je lui ai passé l'appareil, mais je suis venue tout 
de suite, car je crois qpi'il n'y a pas de doute pos- 
sible, mon ami. 

BLONDEL 

Et je ne peux pas vous exprimer la satisfaction 
qui m'emplit le cœur... 



ACTE FKKMIER 87 

BOUGUET 

Je suis confus de cet honneur. 

MADAME BOUGUET, radieuse. 
Et moi très fière pour toi, Laurent. 

Elle lui serre la main. 
BOUGUET 

Ce qui me paraît inappréciable, c'est que Tévé- 
nement précède la séance de lundi. Ma communi- 
cation à l'Institut apparaîtra une réponse sérieuse 
cà l'honneur qu'on me fait. 

BLOND EL, se précipitant sur la main de Madame Bouguet 

Ma chère et bonne camarade... 

MADAME BOUGUET 

Mais je suis heureuse d'un autre bonheur 
aussi... qui vient s'ajouter en même temps à 
celui-ci... C'est donc vrai que vous aimiez cette 
enfant I 

Elle sourit, attendrie maintenant, et ne pensant plus 
qu^à la joie. 

BOUGUET 

Jeanne ! Jeanne ! il ne faut pas précipiter le 
bonheur des autres. Parlons de nous. Soyons 
égoïstes aujourd'hui... Nous le pouvons. 

MADAME BOUGUET 

Je ne suis jamais égoïste. Blondel, ne trouvez- 
vous pas comme moi cette journée merveilleuse ? 
Et comme il est bien que ces choses mutuelles se 
soient précipitées, confondues I... 

BLONDEL 

Mais je crois rêver, en vérité... EdxHige vous 
a bien dit franchement qu'elle souhaitait ce... 

MADAME BOUGUET, se tournant vers le corridor. 

La voici, tenez, avec les autres qui arrive pour 



88 LES FLAMBEAUX 

féliciter le maître. Elle va vous faire part de sa 
décision. 

BLOND EL, presque avec terreur. 

Non, non, je vous en supplie... Je ne vais jamais 
oser lui parler, je suis timide comme un enfant. 
Pas un mot de cela... pour l'instant ! Occupons- 
nous de féliciter celui que nous aimons de tout 
notre cœur et qui devrait nous en vouloir de nous 
occuper d'un autre que de lui-même. 

Entrent trois élèves. Edwige se dissimule derrière 
eux. Ils parlent ensemble. 

LES TROIS ÉLÈVES 

Confirmé ! ça y est 1... Bravo, Monsieur Bou- 
guet... Permettez-moi de vous féliciter et de vous 
exprimer toute ma satisfaction... On est là dans 
la cour. Tout le monde voudrait vous faire une 
ovation. 

BOUGUET 

Mes amis, il y a quelqu'un auquel nous dt^vons 
penser en ce moment, c'est ce littérateur de génie, 
c'est Hernert qui a tenu, sans raison valable, à 
s'effacer devant moi. 

UN ÉLÈVE, entrant. 

Le télégramme à votre adresse est parti. La 
nouvelle sera ce soir dans tous les journaux. 

Tumulte. 
TRONCHET 

Et ce n'est pas à dédaigner, après tout, deux 
cent mille francs ! 

BOUGUET, réclamant le silence. 

Eh bien, j'entends que ces deux cent mille francs 
soient répartis ainsi : un tiers à l'Institut Claude- 
Bernard ; un tiers à ma chère femme... et un 
tiers à Blondel. 

BLOND EL, suffoqué. 

Mon ami, je refuse. 



ACTE PREMIER 89 

BOUGUET 

Tu n'as pas à refuser. 

Approbation générale. 

BLONDEL 

Je suis fier de ta pensée, Bouguet, mais je ne 
veux pas d'argent. 

MADAME BOUGUET, interrompant. 

Il ne s'agit pas d'un don, il s'agit d'un honneur 
à partager simplement et à répartir, car c'est 
l'Institut lui-même qui est distingué par ce prix, 
et l'attribution que me fait mon mari de cette 
somme bien exagérée pour sa collaboratrice, je 
l'emploierai d'une part à la fondation d'une cli- 
nique... et de l'autre part à doter Edwige !... 

EDWIGE 

Madame Bouguet, que dites-vous là ? 

UN ÉLÈVE, à Madame Bouguet 
Comment, une dot ? 

DEUXIÈME ÉLÈVE 

Mademoiselle Edwige se marie ? 

MADAME BOUGUET, riant. 

Tout simplement. Mais ceci c'est un autre cha- 
pitre... On vous expliquera. 

HERVÉ 

Quel est ce bruit dehors ? 

DEUXIÈME ÉLÈVE 

Venez voir. 

HERVÉ 

On se réunit dans la cour... on veut faire une 
ovation au maître. 

Ils se précipitent à la fenêtre. 

BOUGUET, a pris Edwige à part sur la droite. 

Arrange-toi pour différer. Je viens de causer 



go LES FLAMBEAUX 

avec Blondel... tu avais raison. Ce mariage serait 
imprudent. Il ne faut pas qu'il se fasse. 

EDWIGE 

Ce mariage est nécessaire et il se fera. Moi aussi 
j'ai réfléchi. 

BOUQUET, impérieux. 

Il ne se fera que si je le veux. 

EDWIGE 

Trop tard maintenant !... Trop tard. D'ailleurs, 
vous aviez raison, il n'y avait que l'obstacle d'un 
souvenir, et de nous deux seuls connu. Il est à 
jamais aboli. Donc... laissez faire... 

BOUGUET 

Edwige I... Pourquoi ce revirement ?,.. Pour- 
quoi ces yeux pétillants de triomphe !... J'inter- 
viendrai, je t'avertis... 

EDWIGE 

Ce serait du bel ouvrage I... 

BOUGUET 

Et immédiatement si je le veux 1 

EDWIGE 

Osez donc ! 

A ce moment, nouvelle irruption d^élèves. 
MADAME BOUGUET, crie par la fenêtre. 
Nous allons nous réunir : faites-les monter tous 
à l'amphithéâtre. 

UN ÉLÈVE, entrant encore. 

Maître, permettez-moi... de tout mon cœur... 

UN AUTRE ÉLÈVE, qui le ffUlPoU. 

Madame Bouguet, excusez ce mouvement ridi 
cule, mais je n'ai pu résister à vous apporter ces 
quarante sous de violettes. 



ACTE PREMIER 91 

MADAME BOUGUET 

Merci, Cormeaux. Il n'y a pas de plus joli geste 
que celui d'apporter des fleurs à une joie ou à un 
bonheur, merci, merci ! 

Ulf ÉLÈVE 

Les voilà tous dans le couloir. Empêchez-les 
d'entrer. 

Pendant qu'on ferme tout au fond, la porte de Vanti- 
chambre qui donne sur le couloir. Madame Dou- 
guet, qui s^est détachée du groupe, appelle Blondel. 

MADAME BOUGUET 

Tenez, Blondel... Dépêchez-vous, grand enfant, 
dites-lui un mot... 

En s'éloignant, elle jette à Edwige le bouquet de vio- 
lettes qu^on vient de lui donner. 

BLONDEL, s'approchant d'Edwige, très ému. 

Edwige, je n'aurais jamais osé espérer une 
joie aussi subite, ni aussi grande. Je ne peux 
vous dire mon émotion, n'ayant même pas eu 
encore l'occasion de vous dire mon infinie ten- 
dresse, et c'est ime chose admirable que de rece- 
voir une récompense pareille avant même de 
l'avoir souhaitée. 

EDWIGE 

Merci, Monsieur Blondel... 
BOUGUET, qui de loin, dans la seconde entrée, causait 
avec le groupe, se détache et revient visiblement exprès. 

Blondel, veux-tu leur dire de m'attendre un 
instant ? nous allons à l'amphithéâtre. Deux mots 
auparavant à dire à ma femme. (Blondel remonte et 
Edwige s'éloigne. On voit Blondel haranguer au loin le 
groupe pressé des étudiants. Bouguet entraine sa femme 
dans un coin.) Jeanne... Je^veux te dire... 

MADAME BOUGUET, l'interrompant. 

Embrasse-moi... C'est moi qui veux te deman- 



ga LES FLAMBEAUX 

der profondément pardon d'avoir douté de toi 
une seconde, même une seconde, Laurent. Je suis 
ineiïablement heureuse, aujourd'hui... et quelle 
honte j'éprouve de mon soupçon de tout à l'heure!. 
Jamais je n'ai senti la beauté de notre union 
comme aujourd'hui où, d'une part, elle est accla- 
mée, et, de l'autre, on voulait la ternir... Comme 
je t'aime mieux... et plus fort ! 

BOUQUET, à voix étouffée 

Et comme je te vénère ! 

MADAME BOUQUET, essuie brusquement une larme 
et se retournant» 

Regarde-les... ce sont de vrais enfants. Tu vois, 
ils n'osent même pas se parler. Edwige ! Blondel I 
Venez ici ! Fermez la porte... (Blondel ferme défi- 
nitivement la porte du couloir, sur les élèves assemblés, 
et s^avance, seul, gêné, avec Edwige Hervé reste au fond 
à maintenir la porte.) Allons, mes enfants, regar- 
dons-nous bien en face, et vous, Blondel, ne sou- 
riez pas ironiquement de mon émotion. D'ailleurs, 
nous n'avons pas envie de sourire. C'est très- 
beau... c'est très bien qu'une telle journée puisse 
avoir lieu. Je ne vous souhaite qu'une chose, c'est 
que vous formiez (Elle regarde son mari, puis s'ap- 
puie doucement sur son épaule)^ un COUple comme le 

nôtre, indissoluble, sans une tache, sans une 
ombre. Que la vie soit pour vous, mes enfants, 
une route droite et claire... comme a été la nôtre... 
comme elle le sera jusqu'au bout.. .Ce bonheur-là, 
c'est la plus grande beauté ! 

HERVÉ, criant de loin. 

Pas moyen de les empêcher... Ils forcent la 
porte... 

Tous les élèves font irruption en criant : t Vive U 
Maître ! Vive Madame Bouguet !... » 

RIDEAU 



ACTE DEUXIÈME 

Le jardin de l'Institut Claude-Bernard. Le soir. 
L'ne vieille orangerie Premier Empire illuminée à 
droite, avec arcades. Grands arbres séculaires au 
premier plan. Un pavillon à un étage à gauche mais 
un peu dans le fond. Ce pavillon a une porte de face 
au public. 

SCÈNE PREMIÈRE 

HERVÉ, DEUX ÉLÈVES, CORMEAUX, BEL- 
LANGER, TALLOIRES, UN JOURNALISTE, 
HERNERT. 

HERVÉ, à une petite table dans le jardin, sous une lampe^ 
avec deux élèves^ 
En résumé, il reste vingt exemplaires de la 
médaille à distribuer. 

TALLOIRES 

Vingt juste. 

HLM\ t. 

Tiens, voilà l'exemplaire de Maurel... II est là, 
Maurel, je l'ai vu... Ballandier, cherchez Maurel, 
dans la salle, vous la lui remettrez... Alors, effacez 
Maurel de la liste afin qu'il n'y ait pas d'erreur... 
Elle est à jour, notre Ûste, comme ça ?..* 

TALLOIRES 

Je vais vérifier encore. 

HERVÉ 

Bien. 

CORMEAUX, des marches de Vorangerie 
Chut ! ne faites pas de bruit. 

HERVÉ 

Pourquoi ? 



94 



LES FLAMBEAUX 



CORMEAUX 

Il y a encore un speech. 

HERVÉ 

A cette heure-ci ? 

CORMEAUX 

Mais oui, il y a l'Institut de puériculture qui a 

tenu à déléguer sa directrice et deux ou trois 

légumes... Elles n'ont pas pu prendre la parole 

pendant la soirée et elles se vengent maintenant. 

On entend une voix dans la salle. 

HERVÉ 

Qui est-ce qui parle ? 

CORMEAUX 

Je ne sais pas, je crois que c'est la directrice. 

Le speech en l'honneur de Madame Bouguet, bien 

entendu. 

Entre au fond, à droite, un journaliste. 

HERVÉ, se levant et emportant la lampe. 

Mettez-vous là, vous ne gênerez personne I 
Ils s^ installent sur une table plus au fond, à gauche. 

BELLANGER, arrivant. 

Ma médaille à moi ? 

HERVÉ 

L'exemplaire de Bellanger ? 

TALLOIRES 

On allait te l'expédier avec les autres, mais 
puisque tu es là, mon vieux... 

Pendant ce qui suit, on entend la voix de la femme 
qui prononce son discours : « Madame, c'est un 
honneur pour la France de pouvoir inscrire votre 
nom en lettres d'or sur... etc.. » 

UN JOURNALISTE, étranger, s'approchant d'Hervé. 

Pardon, Monsieur, c'est pour une communica- 



ACTE DEUXIÈME 95 

tion à l'Académie de Berlin ; puisque vous êtes 
un chef de laboratoire, pourriez-vous me donner 
quelques noms ? Je représente le groupe des mé- 
decins allemands qui ont souscrit à la médaille 
offerte à Monsieur Bouguet. 

HERVÉ 

Volontiers. Voyons : Monsieur Pélissier, profes- 
seur au Muséum, le célèbre médecin Pravielle. (Jl 

nomme de souvenir quelques personnes.) TouS ont 

tenu à se rendre à l'invitation des Bouguet et, 
voyez, ici, tournant le dos, c'est Hernert, le grand 
écrivain, vous savez, celui qui a refusé le prix 
Nobel, en faveur de Monsieur Bouguet. 

LE JOURNALISTE 

Auriez- VOUS {.'amabilité de me présenter à lui, je 
vous prie ? 

HERVÉ 

M VOUS voulez, Monsieur, comment ? Ah ! oui» 
Hoschfield. Monsieur Hernert, permettez-moi de 
vous présenter Monsieur Hoschfield, représentant 
d'une très importante revue scientifique de Ber- 
lin. 

HERNERT, s' approchant. 

S'il ne s'agit pas d'une interview, car je suis 
assez rebelle à ce genre de sport... 

LE JOURNALISTE 

Non, .Monsieur, je serais simplement heureux 
de dire, dans une revue scientifique étrangère, les 
raisons pour quoi vous vous êtes effacé devant 
Bouguet. 

HERNERT 

Oh ! des raisons de préséance et d'admiration, 
simplement. On ne sait pas assez, dans le public 
français, que Bouguet est l'homme le plus extraor- 
dinaire de notre époque. Le goût des spécialités 

s 



g6 LES FLAMBEAUX 

que r«n a, en France, empêche d'embrasser 
l'envergure de cet homme universel. Bouguet 
eût été un dilettante de génie, si la vie, l'expé- 
rience, les découvertes n'avaient pas capté et 
spécialisé, momentanément, cet homme qui était 
né pour être un grand amateur distrait. L'énor- 
mité de ses trois ou quatre grandes découvertes, 
nous l'a ravi !... La vie humaine est trop courte ! 
'Vous ne le croiriez pas, mais nous ne nous étions 
miême jamais serré la main avant ce soir. J'ai 
appris, comme tout le monde, que Bouguet, en 
installant les nouveaux pavillons de l'Institut, 
avait tenu à remercier, dans une fête intime, les 
amis qui lui ont offert la médaille commémorative 
à propos du prix Nobel, et, pour mon plaisir 
personnel, j'ai accepté l'invitation... (On entend 
applaudir dans la salle.) Vous permettez, Monsieur... 

Il serre la main du journaliste. Les Femmes de France 
sortent à ce moment avec Edivige et Blondel, qui k-, 
.dirige. Pélissier les accompagne. 



SCÈNE II 

Les Mêmes, BLONDEL, EDWIGE, LA DIREC- 
TRICE, MADAME DURUY, puis MAR- 
CELLE. 

BLONDEL 

"Nous VOUS remercions encore. Vous avez dit 
des mots qui auraient touché toutes les féministes 
de France. 

LA DIRECTRICE, à Edwige. 

Madame Blondel, auriez-vous l'amabilité de me 
conduire jusqu'au manteau que j'ai laissé tout à 
l'heupfi chez vous. Je ne m'y retrouve pas. 



ACTE DEUXIÈME 97 

EDWIGE 

Mais, certainement, Madame. Voilà... notre pa- 
villon est juste en face. Vous voyez... c'est là que 
je vous ai conduite tout à l'heure. 

LA DIRECTRICE 

C'est juste... 

EDWIGE 

Je vous précède. 

PÉLISSIER 

J'ai mis aussi mon vestiaire dans votre salle de 
billard. Vous permettez ? 

Edwige entre dans le pavillon de gauche dont on 
voit les fenêtres éclairées suivie de Pélissier et d* 
la directrice. 

UNE DAME, à Blondel. 

Vous habitez ce pavillon ? 

BLONDEL 

Lors de mon mariage, il y a deux mois, Bouguet 
a eu l'amabilité d'affecter ce pav'illon à mon mé- 
nage. Ma femme est toujours un peu délicate de 
santé. Il lui a été très agréable de demeurer dam 
les jardins. 

LA DAME 

Mais ce sont d'admirables jardins. Monsieur. 
Nous ne nous attendions pas à en trouver d'aussi 
beaux à l'Institut Claude-Bernard. 

BLONDEL 

Toute cette partie sont les vestiges du vieil 
hôtel de Che\igny. Oh ! il en reste très peu de 
chose, mais elle est considérée comme partie his- 
torique... et là où nous avons organisé cette petite 
cérémonie c'était l'ancienne orangerie. 

LA DAME 

Monsieur et Madame Bouguet habitent dans 
l'Institut Claude-Bernard lui-même ? 



^8 LES FLAMBEAUX 

BLONDEL, montrant au loin les murs du bâtiment. 

Oui, là, de ce côté-ci. C'est un institut autonome. 
Le directeur pouvait s'y loger. 

Edwige sort du pavillon avec la directrice. 
LA DAME, à la directrice. 

Vous venez, Madame Duruy ? 

MADAME DURUY 

Certainement. 

BLONDEL 

A droite, il y a la grille de sortie sur la place 
des Invalidas... Voulez-vous que je vous accom- 
pagne ? 

MARCELLE, venant de la salle et courant à la directrice. 

Oh ! Madame, il faut que je vous remercie. Ces 
gentilles paroles que vous venez de prononcer, la 
façon dont vous avez parlé de ma mère... je vous 
assure que j'étais très émue !... 

MADAME DURUY 

Je vous souhaite. Mademoiselle, de marcher 
sur les traces de cette femme prodigieuse. 

THARCELLE 

J'y tâcherai, sans oser l'espérer. 

Elles s'en vont. Edwige reste avec Blondel. 

BLONDEL 

Tu ne les accompagnes pas, toi, ma chérie ?... 
Les -deux seules femmes de la soirée, pourtant I 

EDWIGE 

Marcelle y suffît... et puis, je suis fatiguée, rom- 
pue. 

BLONDEL 

Oui, tu as mauvaise mine, ce soir. 



ACTE DEUXIEME i» 

EDWIGE 

J'ai besoin de m'étendre, de respirer, 

BLONDEL 

Demeure un peu dehors. Moi, ma présence est 
indispensable. Il faut encore que je serre une 
vingtaine de mains... J'espère que tout le monde 
va d'ailleurs s'éloigner. (A ce moment, sur les marches 
de l'orangerie, apparaissent Bouguet et sa femme. Ils des- 
cendent, ils ont Pair de chercher V ombre. Blondel, bas à sa 
femme.) Chut ! regarde !... Comme leur joie éclate 
sur leur visage à tous deux. 

EDVflGEf s* asseyant sur un roeking, et se dissimulant 

derrière le gros tilleul. 
A lui surtout. 

A ce moment, discrètement, et, masquée par un pilier 
des arcades de Porangerie, Madame Bouguet met 
ses bras autour du cou de son mari. 

MADAME BOUGUET 

Je ne t'avais pas encore embrassé. 

Ils s'étreignent. Après quoi, gênés un peu de leur 
effusion, ils retournent dans la salle. 

BLONDEL, bas à sa femme. 

Tu ne trouves pas ce baiser très émouvant ? 

EDWIGE, en les regardant s'éloigner, 

Vdmirable ! Admirable... C'est beau comme 
1 uutique ! 

BLONDEL, bas., 

Comme il a dû être doux et plein de paix, ce 
baiser-là ! Mais je ne l'envie pas tout de même. 
C'est le baiser des noces d'argent... 

EDWIGE 

Ils ont senti leur amour ce soir..* 



100 LES FLAMBEAUX 

BLONDEL 

On ne le sent donc pas toujours ?... 

EDWIGE 

Non... oh 1 non, pas toujours... heureusement 

BLONDEL, s^ approchant d'elle. 

Ma chère Edwige ! 

EDWIGE, se lève. 

Dieu ! que je suis fatiguée... Tu n'as pas id^ 
de ce que je suis fatiguée !... 

MARCELLE, qui avait accompagné les dames à la grill 
revient, et, les apercevant. 

Tiens ! vous étiez là, les amoureux. 

BLONDEL, rit. 

Oh ! nous ne sommes plus des amoureux, ma 
un vieux ménage ! Songez : deux mois de mj 
riage ! Ça compte. La petite se sent seulement u 
peu souffrante, et se tient à l'écart. 

MARCELLE 

Qu'est-ce que tu as ? 

EDWIGE 

La fatigue, sans doute. 

UN PRÉPARATEUR, sortant de la salle et appelant. 

Blondel !... Blondel n'est pas là I On le cherch 

BLONDEL 

Si, si, me voilà. 

LE PRÉPARATEUR 

Les Bouguet vous réclament. Il y a le directei 
de VAube qui voudrait vous parler, je crois. 

BLONDEL 

Bon. Moi qui ai horreur des journalistes, ça ^ 
bien. 

Il s'en va dans la salle. 



ACTE DEUXIEME loi 



SCÈNE III 

EDWIGE et MARGELLE, puis BOUGUET, 
MADAME BOUGUET, BLONDEL et LE 
DIRECTEUR de L' i^ AUBE ». 

Edwige et Marcelle sont sous les arbres. 

EDWIGE 

Gomme vous avez Tair heureux, ce soir, Mar- 
celle ! 

MARCELLE 

Pourquoi ne me tutoies-tu pas ce soir ? 

EDWIGE 

Je ne peux pas m'y habituer. Ma langue four- 
ihe. 

MARCELLE 

Ah I c'est drôle... puisque cela a été convenu 
mtre nous. 

EDWIGE, aigrement. 

Oui, mais je ne peux pas oublier que j'ai été, 
oi, un peu comme une gouvernante... du même 
ige que toi... mais... 

MARCELLE 

Oh I comment peux-tu proférer une bêtise pa- 
eille ! Tu me blesses ! 

EDWIGE 

Je n'ai pas voulu te blesser, Marcelle. Je voulais 
adiquer cette nuance en passant, comme je l'é- 
prouve en ce moment. 

MARCELLE 

Laquelle au juste ? 



loa LES FLAMBEAUX 

EDWIGE 

Je ne me sens pas de la fête ce soir... mais ti 
sais que je suis toujours très maussade. 

MARCELLE 

Tu es de la fête au même titre que BlondeJ qu 
partage ce soir la gloire de papa, car, enfin, dan 
son discours, papa a bien rendu à Blondel tou 
ce qu'il lui doit, j'espère 1 

EDWIGE, souriantt 

Oh I mais, Marcelle, ne te mets pas en peine d 
cela. Tu as l'air de penser que j'ai des vénéra 
tiens à ce point maritales ! Nous ne sommes pa 
un assez vieux ménage, quoi qu'il en dise, pou 
que je me conduise comme la « dame du sous 
directeur », la femme qui réclame pour son mari 
Oh I Dieu, j'ai horreur de cela ! Et puis, crois-ti 
que je sois mariée, le crois-tu vraiment ? 

MARCELLE 

Quel espciit ! 

EDWIGE 

De même que je prétendais me sentir l'invitée 
de même j'ai l'impression que je ne suis pas m^ 
riée pour de bon ! 

MARCELLE, sévère. 

Tout simplement parce que tu as fait un tro] 
beau rêve. 

EDWIGE 

Oui, sans doute cela 1 Mettez votre main su 
mon front, Marcelle. 

MARCELLE 

Encore vous ! 

EDWIGE 

Mets ta main sur mon front, Marcelle. Tu voi 
comme j'ai chaud. Je dois avoir la fièvre. 



ACTE DEUXIÈME io3 

MARCELLE 

Tu n'es pas malheureuse ? 

EDWIGE 

Pourquoi le serais-je ? 

MARCELLE 

On ne sait jamais avec toi I Tu na'aj tant de 
fois inquiétée. 

EDWIGE 

Je t'ai inquiétée ? 

MARCELLE, gravement. 

Oui, et tu ne t'en es pas doutée I Souvent, j*ai 
eu peur de toi, si peur !... 

EDWIGE 

Vraiment ! A quel point de vue ? 

MARCELLE, après une hésitation. 

Oh ! ce serait fou à te raconter... 

EDWIGE 

Je ne comprendrais pas ? 

MARCELLE 

Si tu comprendrais, très bien, extrêmement 
bien, mais c'est inutile... et puis j*ai été rassurée 
amplement, depuis lors ! Je t'ai mieux approfon- 
die et, en vivant côte à côte, comme des égales, 
j'ai mieux compris que toutes ces bizarreries de- 
vaient être mises sur le compte de la race. Je me 
souviens que, quand j'étais petite, maman eUe- 
même avait de ces nuances étranges, incompré- 
hensibles. Elle a changé au contact de papa... 
Qu'est-ce que tu as à rire ? 

» EDWIGE 

C'est ta façon de dire « papa », Je trouve cette 
expression si drôle en parlant de cette sorte de- 



io4 LES FLAMBEAUX 

Goethe que nous fêtons ce soir. Tu ne trouves pas 
qu'il ressemble à Gœthe 1 

MARCELLE, froidement. 

Je ne sais pas, je n'ai pas connu Gœthe ! 

A ce moment, Bouguet sort de Vorangerie avec sa 
femme et Blondel. Ils accompagnent le directeur 
de /'Aube. 

LE DIRECTEUR DE l' « AUBE » 

J'ai été heureux de vous apporter, ce soir, 
l'hommage de mon admiration à tous deux et de 
vous remercier, Madame, de l'article que vous 
avez bien voulu envoyer au journal. 

BOUGUET, présentant. 

Ma fille... 

LE DIRECTEUR 

Mademoiselle... L'article paraît demain matin. 
Vous a-t-on apporté les épreuves ? 

MADAME BOUGUET 

Pas encore... J'ai dit faiblement ma reconnais- 
sance à tous les souscripteurs de cet objet d'art 
que je garderai précieusement. C'est bien la pre- 
mière fois de notre vie, par exemple, que nous 
écrivons dans un journal... 

LE DIRECTEUR 

Les savants nous dédaignent, je sais... 

MADAME BOUGUET 

Mais j'ai été heureuse de cette occasion de dire 
au public ce qu'était notre collaboration, à Lau- 
rent et à moi... 

BOUGUET 

Je suis inquiet. Je n'ai pas encore pris connais- 
sance de l'article. Ma femme a dû modestement 
encore s'effacer devant moi, comme toujours. 



ACTE DEUXIÈME io& 

LE DIRECTEUR 

La page est concise et admirable... Si, si, Ma- 
dame, admirable. Puisque le groom n'est pas 
venu, je vais vous l'envoyer tout de suite avec 
les épreuves, dès que j'arriverai au journal... 
Mademoiselle... Monsieur Blondel... 

MADAME BOUGUET 

Au revoir... et confuse de l'honneur que voua 
m'avez fait avee cet hommage... 

LE DIRECTEUR 

Qui a pris, vous l'avei: vu... un caractère quasi 
national. 

Bouguet et »a femme accompagnent le directeur d& 
/'Aube. 

BLONDEL, à Marcelle. 

Ma femme n'est pas plus souffrante ? 

MLA.RCELLB 

Rassurez-vous. 

BLONDEL 

Je la trouve un peu nerveuse, ce soir. 

MARCELLE 

En effet. Nous causions là, en prenant le fraifi. 

BLONDEL, à Marcelle. 

Voulez-vous voir les musiciens ? Monsieur Her- 
nert désire, pour clôturer, qu'on finisse en jouant 
un air de Bach. Le chef d'orchestre a dit que 
c'était possible si vous aviez la partition de pia- 
no... L'aria de Bach, je crois. 

MARCELLE 

Parfait. J'y vais. 

EUe rentre dans la salle. 

BLONDEL, s^approebant de nouveau d'Edwige. 

Ça va-t-il mieux, ma p«etite ? 



lo6 LES FLAMBEAUX 

EDWIGE 

Oh ! je t'en prie, ne t'occupe pas de moi. 
BOUQUET, revient du fond et se retourne avant d*entrer 
dans la salle. 
Qu'est-ce qu'il y a ? 

BLONDEL 

Ma femme est un peu incommodée par la cha- 
leur. 

BOUQUET, s^ approchant. 
Rien de grave ? 

EDWIQE 

Rien du tout... J'étouffais un peu, j'ai pris 
l'air, voilà... Qu'on ne s'occupe pas de moi ! 
BLONDEL, lui entourant la taille. 

Pauvre chérie ; c'est vrai qu'elle est pâlotte 1 
Elle a les yeux cernés. (Il rit bruyamment.) Eh ! 

eh I des yeux de lune de miel, après tout 1... 
EDWIQE, se dégageant en repoussant le bras de Blondel. 
Mais laisse-moi, laisse-moi. 

BLONDEL, étonné. 
Mon Dieu ! que tu es nerveuse ! Est-elle assez 
fébrile, hein, Bouguet ? Tu ne trouves pas cela 
extraordinaire... 

EDWIGE, »'cn allant sur le rocking. 
Je VOUS en prie... 

BLONDEL 

Bon, la voilà qui pleure !... Ma chérie !... Qu'a- 
t-elle donc ? 

EDWIGE 

Je désire aller me coucher. 

BLONDEL 

As-tu besoin des domestiques ? La femme de 
chambre elle-même est employée au buffet. 



ACTE DEUXIÈME 107 

EDWIGE 

Non, non, de personne. Veux-tu simplement 
donner l'ordre à la femme de chambre qu'elle fasse 
mon lit et puis qu'on me laisse seule, qu'on ne me 
dérange plus. J'essaierai de me reposer. 

BLONOEL 

Bien, j'y vais. 

EDWIGE 

Ai-je la fièvre ? Je n'en sais nen.fElU tend brus- 
quement son poignet à Bouguet qui s'en allait.) Dites- 
moi si j'ai le pouls agité ? 

Blondel est parti. Elle retire brusquement son poignet 
de la main de Bouguet. 



SCÈNE IV 
BOUGUET, EDWIGE 

EDWIGE 

C'est trop 1 c'est trop 1... j'aurai trop souffert 
ce soir... Oh ! ne me regardez pas ainsi, de cet 
œil glacé... Ne jamais vous parler, ne pouvoir ja- 
mais tenir que cette conversation banale qui 
devient pour moi mourante, entendez-vous ?... 

BOUGUET 

Ce sont nos conventions mêmes. 

EDWIGE 

Oui, oui, ce sont nos conventions, et je les exé- 
cute suffisammDut, je crois ! Vous ai-je jamais 
importuné ? Vous ai-je excédé de mon amour ? 
Mais tout de môme si inaccessible que vous soyez, 
il y a des moments où ce silence et cette froideur 
dépassent toutes les permissions I 



io8 LES FLAMBEAUX 

BOUQUET, dans une attitude froide et hautaine. 
Qu'y a-t-il de particulier aujourd'hui ? 

EDWIGE 

Il le demande 1 Ce qu'il y a de particulier au- 
jourd'hui ? Mais c'est votre fête, c'est la joie sur 
toute la maison, sur toute votre vie ! Tout l'amour 
monte vers vous, du passé, du présent, de la foule 
inconnue. Seul, un pauvre petit amour meurtri 
reste dans son coin et n'a même pas sa part de 
souvenir ! Aujourd'hui, je souffre d'une jalousia 
atroce. Jeanne est là, contre vous, à votre bras» 
C'est une sorte d'auréole et d'apothéose que vous 
partagez tous les deux. Tout à l'heure, je vous ai 
vu, je vous ai entendu lui donner un baiser, un 
baiser si profond, si grave, que j'en suis encore 
toute bouleversée !... 

BOUGUET 

Ce sont là des sentiments que vous avez tort 
d'éprouver. Ils ne vous font pas honneur, Edwige. 

EDWIGE 

Songez que vous n'avez même pas eu la délica- 
tesse d'un souvenir aujourd'hui qui fût à moi... 
Si j'avais compris que, dans cette minute de plér- 
nitude, il y avait, pour l'ancienne amie, un re- 
gard pareil à ceux d'autrefois ! Mes engage- 
ments, ne les ai-je pas tous tenus ? Je ne vous 
approche plus jamais qu'avec des paroles de res- 
pect semblables à celles de tout le monde... mais 
vous, vous savez bien, au fond, que mon amour 
n'est pas mort 1 Vous savez que la vie que je 
mène m'est insupportable ! Oui, oui, parfaite- 
ment, vous le devinez... Oh I je ne cherche pas 
maintenant à k fuir, cette vie-là. Je l'ai acceptée, 
elle sera ce qu'elle sera ! Mais, au moins, qu'est-ce 
que je souhaitais comme récompense, une fois de 



ACTK DEUXIÈME 109 

temps en temps... que sais-je ?... tous les six 
mois... tous les ans ?... Que vous me preniez affec- 
tueusement dans vos bras, que vous mettiez un 
baiser sur mon front douloureux 1 Aujourd'hui, 
vous avez embrassé des amis, des indifférents I 
Moi seule, vous m'avez oubliée I... 

BOUQUET 

Edwige, mon enfant, je comprends et je sens 
tout ce que vous dites, mais il y a entre nous 
un pacte conclu que je considère comme sacré. 
Je ne dois pas transiger avec lui. Ai-je besoin 
de te rappeler que si je ne me suis pas opposé à ce 
mariage, c'est uniquement parce que tu m'avais 
juré de rejeter toute mémoire d'une aventure qui 
fut si brève, de ne jamais y faire allusion. A ce 
prix seulement, j'ai consenti à ne pas dévoiler une 
vérité qui eût entraîné en effet des désastres ou 
des chagrins immenses. Ne me fais pas repentir 
d*un optimisme qui, pour qu'il se réalise, dépend 
uniquement de ta sagesse. 

EDWIGE 

Je crois que j'ai tenu parole. Je ne me suis pas 
engagée à ne plus vous aimer dans mon âme, 
car, cela, je ne le pouvais pas I 

BOUQUET 

Mais tu t'es engagée à faire tous tes efforts 
pour chérir ton mari... Et nous avons tous les 
deux escompté le temps et la sagesse, pour trans- 
former dans ton cœur tout sentiment passionné, 
s'il en subsistait encore un. Ai-je eu tort de te 
croire ? J'ai trouvé qu'il y avait une très réelle 
beauté dans ce pacte, puisqu'il maintient l'équi- 
libre de toutes ces existences, qui auraient pu être 
compromises, et dont tu es pour ainsi dire la clef 
de voûte ! 



iio LES FLAMBEAUX 

EDWIGE 

Je n'ai pas besoin que vous récapituliez tons 
vos mobiles, je les sais tous, je ne les oublie 
jamais. Vous en omettez même un qui est le 
meilleur et qui vous vaut toute ma reconnais- 
sance... 

BOUGUET 

Lequel ? 

EDWIGE 

C'est que vous n'avez pas voulu que je soi» 
chassée par Madame Bouguet et que je tombe à 
la misère ou au néant... (Silence.) J'ai donc con- 
tracté vis-à-vis de vous un engagement qui est, 
en effet, sacré... Enterrer mon amour, vous en 
libérer !... Mais que voulez-vous... tout le monde 
est heureux ici... tout le monde est pleinement 
heureux... vous, mon mari, elle, tous, sauf moi l 
Ah ! que ce serait peu de chose pourtant I A de 
certaines heures un regard de l'âme qui me di- 
rait : « Je n'ai pas complètement oublié. Courage, 
ma petite !» Et à d'autres moments même un 
baiser, oui, un baiser... oh ! qui n'ait plus rien de 
sensuel... comme celui, tenez, que vous avez 
donné tout à l'heure à votre femme et qui m'a 
fait si mal dans l'âme... 

BOUGUET 

Voyons, Edwige !... 

EDWIGE 

Songez donc que c'est moi qui ai tous les soucia 
de cet équilibre moral dont vous parlez et dont 
je suis la ménagère !... Vous, qui ne pensez plus 
à moi, cela vous est facile de vivre ! Mais moi, 
il faut que je surveille toutes mes pensées, tous, 
mes actes... (Elle met la tête dans ses coudes.) Et puiSi, 
la chose terrible, oui, la chose terrible... 



ACTE DEUXIEME m 

BOUGUET 

Laquelle ? Pourquoi t'arrêtee-tu ? 

EDWIGE 

Ah ! vous me devinez ! 

BOUGUET, Qioement. 

Voyons, Edwige, ce n'est pas vrai, tu mens en 
ce moment-ci, car je sens bien que tu commences 
à aimer ton mari. (Elle secoue fa tête.) Si, si, tu 
l'aimes déjà ! Tu as beau dire, tu ne le sais pas 
toi-même, mais moi je le devine... j'ai la joie de 
le découvrir... L'autre jour, tu t'es mise en colère, 
tu l'as défendu à propos d'une futilité, avec de la 
véhémence que j'ai trouvée charmante. 

EDWIGE 

Ce n'est pas l'amour ! 

BOUGUET, s*animant comme pour se persuader lui-même. 

Et comme il t'aime, lui ! Quel plaisir à voir la 
bonne candeur de ses yeux, la sollicitude joviale 
dont il t'entoure, sa transformation, car il est 
transformé depuis... 

EDWIGE 

Taisez- vous ! taisez- VOUfr ! (Elle Im prertd ta main, 
i ta retire.) Permettez que j'appuie ma tête sans 
rien dire sur votre épaule... 

BOUGUET 

Allons, Edwige ! Pas de mots d'enfant gâtée ! 
Une plus noble attitude ! Plus de ces faiblessea 
d'adolescente. C'est exact, je pourrais, je devrais 
te dire, peut-être, de temps en temps, le mot qui 
fouetterait ta volonté et qui rassurerait tes émois. 

EDWIGE 

Ah ! V0U9 le reconnaissez !... 



112 LES FLAMBEAUX 

BOUGUET 

Mais je ne le ferai pas. Je ne dois pas le faire, 
je ne le dois pas. Moralement, j'ai vis-à-vis de 
mon ami un devoir qui doit toucher au scrupule. 
Le silence total est préférable. Tout rapproche- 
ment, s'il t'apportait un bienfait et du courage, 
serait tout de même un pas en arrière... Mais oui... 
je crains tes bras tendus... (Se reprenant)^ quoi- 
que je te prie de n'avoir aucun doute là-dessus, 
je n'éprouve pour toi qu'une profonde sollici- 
tude... 

// le dit sèchement, presque durement. 

EDWIGE 

Quelle cruauté I prononcez donc au moins le 
mot amitié, s'il ne vous écorche pas la bouche I... 

BOUGUET, avec une force croissante. 
Une très profonde amitié, oui. 

EDWIGE 

Et puis, ne dites plus rien. Que font les mots I... 
Voyez, on va, on vient. Accordez-moi ces cinq 
minutes silencieuses, je vous en supplie. Si vous 
ne voulez pas me les accorder ici, que ce soit 
n'importe où, tenez derrière notre maison, dans 
une allée, dans plus d'ombre encore... que je sente, 
en ce soir si bon pour tous, si cruel pour moi, 
vos lèvres sur mon front. J'en aurai peut-être 
pour une année de courage 1... Vous verrez, j'arri- 
verai au but, mais d'ici là... oh I d'ici là... par 
pitié... ne me refusez pas cette seconde... Je meurs 
de solitude et de courage vain... I 

BOUGUET 

Je la refuse. 

EDWIGE, tombant à genoux. 
Oh I c'est trop ! c'est un luxe de cruauté inu- 
tile. Pour qui cette cruauté, pour qui ?... Vous 



ACTE DEUXIEME ii3 

n'avez pas peur de moi, pourtant I Hélas ! Hé- 

Elle sanglote. 
BOUGUET 

Lève-toi... lève-toi vite. Tu ne vois donc pas 
quo c'est un hasard qu'il n'y ait pas dix per- 
sonnes ici. 

EDWIGE 

Pensez à l'effroyable contrainte de mon cœur I... 
Oh ! mon adoré !... 

BOUGUET, la faisant se lever brusquement. 

Lève-toi, te dis-je ! 

Un temps. Il s* écarte. 

EDWIGE, à voix basse, se rapproche. 

Dites-moi alors que je vous verrai tout à l'heure, 
n'importe où... que l'on ne va pas se séparer ainsi 
ce soir... c'est impossible !... Oh 1 ce soir I... 

BOUGUET 

Tais-toi !... Voici Hernert. 



SCÈNE V 
BOUGUET, EDWIGE, HERNERT 

HERNERT, des marches de V orangerie. 
Eh bien 1 Vous n'entrez pas pour écouter du 
Bach ? Vous entendez, on commence. Avouez que 
j'ai eu une bonne idée : du Bach vous va mieux 
qu'une mauvaise valse. 

BOUGUET, vague, cherchant ses mots. 
Certainement oui, je vous remercie. 

HERNERT 

A moins que vous ne préfériez l'entendre du 
dehors sous les arbres ? 



n4 LES FLAMBEAUX 

BOUGUET 
Si C*est avec vous. (A Edwige, qui lui fait des 
signes désolés.) Va, rentre dans la salle. 
EDWIGE, ramasse une écharpe et bas en s'en allant. 
Dites-moi deux mots tout à l'heure, dans la 
foule, je vous attends, — si, je vous attends !... 
BOUGUET, après une hésitatiçn. 

Va. 

Elle se sauve, 

SCÈNE VI 
BOUGUET, HERNERT 

BOUGUET 

Monsieur Hernert, précisément je vous cher- 
chais. Je voulais me donner le plaisir très grand 
(Edwige est sortie. Les deux hommes se serrent la main.) 
de vous serrer la main. Le permettez-vous ? 
Je me suis souvent demandé pourquoi vous, l'au- 
teur dramatique glorieux, l'auteur de tant de 
beaux poèmes, vous aviez tenu à faire ce beau 
geste et à vous effacer devant un homme si éloigné 
de vous. Elle ne manque pas de grandeur, cette 
fraternité des esprits d'élite qui ne se connaissent 
pas. Mais en quoi ai-je mérité, je ne dirai pas le 
sacrifice, mais l'honneur que vous m'avez fait ? 

HERNERT 

Oh ! c'est une vieille dette, une très vieille dette 
contractée il y a déjà plusieurs années. Vous dites 
que nous n'avons point de contact, d'abord c'est 
faux. Vous savez que mes dernières œuvres sont 
des essais de philosophie pure ? 

BOUGUET 

C'est vrai, et ce sont de nobles œuvres qui date- 



ACTE DEUXIÈME ii5 

ront. Votre réfutation de Kant «st un morceau 
étonnant. 

HERNERT 

Eh bien, c'est à vous que je dois de les avoir 
écrites, ces deux dernières œuvres. 

BOUGUET 

A moi ? 

HERNERT 

Oui. J*ai renoncé au théâtre, vous le savez. Je 
méprise presque maintenant la forme poétique et 
plastique. Je suis arrivé à ne concevoir que la 
pensée abstraite. Cette métamorphose, je la dois 
À bien des événements, à une évolution naturelle, 
il se peut, mais c'est à vous surtout, et, en m'efla- 
çant devant vous, j'acquittais une dette de recon- 
naissance dont vous ne pouvea deviner la poi- 
gnante histoire... Tout un drame que personne ne 
connaît et que personne ne connaîtra jamaifi ( 

BOUGUET 

Pourquoi ne le connaîtrais-je pas ? Si ATaiment, 
à une époque de votre vie, j'ai été l'appoint que 
vous dites, le camarade inconnu dont vous parlez, 
pourquoi ne vous demanderais-je pas le premier 
cette confidence ? 

HERNERT, le regardant en face. 
Peut-être, après tout ! Oui, c'est un émouvant 
miracle que celui auquel vous faisiez allusion tout 
à l'heure, la fraternité des esprits supérieurs, cette 
marche sourde en avant de mille têtes qui ne se 
connaissent pas et qui poursuivent, chacune dans 
sa sphère, la recherche des vérités. C'est un ba- 
taillon bien dispersé, mais, voyez, nous ne nous 
étions jamais parlé, et, dès que nos deux regards 
se sont rencontrés, il semble que nous ayons deviné 
en nous des ascendances communes, des affinités 



ii6 LES FLAMBEAUX 

qui font de nous deux êtres très proches, et qui se 
sont peut-êtra toujours connus... C'est assez 
grand... 

BOUGUET 

Oui, c'est très grand... Alors, à quoi servirait 
donc cette parenté mystérieuse, si elle ne nous 
donnait pas le droit de brûler les étapes de l'a- 
mitié et de parvenir, d'un coup, à ce plan de con- 
fiance ou d'aveu que je réclame ? En des do- 
maines très proches, ceux de la recherche et de 
l'idée, nous sommes déjà de la famille. 

HERNERT 

Mais, moi, je suis le néophyte. Je suis le nou- 
veau venu. Vous, vous avez toujours vécu dans 
la pensée, moi pas. Je suis parti des sens. Oui, j'ai 
été un sensuel jusqu'à trente ans ; puis, après les 
sens, j'ai traversé les sentiments... Aujourd'hui, je 
suis parvenu à la pensée et je me suis livré à elle 
complètement... Ceux qui comprennent le mieux 
imaginent que j'ai traversé ces trois cercles 
successifs : les sens, les sentiments et les idées, 
par un enchaînement tout naturel. Du tout, c'est 
à un grand à-coup que je le dus. Il fut simple. 
Vous, vous pouvez savoir... 

BOUGUET 

Dites, dites... Je vous en prie... 

HERNERT 

Depuis des années je cachais un amour tran- 
quille et heureux... un amour sans publicité qui a 
pourtant alimenté dix ans de ma vie, dix ans I... 
Totit à coup, en un jour, en une soirée, dans les 
solitudes vertes de Normandie où je vivais, c'a 
été l'effondrement, la rupture la plus atroce, — 
les saletés révélées, le cri furieux de la haine... 
La désillusion se reportait sur tout mon passé et, 



ACTE DEUXIÈME 117 

dans la débâcle, cette femme a détruit jusqu'au 
souvenir, jusqu'aux images !... Un soir, je suis sorti 
dans le jardin, un jardin comme celui-ci, tout 
mouillé de lune... je me suis traîné sous un chêne 
— je me souviens — pour mourir. J'ai appuyé le 
canon du revolver sur la place choisie. Je me suis 
étendu dans la position de la mort... et, alors, 
dans cette position, mes yeux se sont fixés tout 
naturellement sur le ciel... C'est ce qui m'a sauvé. 
Je n'y ai pas vu Dieu, certes !... Âlais, dans ce 
raccourcissement suprême de la volonté, au mo- 
ment de l'effort sur le tremplin, j'ai vu là-haut, 
par une espèce de synthèse que connaissent tous 
ceux qui ont failli mourir et qui ont interrogé le 
ciel, j'ai vu les flambeaux... les idées qui illuminent 
toute la conscience du monde que j'allais quit- 
ter !... J'ai vu là-haut, accrochée, je puis dire, 
d'étoile en étoile, toute la pensée humaine... 
comme si, désagrégée mais jamais perdue, elle 
vivait réellement au-dessus des morts, et formait 
ce grand nimbe universel, qui nous emporte vers 
-des fins de clarté ou de sérénité... Ma main s'est 
attardée longtemps, longtemps, indéfiniment,.. 
Dès ce regard suprême j'avais été happé par le 
ciel de l'homme... Le ciel divin — l'autre, non I... 
— J'ai voulu atteindre le connaissable avant de 
partir pour l'inconnu ! Dès lors, je me snis ache- 
miné comme vous, comme tant d'autres, vers 
l'Infini... La chair n'a plus compté : ma douleur 
se'^perdait dans l'esprit universel ! 

BOUGUET 

Oui, la pensée est le refuge des âmes qui ont 
vécu ! L'idée est tout. Voilà. Ah I la bienfaisante 
certitude !... Et comme on en a besoin quelque- 
fois !... 

Son œil s'anime étrangement. 



iiS LES FLAMBEAUX 

HERNERT 

Oui, n'est-ce pas ? L'idée est devant nous. Elle 
éclaire le monde entier dans sa marche. Les flam- 
beaux sont là qui précèdent. Dès qu'on s'est 
penché sur toutes les possibilités immenses de 
l'esprit, on voit que l'idée précède l'acte. Alors, 
que deviennent la terreur, l'amour, la douleur ? 
Des résidus, des déchets de l'âme en marche ou 
de la pensée universelle... On ne sent plus l'ampu- 
tation qui vous est faite d'une partie de soi- 
même... Alors, de toute mon énergie, la mort que 
j'espérais, dont j'avais soif, je l'ai repoussée 
comme une formule insignifiante et je me suis 
précipité sur des livres. Les premiers qui me soient 
tombés sous la main ce furent les vôtres. Oh ! 
qu'ils sont beaux dans leur sécheresse et dans leur 
volonté aride. Votre dernier. Evolution et Ma- 
tière^ m'a empoigné comme un flot. De ce jour, 
je suis arrivé à vivre et à agir par des énergies 
immortelles... La fatalité qui a failli m'écraser 
n'est qu'un point de vue bien mesquin et, au- 
dessus de la fatalité, il y a la majestueuse liberté 
de la pensée... Je vous dois infiniment, Bou- 
guet !... comme je dois ma vie et mon courage à 
la pure contemplation du ciel, un soir, sous le 
chêne d'un petit village. L'âme suprême a consolé 
mon âme d'homme. 

BOUQUET, avec une grande émotion. 

Gomme c'est étrange que vous parliez ainsi... 
comme c'est curieux, cette confession aujour- 
d'hui I... Et comme je suis ému... effrayé... Vous 
ne pouvez pas savoir non plus à quel point !... 

HERNERT 

Pourquoi ? 
BOUQUET, lai saisissant tout à coup nerveusement le bras. 
Pourquoi ?... Parce que... j'ai cinquante-cinq 



ACTE DEUXIEME 119 

ans, mon ami... Dès l'âge de quinze ans, je vivais 
dans ce troisième cycle dont vous parliez : la 
pensée, la recherche... Et voici que je fais peut- 
être le chemin inverse de celui que vous avez 
fait ! 

HERNERT 

C'est-à-dire ?... 

BOUQUET 

Oui, parti de la pensée après être passé par les 
sentiments, j'en arrive peut-être aux sens.... dont 
vous venez !... Quelle affreuse contradiction 1... 
Et quel échange !... 

HERNERT 

Est-ce possible ?... 

BOUQUET 

Pendant que vous parliez, j'écoutais votre his- 
toire avec angoisse... Vous ne pouvez concevoir 
mon doute do moi-même en ce moment... mon 
étonnement... ma rage, depuis quelques jours... le 
doute de ma fierté qui m'envahit !... Celui auquel 
vous vous confessez avec ardeur n'est peut-être 
qu'un pauvre vieux savant naïf et falot, qui n'a 
môme pas la connaissance de soi-même et qui, à 
inquante ans passés, se sent tout à coup pris par 
une force rétrograde... Oui, ne cherchez pas à com- 
prendre... Nous sommes deux voyageurs, nous 
nous rencontrons en chemin inverse. Nous pen- 
sions l'un à l'autre, sans nous connaître... et 
nous nous rencontrons en passant, l'un allant là, 
l'autre en revenant. Et nous nous tendons la main 
fraternellement, mais avec une bien belle amer- 
tume ! 

HERNERT 

Ce n'est pas encore assez que cette poignée de 
main... Je ne sais ce qu'évoque pour vous cette 



120 LES FLAMBEAUX 

soirée, ces arbres, ce jardin. Je devine obscuré- 
ment une terreur... Mais je sens monter en moi, 
près de vous, toute l'émotion du soir où j'ai 
souhaité de disparaître à cause d'elle... Voyez- 
vous, c'est le même ciel immobile... Il n'y a qu'une 
chose qui est peut-être changée... le visage de ma 
douleur... Et un peu grâce à vous, n'est-ce pas ? 
Comprenez-vous ma dette superstitieuse, main- 
tenant ? et pourquoi j'ai tenu à l'acquitter ? 

BOUGUET 

Il faut que je vous embrasse... il faut que nous 
nous embrassions !... 

HERNERT 

De tout mon cœur 1 

Et ces deux hommes, dans Vombre, se donnent un 
baiser maladroit où se mêlent des larmes et de 
larges respirations oppressées. 

BOUGUET 

Mon ami, mon cher ami ! qui pourrait com 
prendre notre émotion en ce moment et le baiser 
d'homme que nous venons d'échanger ? 

HERNERT, radieux. 

Vous voyez que j'ai bien fait de venir ce soir» 
Je ne m'attendais pas k. un pareil moment. 

BOUGUET 

Quelqu'un vient nous le voler. 

HERNERT 

Et, voyez, c'est un peu comme dans des his- 
toires et comme à la fin des rêves, la musique 
cesse avec nos paroles. 



ACTE DEUXIÈME 121 

SCÈNE VII 

Les Mêmes, HERVÉ, DES INVITÉS, puis MA- 
DAME BOUGUET, PÉLISSIER, CORMEAU, 
MARGELLE, puis EDWIGE. 

Une quinzaine de personnes sortent et descendent les 
marches de Vorangerie. 

HERVÉ, à Bouguet 

On VOUS cherchait. Monsieur Bouguet. Vous 
n'avez pas entendu ? 

BOUGUET 

Nous écoutions du dehors, Hernert et moi. 

// rentre précipitamment dans V orangerie, presque en 
courant. 

HERVÉ 

Monsieur Hernert I vous a-t-on remis ou envoyé 
votre exemplaire de la médaille commémorative ? 

HERNERT 

Je ne sais pas si je Tai reçue. En tout cas, on 
ne me l'a pas donnée ici. Au fait, je réfléchis 
même que je ne l'ai pas vue. 

HERVÉ 

Tenez, la voilà. 

Quatre ou cinq personnes se rapprochent. Hernert 
regarde, sous la lumière qui vient de Vorangerie. 

HERNERT 

C'est très bien. Autant qu'une médaille peut 
être bien. Puis, c'est une plaisante idée du sculp- 
teur d'avoir doucement appuyé le visage de son 
mari sur celui de Madame Bouguet. On ne sait 
pas lequel des deux reflète l'autre... On dirait que 
ces grands fronts absorbent toute la lumière... 

HERVÉ 

Comme c'est vrai. Monsieur, ce que vous dites I 



laa LES FLAMBEAUX 

D'ailleurs, Madame Bouguet aime passionnément 
la lumière. Figurez-vous qu'il n'y a pas de rideaux 
à ses fenêtres et elle se coiffe résolument en ar- 
liôre. 

Madame Bouguet descend de Poran^erie. 
MADAME BOUGUET 

Vous parliez de moi ? Vous vous moqfuiez de 
ma coiffure ? 

HERNERT 

Au contraire. Nou» admirions votre front que 
le sculpteur a fait très ressemblant. Nous disions : 
un front qui absorbe toute la lumière. 

MADAME BOUGUET 

On m'a assuré que Victor Hugo avait l'habi- 
tude, quand il voyait le front d'une femme em- 
broussaillé, de lui rejeter tous les cheveux en 
arrière. Il avait raison : le front, c'est le visage 
de l'intelligence... Je ne dis pas ça pour moi I 

UN ÉLÈVE, du perron de V orangerie. 

Mesdames, Messieurs, Mademoiselle Mériel, de 
la Comédie-Française, veut, avant que nous nous 
séparions, vous dire un sonnet qu'un des nôtres, 
un jeune élève de Tlnstitut Claude-Bernard, a 
écrit en l'honneur de notre maître. Mademoiselle 
Mériel le dira, appuyée au socle de la vieille statue 
de Pomone, ici à droite... 

PELISSIER 

Excellente idée. Il faisait si chaud à l'intérieur. 

CORMEAUX 

Et ce sera beaucoup plus décoratif. Elle est si 
décorative ! 

MARCELLE, s*empressant et désignant le fond du jardin. 

Si VOUS voulez tourner... à droite... c'est la 



ACTB DEUXIÈME laS 

statue qui est presque au pied de l'escalier. 

Oh se dirige en masse dans le fond à droite. Il ne 
reste plus sur la scène que Madame Bouguet, Her- 
nert, Hervé. Edwige, à ce moment, sort de torangerie 
et passe en se dirigeant vers sa maison. 

MADAME BOUQUET, Vapercevara. 

Edwige, tu ne viens pas ? 

EDWIGE 

Non. Je vais me coucher. Je n*en peux plus. 

MADAME BOUGUET 

Ta n'attends pas la fin ? 

EDWIGE 

Je suis prise d'un véritable étourdissement. Je 
monte dans ma chambre. Excusez-moi, et à de- 
main. 

MADAME BOUGUET 

Tu n'a» besoin de personne ? 

EDWIGE 

J'ai prié la femme de chambre, au contraire, de 
ne pas me réveiller. 

MADAME BOUGUET 

Le bruit ne te dérangera pas ? 

EDWIGE 

Pas le moins du monde. Avant un quart d'heure, 
je serai endormie. Je n'en peux plus 1 

un PRÉPARATEUR, appelant dans U fond. 
Vous venez écouter, Hervé ? 

HERVÉ 

J'arrive. Une seconde. 
Edwige est entrée dans le pavillon. Elle attend à Vin- 
térieur. On entend plus loiK une voix qui psalmodie 
quelques vers. Madame BougueL, au premier plan, 
donne un ordre à Hervé, 



124 LES FLAMBEAUX 

MADAME BOUGUET 

Dites-moi, Hervé, il n'est pas venu un groom 
du journal VAube apporter des épreuves ? 

HERVÉ 

Non, Madame. Je suis au courant, s'il était 
venu, je ne l'aurais pas fait attendre. 

MADAME BOUGUET 

S'il n'arrivait pas avant un quart d'heure, vous 
seriez bien aimable de téléphoner au journal, car 
je ne veux pas qu'un article de cette importance 
paraisse sans que mon mari en ait pris connais- 
sance. Vous me les apporteriez, je les corrigerais 
là... tenez... près de cette lampe... 

HERNERT, baisant la main de Madame Bouguet. 

Je prends congé de vous... 

MADAME BOUGUET 

Comme je vous remercie d'être venu ce soir, 
Monsieur Hernert. J'espère que nous deviendrons 
de vrais amis. 

HERNERT 

C'est le vœu que j'exprimais à Bouguet lui- 
même, il y a un instant. Nous venons de causer 
amicalement. Quelle étonnante impression de can- 
deur et de sincérité se dégage de lui !... Vous sa- 
vez... la pure simplicité des voyants 1... Vous êtes 
tous des candides ici. Vous m'avez encore donné, 
ce soir, un peu de réconfort, et je m'en vais char- 
mé. A bientôt donc. J'ai hâte de revoir déjà cette 
maison de travail, d'ardeur, cette ruche paisible 
de l'intelligence et du savoir qui veille au cœur 
de Paris. 

Il s'en va. Au moment où il se dirige vers le fond pour 
aller rejoindre le groupe qui s est réuni dans le 
jardin, on aperçoit Bouguet qui, à son tour, descend 
de Vorangerie et passe en se dirigeant du même 
côté qu'Edwige tout à Vheure. 



ACTE DEUXIÈME ia5 



SCÈNE VIII 

MADAME BOUQUET, qui remontait en suivant Hernert, 

Tiens I tu fuis aussi ? Tu n'étais pas là-bas, 
BOUS les coups de l'encensoir... 

BOUQUET 

Je commence d'ailleurs à en avoir par-dessus 
la tête. Nous en a-t-on asséné, ce soir !... C'est 
fastidieux 1 

MADAME BOUQUET 

Où t'en vas-tu, lâcheur ?... 

BOUQUET 

Je monte au laboratoire. Je m'aperçois que 

j*ai complètement oublié de fermer à clef mon 

secrétaire. Il y a mon manuscrit... Demain, le 

garçon de salle pourrait fouiller ; c'est tout à fait 

inutile... Déjà, quelques indiscrétions ont été 

commises dans la Revue bleue... Je reviens tout 

de suite... 

Il s^en va par une allée à gauche, derrière le pavillon 
des Blondel. 

MADAME BOUQUET, aux domestiques 
qui sont sur le seuil de Vorangerie. 

Oui, vous pouvez commencer à éteindre. 

MARCELLE, revient au fond. 
Maman ? Tu es là ?... Ton absence est remar- 
quée. 

MADAME BOUQUET, toujours aux domestiques. 
Et VOUS pouvez fermer de ce côté. 

Ils fermant les volets de Vorangerie. 
MARCELLE 

Edwige est montée se coucher, je crois ? 



126 LES FLAMBEAUX 

MADAME BOUQUET 

J'espère que nouB n'allons pas tarder à en faire 
autant. Minuit est proche. 

MARCELLE 

Pas loin. 

MADAME BOUGUET 

Je fais fermer les portes, de ce côté, pour indi- 
quer aux retardataires que je Toudrais bien avoir 
la paix« Il faut que je fasse demadn matin une 
série d'inoculations. 

BLONDEL, arrioant du fond. 

Eh bien, je vous assure que vous av€2 absolu- 
ment l'air de le faire exprès !... Ni le mari, ni la 
femme !... Les vers de ce pauvre garçon sont 
d'une idiotie ! 

MADAME BOUGUET 

Mais c'est par pudeur que je n'ai pas voulu 
entendre. Ça me gêne. 

BLONDEL 

Allez le féliciter tout de même. Il est ému. 

MADAME BOUGUET 

Qu'est-ce que je dirai ? 

BLONDEL 

Dite» que le dernier vers est admirable. Ça fait 
toujours plaisir à un poète. 

Blondel reste en scène et allume une cigarette en riant. 



SCÈNE IX 

PÉLISSIER, son pardessus sur le bras, sort du pavillon 
des Blondel. 
Tiens ! vous êtes là, Blondel 1 



ACTE DEUXIEME 127 

BLO^•DEL 

Pourquoi cet étonnement ? 

PÉLISSIER 

Ah ! je croyais que c'était vous qui étiez rentré 
dans votre maison. 

BLOMDEi. 

Non. J'étais de service, mon cher. 
PÉLI88IER 

Je prenais dans robscurité mon pardessus que 
j'avais déposé chez vous, avec le vestiaire de 
Madame Duruy, quand on vint juste éteindre 
votre rez-de-chaussée. Alors je me suis trouvé 
stupidement dans l'obscurité !... A tâtons, je me 
suis mis à chercher, autour de votre billard sur 
lequel j'avais jeté le pardessus, et... 

BLOND EL, regardant le pavillon. 

Ah I oui ! tiens, au fait, c'est éteint ! Pour- 
quoi ?... C'est absurde. Je vous demande bien 
pardon. 

PÉLISSIER 

On a poussé la porte pendant que j'étais là. 
C'était un couple. Je croyais que c^ était vous qui 
accompagniez Madame Blondel. 

BLONDEL 

Du tout. Ma femme était seule... Ce ne peut 
être elle que vous avez aperçue. 

PÉLISSIER 

Alors, vous avez des invités chez vous... 

BLONDEL 

C'est d'ailleurs imprudent de Jaisser ainsi 
toutes les portes ouvertes. Je recommande tou- 
jours à ma femme de fermer au moins la porte 
qui donne derrière ce massif d'arbres. 



128 LES FLAMBEAUX 

PÉLISSIER 

C'est par là que je suis entré. 

BLONDEL 
Un instant. (Au moment de a* en aller.) VouS dé- 
sirez du feu ? Voilà une boîte d'allumettes. 

Il lui laisse les allumettes. Pélissier allume un cigare ^ 
met son pardessus. Quelques secondes après Blon- 
del, qui a fait le tour de sa maison, revient ; il 
remet des clefs dans sa poche. 

PÉLISSIER 

Adieu, mon cher ; alors je ne serre pas la main 
de Miadame Blondel. 

BLONDEL 

Ma femme se sentait souffrante. Elle est montée 
depuis longtemps se coucher. 

PÉLISSIER 

Ah ! elle est montée !... 

BLONDEL, regarde la fenêtre du premier. 
Oui.,. 

PÉLISSIER 

Vous lui présenterez tous mes respects. 

BLONDEL, distrait, regardant la maison. 

Vous dites ? 

PÉLISSIER 

Vous lui présenterez tous mes respects. 

BLONDEL 

Oui... Cependant, pourquoi n'est-ce pas allumé 
dans sa chambre ? Et pourquoi tout est-il éteint 
en bas ? (La lumière s'allume au premier.) Ah! voilà, 
justement. Mais, alors, elle n'était peut-être pas 
montée... Tiens !.,. 

Il jette un caillou dans la fenêtre. 



ACTE DEUXIÈME lag 

PÉL19SIER 

Ce n'est pas pour me dire adieu, cher ami, que 
vous allez déranger Madame Blondel ? 

BLOND EL 

RaSBUreE-VGUS ! (Il jette nn second caillou tt erp- 

pelle.) Edwige !... 

La fenêtre s'mtr^ouvre. Edwige passe impercepti- 
blement la tite par les colets. 

EDWIGE 

Qu'y a-t-il ? C'est toi ? 

BLONDEL 

Oui. Tu es encore habiHôe ? Comment n'es-tu 
pas couchée ? 

EDWIGE 

Je flânais. 

BLONDEL 

Tu viens pourtant d'allumer tout de suite ? 

IDWIGE 

Oui. Pourquoi ? 

BLONDEL 

Pour rien... 

PÉLISSIER 

Au revoir, Madame. 

EDWIGE, à la fenêtre. 

Au revoir. Monsieur. Je vous demande pardon. 
Je suis montée ; j'étais un peu souffrante ! 

PÉLISSIER 

Reposez-vous. Il est déjà si tard I 

Edwige a refermé la fenêtre. 
BLONDEL 

Adieu, mon cher. (Le retenant.) Vous vous 
trouviez dans la salle de billard quand on a 
éteint ?.„ 



,3o LES FLAMBEAUX 

PÉLISSIER 

Oui, je prenais mon pardessus... 

BLONDEL 

En passant, voulez-vous avoir la complaisance 
de dire à Bouguet... ou plutôt à Madame Bou- 
guet... oui, à Madame Bouguet... que je désire 
lui parler... Ils sont certainement dans le groupe. 
Je viens d'y laisser Monsieur Bouguet. 

Un grand temps. Il reste seul et considère machina'^ 
lement sa maison. 



SCÈNE X 
MADAME BOUGUET, BLONDEL 

MADAME BOUGUET, dans le fond. 

Mon ami ? Pélissier m'avertit que vous me 
cherchez. 

BLONDEL 

Oui. Je voudrais dire un mot à Bouguet.Où est-il ? 

MADAME BOUGUET 

Voilà quelques minutes, il s'est absenté... atten- 
dez... (Se rappelant.) Ah ! il est monté au labo- 
ratoire. Il m'a dit qu'il allait fermer son secrétaire. 

BLONDEL 

Depuis combien de temps ?... 

MADAME BOUGUET 

Une dizaine de minutes I 

BLONDEL 

C'est curieux... Pourquoi fermer son secré- 
taire ? A quel propos ? 

MADAME BOUGUET 

Sans doute à cause du fameux livre, des notes 



ACTE DEUXIEME i3i 

aussi relatives au sérum. Il y a eu des fuites. 
Vous savez qu'il n'aime pas beaucoup laisser les 
clefs sur les portes. 

BLONDEL 

C'est une excellente habitude, en effet. Il faut 
toujours fermer les portes ; je viens d*en faire 
autant... Pourquoi riez-vous ? 

MADAME BOUGUET 

Je ris... de vos axiomes... La Palice ! C'était 
tout ? Oui ? C'est pour cette question insipide 
que vous m'avez appelée ? Vous ne pouvez donc 
pas bouger d'ici ?... 

BLONDEL, hésitant. 

Non, en effet... Et alors, je désire qu'on aille 
le chercher. Je veux savoir où il est en ce mo- 
ment. 

MADAME BOUGUET, riant de plus en plus. 

Laurent ? Elle est bonne 1... Allez-y vous- 
même. Pourquoi restez- vous là comme un paquet l 

BLONDEL 

Madame Bouguet... je suis un peu inquiet et 
troublé... Oui, je suis très inquiet de la santé de 
ma femme. Elle était vraiment dans un émoi... 
dans une irritation bizarre... Ecoutez, voulez-vous 
avoir l'obligeance de monter chez elle, dans sa 
chambre ? Je préfère ne pas la déranger moi- 
même. Montez, vous lui demanderez si elle ne 
désire pas un cachet d'antipyrine. 

MADAME BOUGUET 

Mais, très volontiers, mon ami. 

BLONDEL 
Montez. Je vous attends ici. (Madame Bouguet 
entre dans le pavillon. Blondel se promène^ craintifs 
timide. Il approche des fenêtres du rez-de-chaussée. De la 



i32 LES FLAMBEAUX 

main, il s'assure que la persienne qu'on aperçoit est bien 
fermée. Puis il s'efface sur la gauche en regardant la 
porte. Les musiciens passent le long de l'orangerie avec 
leurs hottes d'instruments. Ils parlent bruyamment.) 
Chut ! Silence, Messieurs ! (Il écoute auentivement 
à la porte, maie sans entrer, puis il revient à l'avant- 
scène. Il regarde à nouveau la persienne du premier éclai- 
rée.) Elle éteint I 

// se cache derrière un arbre. 



SCÈNE XI 

Quelques instants après Madame Bouguet sort à pas 
précipités. Ette a l'air de s^enfuir vers le fond en 
ne voyant plus Blondel. 

BLONDEL 

Eh bien, je suis là... Où couriez-vous ? 
MADAME BOUGUET, arrêtée net, se retourne. 
Je ne courais pas. 

BLONDEL 

Vous avez vu ma femme ? 

MADAME BOUGUET 

Oui, je l'ai vue... ce ne sera rien. 

BLONDEL 

Elt le cachet ? 

MADAME BOUGUET 

Quel cachet ?... Ali 1 oui... Non, elle n'a besoin 
de rien. Elle dormait... 

BLONDEL, s'approchant d'elle. 

Qu'est-ce que vous avez ? 

MADAME BOUGUET 

Moi, rien. 

BLONDEL 

Si je vous assure... votre visage parait conr 



ACTE DEUXIEME li") 

tracté, vous êtes toute pâle... comme si vous 
aviez eu une frayeur... 

MADAME BOUGUET 

Vous voyez cela dans l'obscurité ? 

BLONDEL 

Je le vois... je le sens... 

MADAME BOUGUET 

/^"La fatigue nous gagne. Nous sommes épuisés. 
Allons congédier tout le monde... Mais venez 
donc ! 

BLONDEL, ne cessant de Vobseroer. 
Non, je n'irai pas. C'est vous qui allez venir ici. 

MADAME BOUGUET 

Qu'est-ce qui vous prend ? Vous n'aviez jamais 
osé me parler sur ce ton... 

BLONDEL 

Je veux que nous restions ici. Continuons à 
parler à voix très basse. Vous là, moi là ; vous» 
tournant le dos à la maison, à la porte... et moi, 
moi... 

MADAME BOUGUET, essayant de se dégager 
mais la voix fléchissante. 

Je crois que vous perdez la tête, Blondel I 

BLONDEL, il la place derrière Varbre. 
11 y a l'un de nous deux qui est certainement 
plus ému que l'autre. Lequel ? Lequel ?... 

MADAME BOUGUET 

Je ne sais pas ce que vous voulez dire ! Je me 
soumets à votre fantaisie... 

BLONDEL 

Mais ne vous retournez donc pas comme cela 
tout le temps !... Parlons, vous dis-je... Ou plutôt, 
non, taisez- vous, donnez-moi votre main, sim- 



,34 LES FLAMBEAUX 

plement. Asseyez- vous... Asseyez- vous là... ma 
pauvre, asseyez- vous... 

MADAME BOUGUET 

Oh ! mais, vous êtes odiefux, Blondel, simple- 
ment !... Qu'avez-vous, ce soir ? 

BLONDEL 

Et vous, qu'avez-vous donc ? On dirait que 
vos yeux ont reçu une commotion... On dirait 
qu'ils ont tout à coup aperçu un désastre... Voue 
luttez... vous plastronnez... 

MADAME BOUGUET 

Mais encore... 

BLONDEL 

Chut !... Taisez-vous. Cette fois, je l'exige !... 
Taisez- vous ! Demeurons cachés, tapis... (Silence 
prolongé.) Qu'est-ce que ça peut bien vous faire 
qu'on ouvre la porte derrière vous ?... Silence 1... 
(A ce mcunent, la porte du pavillon e''enîr'' ouvre tout douce- 
ment. Blondel s^est dissimulé à droite avec Madame Bow- 
guet, qui reste de dos au pavillon, tandis que Blondel, la 
main sur Vépaule de Madame Bouguet, regarde et attend. 
Une silhouette d'homme sort du pavillon^ inspecte et, à 
pas pressés, mais avec précaution, s''enfuit vers le fond, du 
côté des lumières. Blondel veut se précipiter... Madame Bou- 
guet, toujours sans se retourner, Varrête du bras. Blondel 
la repousse, fait quelques pas en avant, et, au moment où 
la silhouette d'homm.e disparaît complètement au tournant 
d'une allée, il appelle de tous ses poumons.) Bouguet I 

Boua:uet ! 



'& 



SCÈNE XII 

BLONDEL, MADAME BOUGUET, 
BOUGUET 

BOUGUET 

Qui m'appelle ? 



ACTE DEUXIEME i35 

BLONDEL 

Blondel. 

BOUGUET 

Que me reux-tu ? 

BLONDEL 

Tu es monté dans ton bureau ? Tu en arrives, 
n'est-ce pas ? 

BOUGUET 

Oui, pourquoi ? 

BLONDEL 

Tu avais laissé ton secrétaire ouvert, paraît-il ? 

BOUGUET 

Oui... 

BLONDEL 

C'est ce que me disait ta femme... Tu as raison... 
on pourrait te voler. 

BOUGUET 

Il y a mon manuscrit... 

BLONDEL 

Tu n'as rien de plus préciemc, toi !... (Terribie.) 
Ecoute... (Madame Bouguet a un gémissement.) Non, 
d'abord, regarde ta femme. 

BOUGUET 

Qu'a-t-elle ? 

Blondel saisit la lampe du jardin qui était à droite, 
près du perron, sur jine table. Il vient à Ma- 
dame Bouguet, la lampe à la main, et Uii éclaire 
le visage. On distingue le ravage du tourment, sur 
ses traits, sans toutefois que la noblesse en ait 
disparu. 

BLONDEL 

Regarde dans quel état elle est... Et toi !... 

// place la lampe brusquement sous le visage de 
Bouguet. A ce moment, Herpé arrive du fond, 
poussant un groom devant lui. 



i36 LES FLAMBEAUX 

SCÈNE XIII 
Les Mêmes, HERVÉ, UN GROOM 

HERVÉ, en courant, et repoussant Blondel. 

Ah ! Madame Bouguet ! je vous cherchais., 
voici les épreuves. 

BLONDEL, à çoix forte. 

Non, non... tout à l'heure ! Après !... Va-t*en 
Hervé 1 

MADAME BOUGUET, avec énergie, se détache de Varbn 
auquel elle s^ appuyait, et prend des mains de Blonde 
la lampe qu'il tenait levée. 

Non pas tout à l'heure... Maintenant. Blondel, i 
faut que je corrige cet article. Hervé, je vais h 
corriger ici. (Elle passe la lampe à Hervé et désigne le 
petite table de jardin à côté d'elle. Puis, simplement, i 
son mari.) Mon ami, veux-tu que nous corrigions 
ces épreuves à tête reposée ? Hervé, disposez c( 
qu'il faut. Assieds-toi là, veux-tu ? (Bouguet hésite 
puis passe lentement et s^assied à la table désignée. Eli* 
va à Blondel qui demeure interdit.) Je VOUS en supplie 
partez... il le faut, vous entendez... il le faut... 

BLONDEL 

Parce que... 

MADAME BOUGUET, se dressant presque sur la pointe det 
pieds et considérant Blondel avec une souveraine autoril 
retrouvée. 

Avant toute chose, laissez-nous, je l'exige.. 
Moi d'abord... Obéissez, Blondel, à la femme qu( 
je suis !... Obéissez 1 Vous le devez. 



ACTE DEUXIÈME iS; 

BLOND EL, intimidé devant elle, puis, sourdement. 

Soit... Je VOUS donne les minutes nécessaires, 
usez-en comme vous voudrez, mais à la condition 
expresse qu'après nous restions tous les deux 
seuls, lui et moi. 

// passe devant elle et va à Bouguet, assis, de dos^à 
eux, et auquel Hervé a passé un stylographe et 
parlé à voix basse, 

MADAME BOUGUET 

Merci. 

BLONDEL 

Puisque tu as fermé, dis-tu, ton bureau, veux- 
tu m'en donner la clef ? Un papier à y prendre. 

(Douguet, lentement, sans mot dire, tire de sa poche un 
trousseau et le remet à Dlondel. Celui-ci lui frappe sur 
Vépaule et d'un air mcnafant.^ Travaille, mon vieuX, 
travaille 1 

Il s* en va, hâtif, par P allée de gauche. Hervé remonte 
le bec de la lampe sur la table, au premier plan. 

BOUGUET, dès que Blondel a disparu. 

Jeanne... tu as cru, parce que tu m'as heurté 
dans l'ombre de cet escalier, que... 

MADAME BOUGUET, simple et froide. 

Laisse... (Au chasseur, qui est demeuré dans le fond.). 
Chasseur, vous avez les épreuves ?... Hervé, lais- 

sf^z-nous. 

LE CHASSEUR 

Les voilà. 

MADAME BOUGUET, au chasseur, 
désignant un bosquet au fond. 

Voulez-vous attendre là-bas ? 

Hervé et le chasseur s^éloignent. 



i38 LES FLAMBEAUX 

SCÈNE XIV 
BOUGUET, MADAME BOUGUET, se«ls 

BOUQUET, voulant parler. 
Jeanne... Jeanne... 

MADAME BOUGUET, très simplement, Varr^.te du geste. 

Il faut d'abord que tu écoutes ceci... Tu jugeras 
si j'ai bien dit ce qu'il fallait dire. Si quelque 
chose ne te plaît pas, un mot même, barre. (Elle 
lui tend le stylo graphe.) Tu verras, les premières 
phrases sont insignifiantes, un remerciement ba- 
nal... je les passe : « Je remercie les amis connus 
et incormus... je conserverai leur témoignage, etc. » 
Tiens, le prote a sauté un mot... Passe-moi le 
stylographe... 

Elle lui reprend le stylo des mains et corrige. 
BOUGUET 

Jeanne, ma chérie... 

MADAME BOUGUET, vivement. 

L'essentiel, le voici. Ecoute : « Je ne voudrais 
pas que ce témoignage de sympathie eût cepen- 
dant un caractère personnel... Je tiens à le redire 
ici... ma part de collaboration a été une œuvre 
modeste et respectueuse aux côtés de l'homme le 
plus grand, le plus haut de cœur et d'esprit que 
je connaisse, le guide le plus sûr... Notre collabo- 
ration fut si étroite, nos heures furent si mêlées, 
que, pendant vingt ans, je puis le dire, nous ne 
connûmes pas une minute qui ait été dissociée, 
pas un instant qui n'ait été la plus efficace des 
tâches... » 

Elle s^arrête, étranglée d'émotiony elle ne peut plus 
parler. 

BOUGUET 

Ma bien-aimée... 



ACTE DEUXIÈME 1^9 

MADAME BOUGUrr, lea yeux dans Us yeux. 

Est-ce cela qu'il fallait dire, Laurent ? 
BOUGUET, avec un emportement goudcùn. 
Non, c'est cela qu'il faut barrer, barrer !... 

// a un geste qui zèbre Vair. 

MADAME BOUGUET, le considère 
avec une expression atterrée. 

Est-ce vrai ?... Vingt ans... de cet amour... 
vingt ans de collaboration... il faut les barrer !... 
Est-ce cela que tu veux dire vraiment, Laurent ?... 
Ce furent donc vingt années de mensonge ?... 
(Brusquement.) A quand cela remonte-t-il ?... A 
quand ? 

BOUGUET 

Je t'expliquerai... Oh 1 Jeanne, j'ai des remords, 
mais pas celui que tu crois, pas ceux que tu sup- 
poses. Quand tu m'as heurté là, dans l'ombre de ce 
couloir, sache que je ne venais pas de sa chambre, 
je te l'affirme... Pas cela, non !... 

MADAME BOUGUET 

Pourquoi ne m'as-tu pas avoué ? Je t'avais 
pourtaat un jour demandé de le faire... Tu le 
pouvais. (Aoee jitrce.) Si, SI, tu le pouvais... (EUê 
rêssaisà le feuillet et là.) « Cette coÛaboration qui 
a été ma gloire, cette affection qui a été mon 
konneur, à l'heure où on fête ce grand homme 
et ce grand cœur, je ne veux pas la dimi- 
nuer par une feinte humilité... Je désire simple- 
ment qu'on lui conserve le caractère qu'elle a 
toujours revêtu à mes yeux. Elle n'a été grande 
que par la ferveur que nous avons mise dans le 
travail journalier et dans l'union la plus parfaite. 
(En lisant, ses yeux s'emplissent de larmes.) Et je Suis 
heureuse, au milieu du eoneert d'admiration qui 



i4o LES FLAMBEAUX 

entoure aujourd'hui mon mari, d'apporter moi- 
même ici le tribut de ma reconnaissance, de ma 
foi... » (Elle a lu ces mots presque religieusement avec 
V expression d'un noble orgueil voulu, et puis elle s'arrête^ 
la voix devient timide.) J'avais ajouté : « de tout mon 
bonheur », sur le brouillon... mais il s'agissait 
d'un journal... alors, par pudeur, j'avais effacé !... 

Cette fois, elle pleure, comme une pauvre femme. 
BOUGUET, à voix étranglée. 

Ah I tu sauras tout, Jeanne, et c'est bien peu 
de chose !... Tu comprendras... Le cri de néga- 
tion que je viens de pousser était un cri de révolte 
contre moi-même ; mais, ma très chère bien- 
aimée, tu verras que toute ma pensée t'est restée 
fidèle... Ce que tu as écrit là, c'est bien trop beau 
pour moi ! Pourtant, malgré les larmes qui coulent 
de tes yeux, je t'affirme que pas une ligne n'est à 
retrancher, et que tu peux les signer de cette 
main-là... 

Il lui saisit la main et la baise avec tendresse. 
MADAME BOUGUET, avec un lourd soupir. 

Fasse le ciel que cela soit vrai ! Alors, si ce 
pauvre article n'a pas menti, si tu juges qu'il 
peut paraître au jour... devant tout Paris demain 
matin... que je n'aurai pas à rougir de l'avoir 
écrit... (Elle le regarde encore en une interrogation 
craintive, un appel émouvant de confiance, comme si elle 
lui remettait le dépôt de sa vie, le soin de son honneur.) 
Alors, chasseur ! (Elle appelle à voix forte. Le groom 
s'avance.) Voici les épreuves ; elles sont corrigées. 

Elle les tend au chasseur en silence. Il s'en va. A 
peine le chasseur a-t-il disparu, qu'elle désigne à 
Bouguet, muette du doigt. Vallée de gauche. C'est 
Blondel qui guettait et se hâte. 



ACTE DELXŒMm i4i 

SCÈNE XV 

BLOND EL, arrivant, jette les clefs sur la table, menaçant. 

Ton secrétaire n'était pas fermé !... Madame 
Bouguet, ie vous prie de nous laisser seuls tous 
les deux... Renvoyez, congédiez tout le monde. 
Qu'il ne reste personne ! Eloignez votre fille aussi, 
car ii se peut qu'il se passe ici des choses vio- 
lentes... (Mouvement de Madame Bouguet.)^ OU très 
calmes, n'ayez pas peur. Cela dépend de lui. Cela 
ne dépend plus que d'une chose en tout cas... 
de la vérité... 

Hésitation dramatique. • 

MADAME BOUQUET, à Bouguet simplement. 

Que dois-je faire ? 

BOUGUET 

Ce que te dit Blondel. 

Obéissante^ elle s'éloigne. 

SCÈNE XVI 
BLONDEL, BOUGUET 

BLONDEL, le poing tendu de suite. 
Pourquoi m'as-tu fait épouser ta maîtresse ? 

BOUGUET 

Ta t'égares, Blondel. Je t'aflBrme que... 

BLONDEL 

Allons, allons, pas de phrases, maintenant. Li- 
q-uidons la vérité... la vérité I Ah 1 il la faut, par 
exemple I J'ai été le benêt, le malheureux sot 
qu'on a berné, le dernier des imbéciles, je le re- 
connais !... J'avais la foi !... Sa maîtresse 1 J'ai 



i42 LES FLAMBEAUX 

servi à cela ! Gomme c'était commode, en effet ! 
Tu l'avais là, à la portée de ton désir... à la portée 
de ta main, et désormais c'était l'impunité, la 
tranquillité sereine. Gredin ! 

BOUGUET 

Ce n'est pas vrai ! Faire de ta femme ma maî- 
tresse, c'est une accusation d'ignominie qui ne 
peut m'atteindre 1 

BLONDEL 

Ah ! prends bien garde. Si tu mens, prends bien 
garde, parce qu'il n'y a pas d'amitié qui tienne... 
Si tu as osé cette saloperie... 

BOUGUET 

Je le nie. 

BLONDEL 

Alors, alors, tu vas m'expliquer ta présence ici 
ce soir, dans ma maison. Oui, allons, c'est inutile 
de bluffer ! Tu as dû fuir et trouver fermée la 
porte par où tu t'étais glissé dans ma maison, là, 
derrière... Sache que c'est moi qui avais donné 
le tour de clef... D'ailleurs, je n'ai eu qu'à regar- 
der le visage de ta femme, le visage épouvanté 
de la malheureuse quand elle est ressortie de ma 
maison. Allons, tout t'accuse, tout I Eh bien, 
réponds ! Réponds donc, si tu le peux I 

BOUGUET 

Quand tu te seras apaisé ! Je ne puis répondre 
qu'à ce prix. Rien ne s'est passé que de très 
simple et de très ordinaire. Rappelle-toi, voyons. 
Je t'ai dit autrefois : il y aura un danger à redou- 
ter dans ce mariage, c'est l'influence que je pour- 
rai garder sur l'esprit de cette enfant, car ce que 
tu ne dis pas aujourd'hui, c'est que tu savais 
qu'elle m'aimait. Oui, oui, tu le savais, seule- 
ment tu en avais fait bon marché, tu avais passé 



ACTE DEUXIÈME i43 

outre en haussant les épaules !... Or, suppose que 
cette affection., à de certaines heures, l'ait poussée 
à me demander quelques réconforts, des conseils. 
Suppose justement que ce soir, douloureuse, pres- 
que malade, elle ait voulu s'épancher, se réclamer 
d'une amitié ancienne, paternelle... 

BLONDEL 

Assez I Excuse inepte ! 

BOUGUET 

Alors, c'est sans doute que la vérité est difïicile 
à reconnaître. 

BLONDEL 

Non, elle n'est pas si difficile à reconnaître... 
car, subitement, en une seconde, on comprend 
tout, même si l'on a mis des mois ou des années à 
s'égarer et s'aveugler !... Je la démasque très 
bien maintenant, cette vérité-là... Dans les mots 
embrouillés que tu viens de prononcer je distingue 
ceci, en effet, et clairement : c'est que tu n'es 
pas son amant ! Ça, ce doit être vrai ! 

BOUGUET 

Tu vois bien ! 

BLONDEL 

Tu ne l'es plus, mais tu l'as été I... Pour la pre- 
mière fois, les mots te trahissent, Laurent. Les 
mots te trahissent... et ton visage, lui aussi, te 
trahit, ton visage de mensonge et d'hypocrisie, ta 
face d'orgueilleux féroce... 

BOUGUET 

Ah ! en voilà assez ! Je ne te permets pas d'en 
dire plus !... Du jour où j'ai connu, je ne dis pas 
ton amour, mais seulement, entends-tu, la nais- 
sance de ton affection pour elle, je me serais fait 
tuer plutôt que d'être auprès de cette enfant 
autre chose que son ami le plus réservé ! 



x44 LES FLAMBEAUX 

BLONDEL 

Alors, c'est l'aveu ? c'est l'aveu du passé ?... 
Donc, à une heure quelconque, autrefois, tu l'as 
eue... Elle a été ta maîtresse 1... Canaille ! 

Il se précipite sur lui. 

BOUGUET, se dégageant. 
Voyons... nous n'allons pas nous colleter comme 
des croquants ou comme des écoliers ! 

BLONDEL 

Oh ! pas d'orgueil, mon vieux 1... Tu peux 
laisser ta superbe pour d'autres occasions ! Ne 
t'abrite pas derrière ta gloire !... Elle ne te sau- 
vera pas !... Ne te crois pas un tabou national... 
Quand on a fait ce que tu as fait, on est le dernier 
des lâches, on mérite toutes les coi-rections et on 
les reçoit... Tu as escompté que, le jour venu où 
la vérité éclaterait, je serais l'être chétif, le subal- 
terne d'avance vaincu et résigné... L'habitude de 
la hiérarchie... Quelle farce I Non, tu as devant 
toi un amoureux, un simple amoureux dont le 
cœur est déchiré par toi... Car je l'aimais... ah ! 
comme elle était devenue ma femme, cette femme- 
là !... M'avez-vous assez trompé tous les deux I 
Et dire qu'elle est là, qu'elle pense à toi 1... Dieu 
que c'est douloureux ce que j'éprouve là ! Dieu ! 
que c'est mauvais ! que c'est mauvais l 

// s*appuie. 
BOUGUET, épouvanté. 

Blondel, je sens au fond de moi saigner nos 
vingt ans d'amitié et toute ma tendresse. Je ne 
suis pas coupable de ce que tu crois. Ces bassesses- 
là ne sont pas de mon domaine. Si je suis cou- 
pable de quelque chose, voilà... voilà... c'est 
d'avoir voulu, comme toujours, équilibrer les 
forces de la vie. Il est fou de vouloir être sage, 



ACTE DEUXIÈME i45 

absurde de vouloir être juste. Je n'ai pas perdu 
le sens des responsabilités, ne le crois pas. Non, 
je l'ai soumis, comme je le sentais, à des idées ou 
à des morales supérieures, mais sans doute ai-je 
trop présumé de mes forces ou de la clémence de 
la vie, et ne suis-je pas arrivé à mettre d'accord 
la vie et la pensée... Utopiste, ah ! fatal utopiste !.., 
Savant naïf, mauvais critique, qui crois tenir les 
fils de la vie dans les quatre murs de la chambre 
où tu travailles en reclus ! Toi qui travailles au 
bien de toute une humanité, voilà ce que tu as 
fait de ton meilleur ami... de ta femme... de tous 
les tiens. Ah I si j'étais seul à payer mon utopie 
et mon absurde optimisme ! Comme j'en serais 
ravi ! Il serait juste qu'une mathématique supé- 
rieure fût venue m'en punir à l'instant même où 
je sortais de la voie stricte. Mais il y a toi, mon 
ami I... toi, pour lequel je n'avais pas d'assez 
belles espérances, toi que j'aime, va, dont j'au- 
rais tant souhaité le bonheur, oui, oui, ne ris pas 
lugubrement à ce mot I... Voilà que je te fais 
souffrir de dure façon, et cela me navre ! Ah ! 
j'aurais dû avoir le courage de mentir encore !... 
Je n'ai pas pu !... Je n'ai pas pu I... j'en suis dé- 
sespéré 1... 

BLONDEL 

Il parle de mentir encore !... C'est le comble l 
Il appelle encore le mensonge à son aide comme si 
ce n'était pas assez ! Je ne cherche pas à com- 
prendre le mobile qui t'a poussé à cette combinai- 
son infâme, je n'y arriverais pas !... C'est ou de 
l'ignominie ou de l'aberration pure 1... 

BOUGUET 

Non, je ne pouvais agir autrement 1 Non, cent 
fois 1 



ï46 LES FLAMBEAUX 

BLONDEL 

Ce n'est pas vrai !... Ton devoir était de me 
crier casse-cou 1 et tu m'as poussé... J'ai encore 
tes paroles dans l'oreille !... Ton devoir était de 
me crier, à moi, vos amours... 

BOUGUET, lui prenant le bras avec énergie. 

Ecoute, Blondel, écoute bien ceci, car c'est la 
vérité suprême... Je n'ai jamais aimé Edwige... 

BLONDEL 

Continue ton œuvre de mensonge !... Achève ! 

BOUGUET 

Tout ce que j'ai de pouvoir affectueux n'a 
jamais appartenu, n'appartiendra jamais qu'à ma 
femme l 

BLONDEL 

Tu mens ! tu mens ! 

BOUGUET 

Je ne mâcherai pas les mots. Qu'était cette 
petite quand elle est entrée à la maison, il y a 
quelques années ?... Tu t'en souviens ? Tu étais 
toi-même à mille lieues de supposer qu'un jour 
tu l'aimerais. Nous la considérions tous comme 
une petite subalterne de mon service. Elle s'en- 
thousiasma pour le maître. Un soir, une heure, 
pas autre chose, ma camaraderie pour elle s'est 
brusquement transformée en le plus banal et le 
plus fugace des désirs 1... Et puis la vie s'est re- 
fermée et a repris son cours. 

BLONDEL, à voix basse, les poings serrés. 

Si tu m'avais crié il y a deux mois un pareil 
aveu, je n'en serais pas à ce désastre. 

BOUGUET, revivant le passé phrase à phrase. 
Je ne le pouvais pas, je t'assure, je l'affirme 1 



ACTE DEUXIÈME i47 

Deux années avaient effacé presque totalement 
dans mon souvenir cette minute d'entraînement... 
et qu'elle ait pu engager l'avenir et la vie de cette 
(enfant, voilà ce que je me refusais à admettre 1 

a seule chose que je pouvais faire, c'était de te 
dissuader de cet amour 1 Je l'ai tenté... si, si, 
rappelle-toi. Pendant un mois je me suis employé 
à refréner délicatement ton amour ! Peine per- 
'hie I... La balle était partie et faisait sa trajec- 

lire ! Tout le monde, toi, Edwige elle-même, ma 
lt>mme, tous rayonnaient ! Trop d'espoir de joie 
<>tait en jeu. Et je serais venu, moi... de quel 
droit ?... avec mes scrupules de conscience, une 
franchise impossible, détruire un avenir aussi 
plein de promesses !... Allons donc ! En parlant, 
je n'aurais fait que des ruines ! 

BLONDEL 

Mais non, c'est ta lâcheté, tes calculs, qui t'ont 
arrêté ! 

BOUGUET 

C'est ma bonté ! ma bonté seule I... mon désir 
du bien, ma confiance dans les forces vives de la 
nature, dans la puissance grandiose du temps qui 
répare, qui façonne, qui harmonise tout. (Blondel 
est assis. Bouguet se met à genoux, du geste malhabile 
d^un homme qui ri'a pas Fhabitude des génuflexions. Cet 
homme d^âge vient de le faire, presque comme un enfant.) 

Regarde, ton vieil ami est à tes genoux. Regarde- 
moi à travers ta colère, Paul, ta légitime colère 
et tes souffrances de grand enfant douloureux. 
C'est ce qu'a eu de pur et de charmant notre 
amitié passée qui va nous sauver. Faisons appel 
à tout ce qu'il y a de meilleur en nous, de plus 
noble. Ne te laisse pas abattre. C'est \'Tai, il y a, 
d'une part, contre nous, les misères et les préju- 
gés, mais il y a aussi, pour nous sauver, les radieuses 



i48 LES FLAMBKAUX 

vérités dans lesquelles nous avons confiance depuis 
tant d'années, qui nous guident et nous prodiguent 
l'effusion de leur lumière. 

BLONDEL, jetant des regards détournés sur ce maître 
à ses genoux. 

Ah ! ta voix et ton éloquence de séducteur ! 
Oh ! tes yeux aussi... les yeux de mon maître ! 
C'étaient plus que les yeux de mon ami, c'étaient 
ceux qui m'auraient conduit au bout du monde, 
sans réflexion... Mauvais conseiller, va !... Ten- 
tateur d'idées ! 

BOUQUET, voyant l'ascendant qu'il reprend sur le disciple, 
et passionnément. 

Oh ! si jamais j'ai eu un peu d'empire sur toi, 
je t'adjure de m'écouter. Elève-toi, oui, élève- 
toi au-desBus des autres hommes, au-dessus de 
leur vulgarité. Ils sont faibles ; toi pas... Tu es 
de l'autre classe, toi, de la grande ! Ne sois pas 
le jaloux qui se torture par un atavisme fatal... 
Refoule la bête héréditaire. Souffre si tu veux, 
laisse-toi souffrir, mais que ton esprit vienne à 
ton secours. Elève-toi. Ne brise pas la vie devant 
l'accident. Sois comme le médecin en face de 
l'artère ouverte, bride-la. Qu'un acte oublié et si 
vain n'aille pas tout à coup stupidement anéantir 
nos trente ans de vie profonde, toute notre ri- 
chesse intérieure, l'allégresse de l'œuvre. Pour 
dominer une alerte du cœur et de la chair, il ne 
te faut que le sang-froid de l'intelligence, et un 
peu de mépris... Oui, du mépris 1... Nous sommes 
d'un autre camp ! Donnons le spectacle de deux 
hommes qui mettent en pratique leurs propres 
idées. Qu'il y ait eu une fois cela dans la vie, sur 
la terre.... Comme ce serait beau 1 Que ce soit 
possible ! Devant la douleur faisons le miracle 
de nous élever au lieu de nous diminuer, de nous 



ACTE DEUXIÈME i49 

rapprocher dans le danger qui nous assiège 1... 
Dis-moi que nous allons le faire !... Mon cher, mon 
excellent, mon meilleur ami !... 

Il le caresse presque. 

BLONDEL 

iMais je ne suis supérieur à rien du tout, moi !... 
Je souffre en homme simple et droit et bon. Je 
souffre comme tout le monde !... Je suis un pauvre 
bougre sur lequel on a tiré !... Mon instinct crie 
en moi de toutes mes forces. La bête ancestrale ? 
Ah ! elle est bonne !... Si c'est avec des mots pa- 
reils que tu comptes expliquer ton ignominie 
ou ton cynisme ! C'est fini cela 1 Je ne te subis 
plus 1 

Il se redresse. 
BOUQUET 

Non, sauve-toi, au contraire, par l'acte réflé- 
chi... Raisonnons... raisonne... Tu admettais avec 
un sourire méprisant que ta femme ne fût pas 
vierge. Tu admettais le premier larron... parce 
que tu ne l'avais pas connu, voilà tout I Tu ad- 
mettais le principe du libre arbitre. Seule, la 
jalousie d'homme à homme est donc entre nous... 
Eh bien, je te le jure encore, sur tout ce qu'il y 
a de plus sacré, ce passé est aussi anéanti que 
celui qui l'a précédé. 

BLONDEL, tout à coup. 

Mais, j'y songe, j'y songe tout à coup... Ah I 
tout s'éclaire... oui, cette histoire de l'ofîîcier 
dans son pays... le premier amant... Au fait !... 
Ah ! je comprends !... Invention pure \(Avec rage.) 
C'est toi qui as eu sa virginité !... toi qui as été le 
premier amant 1 

BOUQUET 

Tu es fou ! Ça, jamais ! Jamais 1 



i5o LES FLAMBEAUX 

BLONDEL 

Mais si. Vous avez fabriqué tous ies deux cette 
histoire dans laquelle nous avons tous coupé, ta 
femme comme les autres... J'y vois clair enfin ! 

BOUGUET 

C'est maintenant que tu t'enfonces dans les té- 
nèbres ! Hélas I j'ai envie pour toi de crier au 
secours ! 

BLONDEL 

Au secours ! oui : tu le peux ! mais po^^ ton 
compte ! Tu as été le premier, entends-tu, l'u- 
nique, le seul amant 1 . 

BOUGUET 

Non! 

BLONDEL 

Et tu l'es encore, cet amant, toi qui descends 
de la chambre où tu la rejoignais comme d'habi- 
tude !... Et, depuis deux mois, vous continuez 
vos trahisons ! Tu t'es servi de moi comme j'ai 
toujours été le domestique de ta gloire. Toute ta 
vie, tu t'es servi de moi !... Et ce dernier acte 
couronne ta carrière d'ami !... 

BOUGUET 

Ah ! tu blasphèmes l'amitié 1 

BLONDEL 

L'amitié ! Tartufe ! Mais c'est mon tour, main- 
tenant. C'est le tour de l'ami, du vieux collabo- 
•rateur... Ah ! ah ! je vais secouer toute ma boue ! 
Attends un peu. Tu y passeras en entier, toi et ta 
gloire avec toi I 

A ce moment la fenêtre e^ouvre. Edwige passe peu- 
reusement la tête. 

EDWIGE 

Qu'y a-t-il ? Qu'y a-t-il ? 



ACTE DEUXIHME i5i 

BLONDEL 

A la bonne heure I Descends donc 1 Viens voir 
ton amant 1 Toi aussi tu vas me connaître. 

EUe referme la fenêtre. 
BOUGUET, désespérément. 

Fais ce que tu voudras de moi, peu m'importe, 
je m'abandonne à toi... puisqu'il n'y a plus rien à 
faire et que l'instinct est lâché ! 

BLONDEL 

Oui, la bête I Mais c'est la bête qui, va foncer 
sur toi, entends-tu 1... 

BOUGUET 

Epargne du moins les autres, ta femme, Jeanne, 
tous... notre œuvre... notre maison... notre tra- 
vail... 

BLONDEL 

Ah I ah ! notre œuvre, la boîte I... Tu verras ce 
qu'il en restera 1 Ah ! vous m'avez fait ça, à moi, 
tous, tous, car il y a eu entente de tous 1 a Le bon 
Blondel » on l'a ligoté, en cinq secs, ficelé dans 
ce mariage ! Il fallait se débarrasser sur celui-là 
de tous les crimes, de toutes les gênes ! (Edwige 
apparaît un peignoir hâtivement jeté sur elle.) Arrive toi 
aussi. Tu es un spectacle idéal ! Mais je ne me 
vengerai pas de toi de la même manière 1 

SCÈNE XVII 
Les MÊMES, EDWIGE 

BOUGUET 

Dites-lui, dites-lui, Edwige, la vérité !... Dites- 
lui que vous l'aimez de tout votre cœur... 
EDWIGE, avec un élan de décision brutale. 
Eh bien, non. Non. Tout vaut mieux que cette 



i52 LES FLAMBEAUX 

vie de mensonge qui m'excède. Tant pis ! Que 
ce qui doit arriver arrive !... 

BOUGUET, éperdu. 

Edwige ! 

EDWIGE 

J'ai pu tout espérer de mon cœur et de ma vo- 
lonté... mais maintenant, puisque la vérité éclate, 
advienne que pourra ! C'est vous que j'ai aimé, 
c'est vous seul que j'aime ! 

BLONDEL, se rue sur elle. 

A la bonne heure ! A la bonne heure ! Viens 
jeter ta perfidie entre nous I Viens attiser nos co- 
lères 1 Sois fille jusqu'au bout !... 

EDWIGE 

J'accepte toutes les conséquences de ma fran- 
chise... Blondel, j'avais pour vous la plus sérieuse 
affection, une amitié chaque jour grandissante... 
Je suis désespérée, déchirée jusqu'au tréfonds de 
moi, mais je ne vous aimais pas d'amour... Il faut 
que je m'en aille ! Il faut que je disparaisse !... 

BLONDEL 

Gredine !... Ah 1 vous faisiez un beau couple 
avec votre sereine impudence et toi la femme 
t'appuyant à ce beau cynisme de demi-dieu 1... 
Moi aussi je veux des actes maintenant I Eux seuls 
comptent !... Reste avec ton vénérable amant... 
Restez, mes agneaux, restez là ! 

D'un bond il s'enfuit. 

SCÈNE XVIII 
EDWIGE, BOUGUET, puis BLONDEL 

EDWIGE, interdite de cette subite défection. 
Qu'est-ce qu'il fait ? 



ACTE DEUXIÈME i53 

BOUGUET 

Je n'en sais rien. 

EDWIGE 

Que va-t-il faire, mon Dieu ? 

BOUGUET 

Qu'importe, maintenant !... Que viens-tu de 
dire, malheureuse !... Tu viens de briser l'exis- 
tence entière de ce brave homme 1 

EDWIGE 

Oui, tout est fini 1 Je vais payer aussi de ma 
vie l'aveu de mon amour, mais il me brûlait, il 
m'étoufFait trop... L'existence que je menais était 
impossible. Il y a des minutes où la franchise vous 
empoigne... 

BOUGUET 

Et tu n'as pensé qu'à toi 1 Tu n'as pensé ni à 
ma femme ni à ton mari !... A l'heure peut-être 
où j'allais sauver cet ami, où je pouvais le ramener 
à la rive... car j'en sentais encore le pouvoir.. .ton 
cri perfide est venu !... 

EDWIGE, V interrompant. 
Ah ! taisez-vous ! taisez-vous I J'ai peur tout 
à coup. Une peur affreuse. Ah I pas pour moi ; 
pour vous. J'y songe ! S'il allait vous tuer. Il 
semblait hors de lui. 

BOUGUET 

Si tu savais le mépris que j'ai de la mort ! 

EDWIGE 

Allez-vous-en... allez-vous-en ! 

BOUGUET 

Non, certes, je ne me déroberai pas 1 

EDWIGE 

Allez- vous-en 1 Dieu ! que j'ai peur ! C'est ef- 



i54 LES FLAMBEAUX 

froyable cette sensation que de là... à d/y^ite... à 
gauche... Où est-il ?... Qu'est-ce qu'il faut que 
nous fassions ? 

BOUQUET 

Attendre. Demeurer. (Il se recule et du geste 
indique le champ désormais de la séparation.) Ecartez- 
vous ! S'il vient, qu'il ne nous trouve pas dans 
l'attitude de deux complices qui se parlent à voix 
basse. Nous sommes à jamais séparés. Restez-là, 
dans la seule attitude qui convienne : celle du 
silence et de l'acceptation. 

EDWIGE 

Elle s'arc-houte contre le banc à droite. Elle a tout à 
coup une exclamation comme si elle avait entendu 
quelque chose près d'elle. 

Là... là... par là... (Nouveau silence.) Non, je 
me suis trompée 1 Ah ! le voilà ! 

BLOND EL, accourt tenant quelque chose d'enveloppé 
sous son aisselle. 

Sais-tu ce que je tiens là ? Mais tu l'apprendras 
tout à l'heure ! Peu de chose, en vérité ! Aupara- 
vant, il faut que je t'annonce ce qui t'attend... 

EDWIGE 

Prenez garde... quelqu'un... quelqu'un à droite... 
peut-être un étranger, un invité qui sera resté... 

BLONDEL 

Tout le monde peut venir ! Tout le monde doit 
entendre. Demain, il y aura bien assez de pu- 
blic !... Demain, il y aura la foule pour juger !... 
Tout Paris saura ce qu'était l'illustre Bouguet, le 
grand savant... lauré de tous les triomphes 1... 

EDWIGE 

Qui est là ? 



ACTE DEUXIÈME i55 

SCÈNE XIX 

Les Mêmes, MADAME BOUGUET 

MADAME BOUGUET, s'avançant. 

Moi ! 

Bouguet joint Us mains comme un vaincu. 

BLONDEL 

Vous aussi, Madame, venez... Le grand jour... 
Tout le monde !... Savez-vous ce que je tiens là ? 
C'est le manuscrit, le fameux manuscrit, le chef- 
d'œuvre auquel il travaille depuis dix ans, soi- 
gneusement recopié par les mains de ma femme. 
La plus grande partie est en train de brûler dans 
le poêle du laboratoire... tout se consume en ce 
moment... jusqu'aux brouillons !... 

BOUGUET, dans un hurlement de désespoir. 

Malheureux ! Qu'as-tu fait ? 

BLONDEL 

Et ce qui reste, le voici... je suis venu le déchirer 
feuille à feuille devant toi !... Tenez, tenez... 
Table rase ! 

// se met avec fureur à en déchirer les feuillets qui 
s^animent sous ses doigts. 

' BOUGUET, se précipite sur lui. 

Arrête... arrête !... 

BLONDEL, strident. 

Tu m'as volé ce que j'avais de plus précieux 
et tu viens me dire : « Qu'est-ce que ça peut bien 
faire ! élève-toi ! » Ah ! ah I je ris !... Regarde ton 
instinct, la bête... Tu te précipites à ton tour 
pour défendre ce que tu as de plus cher... Je dé- 
chire... Au vent, tout ça ! Au feu, ta renommée... 
en petits morceaux I 

// lacère, déchire et piétine, comme acharné sur une 
chose vivante. Madame Bouguet et Edwige se 



i56 LES FLAMBEAUX 

précipitent, cherchent instinctivement à ramasser 
par terre les morceaux épars. C^est le geste du dé- 
sastre. 

MADAME BOUGUET 

Ne détruisez pas le livre innocent 1 

BLONDEL 

Revanche pour revanche ! (A sa femme gui est 
à genoux, les mains tendues vers les feuillets.) Debout ! 
toi, debout ! (A Bouguet.) Ah ! je sais mainte- 
nant par où vous atteindre ! Dans ta pensée !... 
D'elle je te ferai veuf !... 

MADAME BOUGUET, suppliante. 

Pas notre œuvre I Pas notre travail !... 

BLONDEL 

Tout y passera... (A sa femme.) Et toi, au 

bercail !... 

// la relève. 

EDWIGE, avec une protestation hautaine de tout Vétre. 

Vous prétendez ? 

BLONDEL 

Tu t'étais dit : « Maintenant que le coup est 
lâché, je vais partir !... » Du tout... du tout !... Je 
te garde ! Tu entends... je te garde !... Tu en- 
tends, Bouguet, je la garde !... C'est ma femme !... 
Et tu vas marcher droit, s'il te plaît... Rentre... 
(Il la pousse du poing.) Chez nous, je te dis, chez 
nous... chez nous !... 

Il la pousse sauvagement par les épaules dans la 
villa, retrouvant le geste du guerrier ou du chasseur 
antique qui s^ empare de la proie, et, pendant qu'il 
referme la porte sur eux, instinctivement toujours, 
Bouguet et sa femme tendent leurs mains, danr 
Vombre, vers les feuillets épars ou déchirés. 

RIDEAU 



ACTE ÏROISIÈMK 

Une pièce au premier étage de l'Institut Claude-Ber- 
nard. C'est une pièce donnant sur la chambre de Ma- 
dame Bouguet. On voit, dès le premier abord, qu'elle 
sert de bureau. Le buste de Pasteur sur une vieille che- 
minée Régence. Boiseries du vieil hôtel. Une table de 
bois blanc. Un tableau au mur. Chaise longue, meubles 
très simples. 



SCÈNE PREMIÈRE 

MADAME BOUGUET, MARCELLE, 
HERVÉ, UN ÉLÈVE, puis TALLOIRES 

JdAD.\ME BOUGUET, se promenant de long en large 
les mains derrière le dos. 

Combien avez-vous fait de litres de sérum ? 

HERVÉ 

Sept. 

MADAME BOUGUET 

Et les ampoules ? 

HERVÉ 

Les nouvelles ne sont pas encore arrivées, Ma- 
dame. 

MADAME BOUGUET 

Vous auriez déjà dû envoyer quelqu'un à Bercy. 
Je l'exige. Comment se comporte le cheval ? 

UN ÉLÈVE 

Aucun changement apparent dans la tumeur, 
Madame ; mais il y a un cobaye qui me paraît 
présenter une sérieuse aggravation. Celui qui est 
à gauche en entrant est mort, avec l'injection 
pure sans colloïde. 



,58 LES FLAMBEAUX 

MADAME BOUQUET 

C'est ennuyeux !... (Avec impatience.) Je vais 
descendre, à la fin ! 

ma'rcelle 

Maman, je t'en prie... Je comprends ton impa- 
tience, mais il vaut tellement mieux que tu de- 
meures dans l'appartement... D'ailleurs, puisque 
tu as fait dire que tu étais souffrante et que tu 
as consigné ta porte, résigne-toi. 

madame bouquet 

Consigne à laquelle personne ne croit ! 

marcell» 

Mais dont tout le monde apprécie le sentiment. 

MADAME BOUQUET, aux hommes. 

Est-il encore venu des journalistes ? 

HERVÉ \ 

Quelques-uns. Et je vous certifie qu'on les re- 
çoit de belles façons 1 

MADAME BOUQUET 

Poliment, n'est-ce pas ?... J'ai recommandé 
qu'on les reçoive poliment... 11 ne faut froisser 
personne... Ce n'est pas leur faute, après tout ! 

TALLOIRES, entrant. 

Madame, le directeur de VAube demande au 
téléphone s'il peut personnellement vous rendre 
visite vers les cinq heures. Il ne s'agit pas, dit-il, 
d'une interview, mais, au contraire, s'il peut vous 
rendre service en s'employant à arrêter la campa- 
gne de presse sur l'incident de l'Académie... 
(Devant le regard sévère de Madame Bouguet il 8*arrét«.) 
Je rapporte ses paroles. 



ACTE TROISIÈME 169 

MADAME BOUGUET 

Je n'ai besoin du secours de personne. Ces gens 
commencent à m'échauffer les oreilles ! 

TALLOIRES 

Que faut-il répondre ? 

MADAME BOUGUET 

Que je suis malade, et que je le fais remercier... 
Je n'ai pas à transiger avec la presse... Qu'on im- 
prime ce qu'on voudra... cela nous indiffère ! 

TALLOIRES 

Bien, Madame... Monsieur Barattier est aussi 
venu. 

MADAME BOUGUET 

Ah I Barattier est venu... Quel manque de 

tact 1 (Talloires ça sortir. Madame Bouguet, d'un ton 
d'apparence j>i(fi//^r<?nfj Monsieur Bouguct n'est tou- 
jours pas rentré ? 

Marcelle fait signe de loin à Talloires. 

TALLOIRES 

Non, Madame... je ne l'ai pas encore vu. 

MADAME BOUGUET 

Tu as l'heure, Marcelle ? 

MARCELLE, regardant sa montre au poignet. 
Cinq heures. 

MADAME BOUGUET 

Ton père devrait être cependant de retour. 

MARCELLE 

Oh I il ne doit pas se presser... exprès, proba- 
blement pour ne point se heurter ici à une visite 
ou à une indiscrétion de journaliste... Puis cette 
réunion du Muséum s'est peut-être prolongée... 



i6o LES FLAMBEAUX 

TALLOIRES 

Madame, puis je me retirer ? 

MADAME BOUQUET 

Oui. Laissez-nous seules, Hervé... 

// sort avec Talhires. 



SCÈNE II 

MADAME BOUQUET, MARCELLE, 
puis VERNIER et TALLOIRES 

MADAME BOUGUET 

Je ne vois pas l'avenir bien rose, ma pauvre 
fille, ni pour moi, ni pour toi ! 

MARCELLE 

Oh ! maman !... La lutte t'eiîraierait-elle ? 

MADAME BOUGUET 

N'aie pas peur 1... Ce bluff officiel, cette bra- 
vade, je les soutiendrai jusqu'au bout... Je ne fai- 
blirai pas. Tu vois que j'ai tenu à ce que ton père 
se rendît à cette réunion du Muséum. Mais quels 
abîmes ouverts ! Le scandale monte, monte et 
nous étouffe !... Oh 1 ces journaux !.., (Elle froisse 
plusieurs journaux.) Tous... tous 1... Je n'aurais 
pas dû les lire, mais on ne peut résister à cette 
tentation malsaine... Marcelle, nous sommes bien 
injustement malheureuses I 

Elle tend les bras à sa fille. 

MARCELLE 

Allons, ton beau courage, maman, où est-il ? 

MADAME BOUGUET, lui montrant son cœur. 
Là... toujours ! Mais je lui demande un ter- 



ACTE TROISIÈME i6i 

rible crédit. Quelle dégradation de nous-mêmes !... 
Quelle honte I 

MARCELLE 

Allons donc ! Dans trois ou quatre mois per- 
sonne à Paris n'y pensera plus. 

MADA&IE BOUGUET 

On dit ces choses-là, Marcelle, mais le coup est 
porté. La campagne fera le tour du monde offi- 
ciel et dans tous les pays. Ma vie intime, je la 
guérirai, mais ma vie publique, notre sacrée vie 
publique 1... (Elle redresse la tête avec orgueil.) Bah ! 

tu portes un bien beau nom tout de même, ma 
fille 1 (On frappe.) Entrez... 

Vernier entre apportant le courrier. 
VERNIER 

Votre correspondance, Madame. 

MADAME BOUGUET 
Donnez... (Du même ton indifférent que tout à 

Vheure.) Monsieur Bouguet n'est pas rentré ? 

VERNIER 

Non, Madame, je ne crois pas... Je ne m'en suis 
pas informé... C'est tout ? 

MADAME BOUGUET 

Pour le moment. 

Quand V interne va sortir, Marcelle V appelle. 
MARCELLE, bas. 

Oh 1 je meurs d'impatience... Avez-vous des 
nouvelles ?... Des nouvelles pour l'amour de 
Dieu 1 Cinq heures I Et papa n'est pas rentré. On 
devrait nous téléphoner. 

VERMER 

Mais, Mademoiselle, c'est la preuve même que 
tout s'est bien passé. 



i6a LES FLAMBEAUX 

MARCELLE 

Voyez-vous, je constate une circonstance anor- 
male, inquiétante... Je surveille d'ici les fenêtres 
du pavillon de Blondel... or Blondel n'est pas 
rentré non plus... A une heure aussi tardive, que 
signifie cette double absence ?... 

VERNIER 

C'est cela même qui devrait vous rassurer, car... 

MADAME BODGUET, fouillant son courrier et le lisant 
près de la fenêtre. 

Que dites-vous là-bas ? 

MARCELLE 

Je m'informe de l'attitude de chacun... Vernier 
m'assure que tout le monde travaille comme à 
l'ordinaire, que le ton de tous est très respec- 
tueux. 

MADAME BOUGUET 

Je voudrais bien voir qu'on se permît... 

MARCELLE, bas, le congédiant. 

Allez vite, mon petit Vernier et surveillez. Qu'on 
monte quatre à quatre quand on saura quelque 
chose, et qu'on me fasse le signe de main convenu... 

VERNIER 

Comptez-y, Mademoiselle. 

On frappe. 
TALLOIRES, entrant. 

Mille pardons de vous déranger encore. Ma- 
dame ; c'est Monsieur Hernert qui insiste et de- 
mande s'il peut vous voir un instant. 

MADAME BOUGUET 

Oh 1 oui ! Oh l oui ! qu'il entre I... Pour lui, je 
lève la consigne... 

Entre Hernert. 



ACTE TROISIEME i63 

SCÈNE III 
Les Mêmes, HERNERT, puis HERVÉ 

MADAME BOUGUET 

Ah ! je suis satisfaite de vous voir, cher ami ! 
J'avais fait condamner ma porte, mais je sais 
que votre sympathie ne trouvera que les mots 
qu'il faut. 

HERNERT 

Bonjour, Mademoiselle. 

MARCELLE 

Bonjour, Monsieur. 

HERNERT 

Je suis encore sous le coup de l'indignation... 

MADAME BOUGUET 

N'est-ce pas ? Quel goujat ! 

HERNERT 

C'est sur Blondel que retombera le scandale... 
Seulement je n'en sais pas plus long que ce que 
les journalistes ont raconté. 

MADAME BOUGUET 

Oh ! ils ont dit la vérité... C'a été une agression, 
mon cher, une véritable agression dans les cou- 
loirs de l'Académie, devant une vingtaine de col- 
lègues... On venait de voter pour l'élection au 
fauteuil de Morière. Dans la salle de séance, en 
sortant, Blondel a levé la main sur Laurent en 
prononçant d'inintelligibles paroles... ou du moins 
on se plait à m'assurer qu'elles étaient inintelli- 
gibles... Enfin, la boue, quoi, la boue !... Alors, 
voyez, toutes ces sales feuilles se sont emparées 
de l'affaire et la politique s'en mêle... il y a deux 



i64 LES FLAMBEAUX 

partis maintenant... On s'en donne à cœur joie !... 
Voyez les manchettes !... (Elle montre un journal.) 
Notre vie privée étalée mensongèrement, avec 
des doigts haineux et salisseurs !... La curée !... 
Ça donne le frisson !... 

HERNERT 

Pourquoi la ramassez-vous, cette fange de rue 
et de salle de rédaction ? 

MADAME BOUGUET 

Je ne la ramasse pas, vous êtes bon I Je la re- 
çois... Et vous avez lu dans certains journaux des 
insinuations abominables sur ma propre per- 
sonne ? 

HERNERT 

Je ne veux pas prendre connaissance de ces 
bassesses... La seule chose qui me peine, c'est le 
fait qu'un homme de science comme Blondel en 
soit descendu là ! 

MADAME BOUGUET 

Oui, c'était là notre ami !... Et croyez-vous 
qu'il s'est encore trouvé des gens, des collègues 
notamment, qui voulaient forcer Laurent à de- 
mander une réparation par les armes à son ancien 
ami... C'eût été complet !... Je m'y suis opposée 
de toutes mes forces... J'ai senti qu'il allait céder 
à ces conseils perfides. Nous nous y sommes oppo- 
sées toutes les deux, n'est-ce pas, Marcelle ? 

MARCELLE 

Et nous voilà tranquilles, maintenant, 

MADAME BOUGUET 

Il n'aurait plus manqué que cela !... N'est-ce 
pas que j'ai bien fait ? Vous m'approuvez, vous. 
Monsieur Hernert ? 



ACTE TROISIEME i65 

HERNERT 

Certainement... Quand on a atteint la zone 
supérieure de la gloire et du respect national, un 
savant de cette taille ne doit pas se commettre 
à des réparations de ce genre. Il ne ressortit pas 
à ce code d'honneur-là ! Je considère que lever 
bêtement la main sur lui constitue une sorte de 
sacrilège. 

MADAME BOUGUET 

Mais oui, mais oui, mille fois 1... Voilà la véri- 
té 1 II l'a compris d'ailleurs et s'est résigné... A 
l'heure où le monde entier applaudit à cette dé- 
couverte, où nous tenons peut-être la guérison du 
cancer, à l'heure où toutes les espérances sont 
tournées vers nous... que le collaborateur rancu- 
neux, et peut-être jaloux, se détache de la trinité 
soit !... qu'il s'en aille !... mais il ne fera pas tom- 
ber le grand homme avec lui !... Je suis sûre qu'au 
Muséum, aujourd'hui, il aura été accueilli avec 
le respect accoutumé ! 

MARCELLE 

Tenez, Monsieur Hernert, je vous recommande 
ceci... 

Elle montre une brochure à couverture rouge. 
MADAME BOUGUET 

Vous pouvez lire. Ah ! c'est du propre I 

HARCELLE, elle s'approche d'Hernert, la brochure 
en ntairis, bas. 

Hélas I... Vous savez où ils sont en ce moment ? 

HERNERT 

C'est pour cela, que moi, je suis ici, Mademoi- 
selle. 

MARCELLE 

Tout pous a été si soigneusement caché par 



i66 LES FLAMBEAUX 

mon père, que la vérité m'est connue depuis à 
peine une heure !... Vous pensez quel coup et, 
depuis, par quelles transes je passe I... Il a fallu 
user de subterfuges pour décider ma mère à s'en- 
fermer ici, chez elle, sous prétexte d'attitude et de 
dignité, car je redoutais par-dessus tout qu'une 
indiscrétion, qu'une maladresse échappée à quel- 
qu'un du personnel lui donnât l'éveil. De la sorte, 
quand il reviendra, car il va revenir sain et sauf, 
malgré l'heure avancée, maman n'aura plus à 
s'émouvoir !... Mais, comme il tarde !... Pourvu 
qu'il ne soit rien arrivé !... 

HERNERT 

Vous connaissez le proverbe. Pas de nouvelles... 

MADAME BOUGUET, qui classe son courrier. 

N'est-ce pas que c'est du propre ? 

HERNERT, froissant la brochure et se retournant 
vers Madame Bouguet. 

Immonde ! Ah I tout cela est vraiment sans 
joie et sans beauté. Evidemment, la première 
conséquence va être le départ de Blondel ? 

MADAME BOUGUET 

Bien entendu... Aucun lien officiel ne nous atta- 
chait!... Il n'a pas de titre particulier à l'Institut 
qui est autonome et placé sous la direction unique 
de mon mari. Je ne l'ai pas revu... mais j'espère 
bien qu'il aura le tact de ne plus se montrer ici... 
Il s'est tenu dans son appartement du reste. 
Quelques formalités à remplir seront indispen- 
sables. Je pense recevoir bientôt sa lettre de dé- 
mission... ou plus exactement son retrait de colla- 
boration... Nous l'attendons d'un moment à 
l'autre. Et juste quand nous atteignions la der- 
nière marche 1... Car il avait collaboré plus inti- 
mement encore à la sérothérapie. Il avait de lui- 



ACTE TROISIÈME 167 

même trouvé, le mois dernier, une amélioration 
incontestable du sérum par une adjonction col- 
loïdale qui atténue la terrible virulence 1 L'immu- 
nisation est désormais une échéance peut-être 
proche !... Quel résultat à répartir entre eux 
deux I... 

HERNERT 

Allons donc ! Pour le public, la découverte est 
votre œuvre à vous deux, le mari et la femme. 

MADAME BOUGUET 

Eh bien, mon cher ami, là serait peut-être l'in- 
justice. Rien ne m'empêchera de dire que l'apport 
de Blondel a été considérable dans nos travaux. 
C'était une belle intelligence. Quel dommage I 
S'il n'était pas, et de beaucoup, égal à Laurent, 
soyez bien persuadé que moi, sans ces deux 
hommes-là, je n'aurais pas été à même de faire 
avancer la question d'un pas. 

HERNERT 

Non, non, Blondel vient de signer sa part de 
collaboration ; et c'est une signature d'ouvrier. 



SCÈNE IV 
Les Mêmes, HERVÉ 

HERVE, entrant. 

Monsieur Hernert, je vous cherchais. 

HERNERT 

Moi ? 

HERVÉ 

Figurez-vous que le cocher qui vous a amené 
rapporte ceci qu'il assure vous appartenir. Vous 
l'aviez laissé dans sa voiture. 



i68 LES FLAMBEAUX 

HERNERT 

Tiens ! 
Hervé lui fait signe de venir à Vécart et lui remet un 
paquet. 

HERVÉ 

C'est un pur prétexte. Il veut vous voir. On 
lui a appris que vous étiez là auprès de sa femme 
Il veut vous dire un mot. 

HERNERT 

J'y vais... Mais quelle situation, cher Monsieur I 
La fille cache à la mère une vérité pénible et 
nous-mêmes en cachons une plus cruelle encore à 
cette enfant... Sortons vite... Je me défie de leur 
perspicacité. r^au^J Vous permettez, Madame Bou- 
guet... Une erreur, sans doute. Il faut que je dee- 
cende. 

MADAME BOUGUET 

Mais vous revenez, n'est-ce pas ? 

HERNERT 

Si vous le permettez. 

// sort. 

SCÈNE V 
MADAME BOUGUET, MARCELLE 

MADAME BOUGUET 

Tiens, Marcelle, puisque nous sommes seules... 
Dans mon courrier, à l'instant, Talloires vient de 
me remettre cette lettre... 

MARCELLE 

De qui ?... 

MADAME BOUGUET 

D'Edwige... Une pudeur bien compréhensible 



ACTE TROISIÈME 169 

nous fait éviter de parler d'elle, mais surmontons 
cette répugnance. Tu sais où se trouve Edwige ? 

MARCELLE 

Tu ne voudrais pas que je l'ignore ! C'est une 
de mes préoccupations. Je sais qu'elle s'est enfer- 
mée dans un logement de l'orangerie, l'ancienne 
chambre du cocher... et là, elle écrit, elle écrit, 
paraît-il... Elle doit rédiger des monceaux de 
mémoires avec sa manie épistolaire... Elle de- 
vrait seulement les rédiger ailleurs qu'à l'Ins- 
titut !... 

MADAME BOUGUET 

Eh bien, sache que c'est moi, Marcelle, je puis 
bien te l'avouer maintenant, moi-même qui ai 
exigé d'elle, dans la seule et pénible entrevue que 
nous ayons eue, qu'elle ne quittât pas l'Institut... 
Elle peut divorcer, ou retourner à l'étranger, la 
suite de son existence m'importe peu, mais j'es- 
time qu'il nous vient assez de souffrances d'elle 
pour qu'en retour elle demeure actuellement à 
notre disposition... 

MARCELLE 

C'est-à-dire ? 

MADAME BOUGUET 

C'est-à-dire que pour l'instant, je ne veux pas 
qu'elle donne raison à l'opinion publique par 
une fuite intempestive !... Que cette femme de- 
meure consignée, c'est le mot, jusqu'à ce que nous 
levions cette consigne : c'est indispensable. Le 
mieux eût été, certes, qu'elle disparût avec son 
triste époux, mais il ne faut pas espérer une ré- 
conciliation. 

MARCELLE 

Ce serait folie d'y songer. Elle refuse même» 
m'a assuré Hervé, de revoir son mari, et, de ce 
sentiment, je ne saurais lui en vouloir. 



ijo LES FLAMBEAUX 

MADAME BOUGUET, lisant. 

« Madame, il faut que vous sachiez que mon 
soin unique, mon acharnement, sera celui-ci : où 
que je vive, où que ce soit, je demeurerai enfermée 
dans une chambre avec des bouts de sténographie 
conservés, quelques brouillons que j'avais pro- 
videntiellement jetés dans un tiroir ; avec ce que 
ma mémoire fidèle saura se rappeler, je m'effor- 
cerai de reconstituer non l'œuvre détruite, hé- 
las !.,. car, seul, Monsieur Bouguet pourra, peut- 
être, y parvenir, s'il en a l'énergie... mais quelques 
fragments et un plan général. Au fur et à mesure, 
vous recevrez ces documents qui pourront servir 
au maître pour réédifier le manuscrit. C'est à cette 
tâche que je vouerai mes jours et pour le reste... » 

MARCELLE, ^interrompant. 

Tais-toi. 



SCÈNE VI 
Les Mêmes, HERNERT, HERVÉ 

HERNERT, à Madame Bouguet. 

Je VOUS demande pardon, l'erreur est réparée, 

HERVÉ, à Madame Bouguet. 

Vous m'avez prié de vous prévenir de tout ce 
qui se passerait. Eh bien, voici le devis qu'ap- 
porte Leclerc. Il me parait tellement exagéré... 

madame BOUGUET 

Vous permettez, Hernert. 

HERNERT 

Je vous en prie. (S' approchant de Marcelle pendant 
que Hervé entretient exprès Madame Bouguet près de la 



ACTE TROISIÈME 171 

fenêtre, à la table.) Mademoiselle, votre père est 
rentré. 

MARCELLE, avec un cri de joie. 

Eh bien, pourquoi ne monte-t-il pas ?... Ah I 
mon Dieu, je lis dans vos yeux un malheur. 

HERNERT 

Ne vous effrayez pas... Il est blessé, mais très 

légèrement blessé. (Marcelle est presque défaillante.) 
Prenez garde à votre mère. 

MARCELLE 

J'aurai du courage, mais la vérité, je vous en 
supplie... Je puis l'entendre. 

HERNERT 

Il y a une heure que votre père a été ramené 
ici... On vient de procéder à un examen rapide 
dans sa chambre, là, à deux pas de vous, derrière 
ce cabinet de toilette... Nous avions fermé la 
double porte à clef à cause de Madame Bouguet... 
La balle est entrée dans le gras de l'épaule, mais 
n'a touché aucun organe. 

MARCELLE 

J'ai la tête qui tourne. 

HERNERT 

Ne vous alarmez pas. Rien de grave ou de pé- 
rilleux, à coup sûr. La meilleure preuve, il va 
vous la fournir lui-même. Maintenant que l'exa- 
men est terminé, on va passer à la radiographie 
dans le cabinet de toilette, ici, à côté, mais votre 
père redoute la première émotion de Madame Bou- 
guet si elle le voyait étendu ou alité ; il vient de 
me faire appeler pour me communiquer ses or- 
dres... car avec un tel homme, il faut en passer 
par où il veut 1... Du reste, Pra vielle, qui a été 



ija LES FLAMBEAUX 

son médecin, l'autorise, selon le vœu qu'il en 
formait, à rester debout, mais les quelques se- 
condes nécessaires seulement... Donc, il a été 
décidé qu'il va traverser ce cabinet de toilette et 
entrer ici, appuyé sur le bras de Pravielle, de 
façon à ce que Madame Bouguet ait la vision de 
son mari debout. Pravielle vous prie de préparer, 
sans en avoir l'air, quelques coussins sur la chaise 
ongue de Madame Bouguet. 

MARCELLE 

Oui... c'est possible... Allez, dépêchez-vous ! Je 
ne vis plus 1 

Il désigne la porte du cabinet de toilette à gauche 
et sort précipitamment avec Hervé, qui le guettait 
tout en parlant à Madame Bouguet. 



SCÈNE VII 
MADAME BOUGUET, MARCELLE 

MADAME BOUGUET, étonnée, à sa fille. 

Eh bien, quoi ? il s'en va encore ? Qu'est-ce 
que cela veut dire ? 

MARCELLE 

Il a peur de nous déranger, je pense. 

MADAME BOUGUET 

Il est étrange... Et toi, qu'as-tu ? 

MARCELLE, arrangeant le canapé. 

Cette journée ! Je me sens un peu souffrante... 
La tête me tourne. 

MADAME BOUGUET, méfiante. 

Oui... mais tout à coup... ainsi... Enfin, je 



ACTE TROISIÈME ijS 

trouve tout cela extraordinaire ! Hernert qui dis- 
paraît... ce va-et-vient continuel... ton émotion... 

MARCELLE 

Que vas-tu imaginer, maman ?.., De la lassi- 
tude, voilà tout. Passe-moi ce coussin... 

MADAME BOUGUET 

Ah ! mais, ah ! mais 1 On me cache quelque 
chose... Est-ce que par hasard ?... 

MARCELLE 

Quoi ?... 

MADAME BOUGUET 

Oh ! J'ai des doutes ! J'essaie en vain de me les 
dissimuler. Ce retard anormal de ton père... Mar- 
celle, où est ton père ? 

MARCELLE 

Comment veux-tu que je le sache plus que toi ? 

MADAME BOUGUET 

Ta voix ment... Vous me cachez tous un acci- 
dent. 

MARCELLE 

Calme-toi, maman, calmons-nous... nul acci- 
dent. 

MADAME BOUGUET 

Alors, parle... Je comprends. Ils se sont battus, 
n'est-ce pas ?... 

MARCELLE 

Eh ! je n'en sais pas plus que toi ! 

MADAME BOUGUET 

Ah ! c'est un demi-aveu... Mon Dieu, si tu t'es 
ainsi étendue, après qu' Hernert a eu conversé 
avec toi, à voix très basse, c'est que tu viens 
d'apprendre une mauvaise nouvelle... Tu me la 
dissimules... 



1^4 LES FLAMBEAUX 

MARCELLE 

Que vas-tu imaginer, maman ? 

MADAME BOUGUET 

Vous mentez tous... vous mentez tous... Quel 
est ce bruit en marche qui vient?... ces pas mous, 
trop lents... Ah I que j'ai peur !... que j'ai peur 1... 

Elle recule, tout en prêtant Voreille. La porte s'ouvre. 
Parait Laurent en chemise molle, le bras gauche 
et la poitrine bandés, soutenu par le docteur. Ils 
sont précédés de Hernert. Bouguet a une cigarette 
à la bouche et sourit. 



SCÈNE VIII 

Les Mêmes, BOUGUET, 
LE DOCTEUR HERNERT, PRAVIELLE 

MADAME BOUGUET, poussant un cri d'effroi. 

Blessé I Tu es blessé ?... 

Elle s'élance vers lui. Pravielle et Hernert lui font 
signe de ne pas s'avancer. 

HERNERT 

Une simple éraflure I.., 

BOUGUET 

Rien, rien, ma chérie... Tu vois, Jeanne, c'est 
comme si je m'étais flanqué dans l'escalier... Au- 
cun mal !... Ah 1 c'est bon, une cigarette, tout de 
même. 

HERNERT 

Mettez-vous là... Etendez-vous. Nous allons 
vous installer. 

BOUGUET, du bras droit, il tend la cigarette 
à Hernert, bas. 
Merci, mon ami. Maintenant que l'effet est 



ACTE TROISIÈME ijô 

produit, je n'irai tout de même pas jusqu'à la 

fumer 1 

MARCELLE, lui baisant le iront pendant qu'on Vétend 

avec mille précautions sur le canapé et qu'on met des 

oreillers. 

Père chéri ! Quelle émotion tu m'as faite ! 

PRAVIELLE 

Doucement, doucement !... Encore un coussin... 
MADAME BOUGUET, de loin, interroge. 

Messieurs, ce n'est rien ? Pravielle, dites, dites- 
moi ?... 

Madame Bouguet est restée exprés un peu éloignée. 
Vémotion Vempéche de parler. Une douloureuse 
attitude de dignité froissée. 

PRAVIELLE 

Non, Madame, ce sera, rassurez- vous, peu de 
chose. Du premier examen rapide, nous avons 
conclu que la balle n'a pas atteint le poumon. Elle 
a contourné la paroi thoracique et doit se trouver 
à quelques centimètres de l'omoplate. 

BOTJGUET, souriant. 

C'est un très joli logement I 

HERNERT 

Vous voyez, il fait des mots. Il n'est pas bien 
malade 1 

PRAVIELLE 

L'extraction sera, je pense, très aisée... Sans 
quoi, nous n'aurions pas toléré l'imprudence qu'il 
vient de faire, car c'est une imprudence tout de 
même de s'être levé ! Mais, il tenait tant à ce que 
vous le voyiez debout ! Je n'ai pas osé le lui inter- 
dire. Après la radiographie, il faudra par exemple 
qu'il demeure couché et les bras immobiles plu- 
sieurs jours... 



i;6 LES FLAMBEAUX 

MARGELLE 

Tu souffres, père ? 

BOUGUET 

Non 1 C'est même curieux comme je souffre 
peu ! (A Pravielle.) Regardez 1 (Il lui désigne du re- 
gard sa femme.) On dirait que c'est elle qui a reçu 
la balle. 

MADAME BOUGUET, qui a entendu, et gravement. 

Peut-être... En plein cœur... 

BOUGUET 

Ne sois pas trop sévère, ma chérie. Je ne pouvais 
agir autrement, je t'assure. (Bas à Pravielle.) 
Eloignez-les une seconde... J'ai à vous dire quelque 
chose d'important, maintenant qu'elle m'a vu. 
PRAVIELLE, à Madame Bouguet. 

Chère Madame, il faut me laisser seul avec Bou- 
guet... Je vous en demande pardon, mais l'immo- 
bilité, le calme, sont nécessaires. Oubliez un ins- 
tant que vous êtes l'épouse. 

MADAME BOUGUET, avec une rougeur subite, 
comme si on Vavait offusquée. 

On oublie difficilement ces choses-là. Monsieur. 
Viens, Marcelle... Mais votre diagnostic est-il cer- 
tain, au moins ?... 

PRAVIELLE 

Je ne crois à aucune complication et je vais 
vous rappeler... Je m'excuse, chère Madame, mais 
il est dans les mains de la Faculté. 

MADAME BOUGUET, tristement. 

Hélas, je sais par expérience que dans la vie le 

rôle d'épouse ne précède jamais et suit toujours 

le cortège ! (Vivement.) Marcelle, viens, mon petit. 

Elles sortent en laissant la porte ouverte, pour que 

Hernert puisse les suivre. Hernert, durant cet 

aparté, a parlé bas à Bouguet qui sourit. 



ACTE TROISIÈME 177 

BOUGUET, au moment où il ça s^en aller. 

Hein, vous souvenez-vous, Hernert, de notre 
conversation dans le jardin, il y a quelques mois ? 

HERMERT 

Si je m'en souviens 1 

BOUGUET 

Comme c'est beau, deux hommes qui se com- 
prennent !... Deux hommes I... 

// appuie sur le mot, 
PRAVIELLE, se rapprochant. 

Je vous en prie. Monsieur Hernert. 

HERNERT 

C'est juste... 

Il lui serre la main. 
BOUGUET 

A bientôt, maintenant que vous êtes à peu 
près sûr de me revoir... 

HERNERT 

Tout à fait sûr ! ... 

BOUGUET 

Regardez-moi bien tout de même... comme si 
ça ne l'était pas. 

Il lui serre la main en le regardant fixement. Hernert 
s^en ça avec un geste un peu contracté et en par- 
lant bas au médecin qui referme la porte. 



SCÈNE IX 
BOUGUET, PRAVIELLE 

BOUGUET, sans bouger la tête, à voix très retenue. 

Maintenant, Pravielle, pas de blagues I... Je 
serai votre homme dans quelques minutes ; je me 



,;;8 LES FLAMBEAUX 

livrerai à vous, mais y eût-il une chance sur mille 
que des complications se produisent, il faut que 
je le sache. 

PRAVIELLE, s^ asseyant près de lui. 

Il n'en est pas question. 

BOUGUET 

La vérité... vous entendez bien ! J'ai absolu- 
ment besoin de la connaître. Je suis épouvanté en 
pensant à la situation effroyable que je laisserais 
derrière moi, s'il m'advenait de disparaître avant 
d'avoir pu dicter mes volontés. Cet institut a été 
toute ma vie... je veux en régler la destinée, l'ave- 
nir... non, non, laissez-moi parler... Et puis, la 
dignité de mon nom compromis... ma femme et 
ma fille... Ce serait lamentable !... Et ce sont là 
des dispositions, hélas ! que je ne peux écrire !... 
Mon devoir suprême, même avant de penser à ma 
sauvegarde, est de laisser debout un édifice qui a 
fait tout mon effort et qui pourrait s'effondrer 
dans une faillite sans nom ! Maintenant, allez-y I 

PRAVIELLE 

Je vous ai laissé m'exposer tous vos scrupules, 
mon cher ami. Si vous étiez en danger, je ne 
manquerais pas de vous le dire, je vous le pro- 
mets. Je connais la situation à laquelle vous faites 
allusion et je m'inclinerais devant votre grave 
volonté. 

BOUGUET 

Alors, mon cas... 

PRAVIELLE 

Pour l'instant, le diagnostic me paraît bien dé- 
terminé. La balle peut être logée à proximité du 
poumon, mais le poumon n'est sûrement pas 
touché. Je vous ai observé tout le long du trajet 



ACTE TROISIÈME 179 

et vous m'avez dit vous-même qu'à aucun mo- 
ment vous n'avez craché le sang. II n'y a pas eu 
d'hémoptysie... 

BOUGUET 

S'il y avait hémoptysie, si légère soit-elle, ce 
serait le signe certain que la balle logerait dans le 
poumon, n'est-ce pas ? Et alors ?... 

PRAVIELLE 

C'est un des seuls cas où l'on puisse, a priori^ re- 
douter qu'il y ait péril ou danger... Dans ce cas, 
le malade est sous la menace d'une hémorragie 
qui peut être ou légère, ou grave, ou funeste... 
mais, encore une fois, je me serais opposé à votre 
transport, si je n'étais convaincu que la balle 
n'intéresse que la paroi thoracique. Nous allons 
en avoir le cœur net. Vous serez, je pense, com- 
plètement rassuré après l'examen radiographique. 

BOUGUET 

Merci, mon ami... Allez, en effet, préparer la 
radiographie avec Hervé et les autres... et faites 
entrer ma femme, je vous prie. 

PRAVIELLE, après une hésitation. 

Je redoute votre émotion et les paroles. 

BOUGUET, fermement. 

Vous avez vu, la pauvre créature déçue et 
froissée s'est tenue à l'écart quand je suis entré !... 
Malheureuse femme ! Je ne dirai que les mots 
nécessaires, indispensables, mais, n'aurait-elle de 
moi qu'un baiser, je le lui donnerai sans témoin, 
comme je le dois (Avec autorité. J^ et comme je le 
veux... 

PRAVIELLE, s'inclinant. 

C'est trop naturel, après tout ! Je consens à ne 
pas vous contrarier. Demeurez seulement rigou- 



i8o LES FLAMBEAUX 

reusement immobile et mesurez vos paroles. Je 
n'exige pas plus. 

BOUGUET 

Allez. 

PRAVIELLE, entr'ouvrant la porte de droite. 

Voulez-vous avertir Madame Bouguet de ma 
part qu'elle est autorisée à venir auprès de son 
mari ? (A Bouguet.) Encore une fois, je vous re- 
commande, mon ami, le plus grand calme. 

BOUGUET 

Soyez tranquille, et merci de la permission... 
merci pour tout... 

Pravielle sort à gauche. Entre ensuite Madame Bou- 
guet par Vautre porte. 



SCÈNE X 
BOUGUET, MADAME BOUGUET 

BOUGUET 

Me pardonnes-tu, Jeanne ? 

Silence. 

MADAME BOUGUET, ne s* approchant pas. 

J'éprouve une mortification infinie. Mais ce 
n'est pas l'heure de te reprocher quoi que ce soit, 
n'est-ce pas ? Tu viens de justifier toutes les ca- 
lomnies qui montent vers nous, vers toi... Tu as 
fait plus que de donner raison à Blondel. Tu as, 
par ce duel inattendu entre deux collaborateurs 
et deux savants, sanctionné pour ainsi dire ton 
aventure avec cette fille. Laurent, est-ce pour 
elle que tu t'es battu ?... 



ACTE TROISIÈME i8i 

BOUGUET 

Ma femme, ma femme bien-aimée !... Comment 
peux-tu me demander cela ? 

MA.DAME BOUGUET, éclatant. 

Ah I Laurent, c'est que je t'aime tant ! 
Elle se précipite à genoux près du canapé. 
BOUGUET 

Et je ne peux même pas aller à toi pour t'em- 
brasser ! (Elle se lève et avec précaution lui donne plu- 
sieurs baisers sur le front.) Comme j'ai abimé ta 
vie !... 

MADAME BOUGUET 

N'emploie pas de pareils mots, Laurent... Rien 
n'est abîmé en nous, ou si peu... Pense à ta pauvre 
épaule blessée... qu'il faut guérir... que nous allons 
guérir tout doucement... à l'aise... loin des mé- 
chants I... On vient de me raconter ce duel 1... 
Tiens, j'aime mieux ne pas avoir su... 

BOUGUET 

Que tu es belle ! Et quel chagrin j'aurais eu à 
te quitter !... Je ne suis pas en danger, mais laisse- 
moi'.te parler comme si je l'étais... si, laisse... pour 
le plaisir... pour le plaisir seulement !... Laisse-moi 
te dire comme on le ferait dans un testament, que 
ta bonté envers moi a passé toute expression... 
Tu as été un idéal et une influence. Peut-être seule 
n'aurais-tu pas fait ce que nous avons fait, c'est 
vrai, mais nos découvertes, nos recherches, tout 
ce qui est spirituel dans la vie est devenu, à tes 
côtés aussi simple, aussi naturel que la lumière 
du jour !... 

MADAME BOUGUET, laissant couUr ses larmes 
Mon ami, mon époux. 



182 LES FLAMBEAUX 



BOUGUET 



Je ne t'ai pas trompée, crois-moi. Il se peul 
que j'aie rêvé de plaisir quelquefois, car ma na- 
ture est brutale et grossière, mais, Jeanne, quelle 
lèvre méprisante j'ai posée sur ce qui n'était pas 
toi 1 

MADAME BOUGUET 

Laisse bien ta tête sur l'oreiller... Je ne veux 
pas que tu bouges... Ne parle pas... 

BOUGUET 

Assieds-toi... Regardons-nous longtemps, long- 
temps... Repasse toute ta jeunesse, toute ta vie 
dans mes yeux. Je repasserai la mienne dans les 

tiens. (Ils se fixent ainsi pendant un très long temps. 

les yeux humides.) Vois-tu, ma chérie, désormais, 
je n'aurai plus qu'une pensée, toi... toi seule I.., 
Ecoute bien... je ne suis pas en danger, c'est 
entendu... mais, à tout hasard... il peut toujours 
survenir un accident... il faut que je prenne toutes 
mes précautions, que je règle la situation... 

MADAME BOUGUET 

Laurent, ne pense pas à des choses vaines, ne 
te tourmente pas. 

BOUGUET 

Hier, j'ai sommairement résumé mes instruc- 
tions par écrit mais aucune allusion n'est faite 
à notre vie privée... Or, j'ai pris des résolutions.., 
Et que je guérisse vite, lentement ou pas, ces ré- 
solutions sont, tu l'entends, inébranlables. J^ 
veux les notifier aux intéressés, dès maintenant.., 
(S'animant.) Il faut que demain la face des choses 
soit changée ici... Songe, les journaux, le public 
la meute nous guettent !... Il faut nous tirer 2 
tout prix de ce désarroi lamentable, hideux... 



ACTE TROISIÈME i83 

MADAME BOUGUET 

Je n'ai pas l'habitude de discuter tes ordres, 
tu le sais... quels qu'ils soient... Ces précautions 
sont exagérées, mais si elles peuvent t'apaiser... en 
effet... (Résolue.) Que faut-il faire ? Et qu'exiges- 
tu ? Je le ferai... 

BOUGUET, açec intention. 

Je veux ordonner moi-même. Et cela, dans un 
seul but : ton intérêt, ton bonheur. 

Ils se taisent, un peu haletants. 

MADAME BOUGUET, tout à COUp. 

Ah I j'hésite à comprendre... Tu veux la re- 
voir... elle ? Non, pas cela... pas cela... Laurent!... 
Ses yeux supplient, apeurés. 

BOUGUET 

Alors, c'est que tu n'as guère pénétré ma pensée 

MADAME BOUGUET 

Tu veux la revoir... elle 1 

BOUGUET 

Il le faut. Tu peux te fier à moi. Elle est encore 
ici, n'est-ce pas ?... 

MADAME BOUGUET, se ressaisissant. 

Elle s'est enfermée. Elle attend nos détermina- 
tions, c'est vrai. Je les lui ai promises, 

BOUGUET 

Eh bien, il faut qu'elle vienne... et les entende 
de ma bouche... 

MADAME BOUGUET 

Oh ! à cet instant !... Elle, près de toi I... 
Quelle peine 1 Pourquoi maintenant ?... Tu as 
bien le temps !... 



i84 LES FLAMBEAUX 

BOUGUET 

Non, les minutes sont comptées... J'en suis 
avare. 

Elle se lève simplement, va à la cheminée et sonne. 

MADAME BOUGUET 

Après tout !... (Elle s^ approche du bureau et écrit 
un mot dans le silence. Le domestique entre.) Portez 

ceci à Madame Blondel et introduisez-la ici direc- 
tement. 

// sort. 
BOUGUET 

Tu vas entendre les quelques mots que je dirai. 

MADAME BOUGUET, avec dignité. 

Non, Laurent, je ne les entendrai pas... Je m'en 
veux du sentiment inférieur qui m'agitait à l'ins- 
tant... Je ne doute pas de toi... Ce que tu feras 
sera bien fait, ce que tu diras sera bien dit. Je 
n'ai même pas voulu connaître ce qu'avait été 
au juste cette femme dans ton existence, quelle 
part tu lui en avais donnée... Je la crois infime, 
mais, quand je me tromperais, je te répète que 
je m'inclinerais encore devant ta volonté sûre- 
ment loyale... Je vais aller rejoindre Pravielle, 
à côté. Je lui dirai que tu te reposes quelques ins- 
tants et que tu souhaites ces minutes de sommeil 
avant de procéder à l'examen radiographique. 
Lorsque tu désireras m'appeler, tu n'auras qu'à 
frapper sur ce timbre. (Elle place une petite table 
près de lui.) Je reviendrai, et tu me retrouveras 
alors comme je serai sortie, sans curiosité, sans 
appréhension, et avec toute la déférence de l'a- 
mour. A tout à l'heure, mon chéri... (Elle se 
penche vers lui.) Tu ne souffres pas trop ? Ça ne 



ACTE TROISIEME i85 

te fait pas trop mal ?... Reste bien étendu... mon 
chéri... 

Elle Vemhrasse doucement sur le front et sort en lui 
dissimulant un visage d'énergie navrée. 



SCÈNE XI 
BOUGUET, puis EDWIGE 

Laurent, resté seul, ne bouge pas, la tête sur Voreiller 
qu'on lui a placé tout à l'heure sous la nuque. 
Bruit de porte discret. Edwige vient d'entrer. Le 
canapé est placé de façon que Bouguet ne peut pas 
voir entrer. 

BOUGUET 

C'est VOUS, Edwige ?... Enfin !... Je craignais 
tant de ne pas vous revoir... 1 

EDWIGE, accourant. 

Blessé !... Vous êtes blessé !... Pas grièvement, 
n'est-ce pas ?... On m'a dit que ce ne serait 
rien I... Oh I comme c'est bon à vous d'avoir 
permis que je vienne 1... Quand on m'a apporté 
ce mot, j'ai frémi... j'ai cru à une catastrophe I 
Mais, mon Dieu, tout de même, après ces huit 
jours, vous revoir ainsi tout à coup, la tête en 
arrière, quelle abomination !... Oh ! tout ce qui 
est arrivé, par ma faute, par ma faute I... 

ElU parle, incohérente, affolée. 

BOUGUET 

Je redoutais cette explosion. Sois maîtresse de 
toi ; je ne peux parler qu'à voix très mesurée... 
avec des mots brefs... Surmonte tes nerfs 1 Et 
écoute... Nous ne disposons que de deux minutes, 
pas plus !... 



186 LES FLAMBEAUX 

EDWIGE 

Oui... à voix basse... oui... je vous écoute... Là... 
ne vous fatiguez pas... Tout ce que vous vou- 
drez !... Je ne comprends pas pourquoi on a ou- 
vert ma cage tout à coup... pourquoi je suis ici... 
à vos côtés... moi qui croyais ne jamais vous 
revoir ! Mais je vais surmonter l'épouvante de 
vous retrouver ainsi... Oh 1 cet homme a osé !... 
Dieu, que je le hais I... Oui, je divague, je sais... 
Ne vous tourmentez pas... je serai sage... j'écoute 
les mains jointes... là, là... Alors, vous voulez... 
quoi... quoi ?... C'est là, n'est-ce pas ?... En des- 
sous du bras ?... C'est douloureux, dites ? 

BOUQUET 

ji-coute. Ce que je ne peux pas avouer a ma 
femme, à toi, mon enfant, je le puis... Je crois 
que je suis extrêmement atteint... Je suis peut- 
être prrdu. 

EDWIGE 

Qu'est-ce là ?... 

BOUGUET 

Regarde ce mouchoir. (Il sort du coussin le mou- 
choir qu'il y a caché tout à Vheure.) Je l'ai caché à 

tout le monde parce qu'on m'aurait interdit de 
parler à ceux qui doivent m'écouter, et ça... 
jamais ! jamais !... Plutôt la mort... Cette tache 
de sang, c'est le signe certain que la balle loge 
dans le poumon... Je peux m'en tirer, seulement, 
c'est... très grave. 

EDWIGE, perdant la tête. 

Mais il faut appeler... Il faut appeler... Il faut 
vous sauver... Mon Dieu, que dites- vous là ? Mais 
c'est effrayant ! 

Elle se lève pour se précipiter vers la porte. 



ACTE TROISIÈME 187 

BOUGUET, frappant de la main libre 
sur le bras du fauteuiL 

Non 1... Ici !... Obéis ! Obéis donc ! La mort ne 
m'effraie pas... C'est théorique, la mort I Mets-toi 
là... proche... Voici ce que j'exige de toi. (Elh 
retient ses sanglots.) Que je vive OU que je meure, 
voici ma volonté... (Gravement.) Il faut que tu les 
laisses entièrement tranquilles 1... que tu ne les 
revoies jamais... même dans l'avenir, même dans 
cinq, huit, dix ans... Tu entends, il faut t'en aller..; 
pour toujours 1... 

EDWIGE, retrouvant ses larmes puériles. 

Bien sûr, c'est entendu... mais je ne sais même 
pas ce que vous me demandez !... Je vais retour- 
ner en Hongrie dès cette semaine... Qu'importe 
moi I Mais ce que vous me dites de vous ! C'est 
impossible I... Une pareille chose ne peut pas 
être !... 

BOUQUET, répétant. 

Dès demain, tu partiras... 

EDWIGE 

Dès demain... si vous voulez !... Oui... 

BOUGUET 

Même si, dans l'avenir, Blondel te rappelait... 
sait-on I... tu n'accepterais pas. 

EDWIGE, avec un réveil de tout Vêtre. 

Quelle horreur I... Cet homme qui vous a étendu 
là, tout sanglant !... 

BOUGUET, poursuivant. 

Si je mourais, j'ai mis dans mon testament... 

EDWIGE 

Cette torture ! Cette torture ! 



188 LES FLAMBEAUX 

BOUQUET 

On trouvera dans mon testament... une dona- 
tion qui doit assurer ton avenir. 

EDWIGE, rejetant sa chaise. 

Ah ! par exemple 1 Jamais ! jamais ! Si vou» 
quittiez la vie... si... 

BOUQUET, l'interrompt avec une autorité formidable 
et sans réplique. 

Tu accepterais. C'est indispensable. Ne me 
contrarie pas, ne tourmente pas ma conscience 
inutilement... à cette heure où il faut qu'elle se 
nourrisse d'espérance I 

EDWIQE, subitement, se met à rire pour le rassurer. 

Et puis, et puis... je promets tout ce que vou» 
voudrez... Suis-je bête de discuter 1 Quelle folie l 
Quelle folie de penser que vous soyez même en 
danger l Vous vivrez, vous éblouirez encore le 
monde de vos découvertes, de vos travaux, de 
votre grandeur, pendant que moi je serai dans 
quelque coin de ville, perdue, oubliée de vous à 
tout jamais... Moi, c'est fini, mais vous, vous 1 
Allons donc !... 

BOUQUET 

Qui sait !... Voici peut-être l'assignation !... 
Comme ce serait étrange, alors, que je meure pour 
avoir une fois, une seule, accepté les préjugés, les 
conventions, et la plus bête de toutes... celle du 
sang qui répare la vie... tandis que Blondel a été 
emporté par l'instinct de la possession, le pre- 
mier en date, celui qui vient du début du monde !... 
C'est drôle, tout de même I Deux savants qui 
soufflent leurs chandelles et s'entre-tuent, comme 
des ignares au nom des vieilles règles qu'ils sont 
chargés de transformer !... Comique, vraiment 1... 
Mon vieux maître Tardieu aurait souri, satisfait de 



ACTE TROISIÈME 189 

cette ironie... Ah ! justice, justice des idées (Avec 
un immense soupir.)^ que tu es donc difficile 1 

EDWIGE, écroulée sur le pied de la chaise longue 
Je suis désespérée !... Je suis désespérée !..• 
Pardon, pardon, mon adoré, pour avoir défondu 
si stupidement mon triste amour... Pardon même 
de vous avoir aimé ! 

BOUQUET, lui imposant la main libre sur le front. 

Il ne faut pas demander pardon d'aimer... mais 
d'avoir exigé toi aussi des droits illusoires I... 
Allons, ne pleure pas... Il ne convient pas de 
pleurer... Adieu, ma pauvre petite, car tu es une 
pauvre petite. Bonne chance ! Que la destinée te 
soit clémente !... Grandis et vieillis, harmonieu- 
sement, si tu le peux !... Je te le souhaite de tout 
mon cœur. (Une grimace de souffrance.) Quitte-moi, 
maintenant, nos minutes sont révolues 

// laisse retomber la tête $ur les coussins. 

EDWIGE, éperdument. 

Quoi ?... Adieu, comme cela !... C'est vrai ? Je 
ne puis pas rester plus longtemps à vos côtés ?... 
Quel cauchemar ! Cette entrevue de deux mi- 
nutes, la dernière !... Et quelle entrevue !... 

BOUGUET 

Va-t'en !... 

EDWIGE 

Ah ! c'est atroce !... surhumain !... M'arracher 
à vous ainsi comme au milieu d'une catastrophe 
et pour toujours, pour l'existence entière !... Oh I 
oh !... Alors, je ne vous reverrai plus jamais !... 
Est-ce possible, jamais plus ?... Ce visage-là !... 
ces yeux !... ces mains !.. tout ce qui a été mon 
amour I... Vous vivrez... mais pour moi ce sera 
tout comme si vous n'étiez plus !... Oh 1 c'est 



,90 LES FLAMBEAUX 

trop dur à supporter, un moment pareil. J'en 
mourrai sûrement !... 

BOUGUET 

Va-t'en, tu me fais un affreux mal... 

EDWIGE 

Voilà, voilà... Je m'en vais !... Adieu ! Adieu | 
Elle retombe en sanglots contre la chaise longue, 
embrasse au hasard les mains, la couverture. 

BOUGUET 

Enfant navrée 1... La vie n'a pas été non plus 
très juste pour toi... Efforce-toi de ne plus penser 
à moi, travaille... Tu verras, dans dix ans, je ne i 
serai qu'un souvenir heureux !... Par pitié, laisse- | 
moi... ma tâche est loin d'être terminée... (Sour- 
dement.) Le plus dur est encore à faire !... 

EDWIGE 

C'est vrai ; j'aurai trouvé encore moyen de 
vous martyriser par mon adieu éternel ! Oh ! mon 
ami ! Quel déchirement !... mon doux maître ! 
C'est fini, alors ?... C'est fini ?... dites, dites, 
dites ?... 

BOUGUET 

Eh 1 oui... Edwige !... Et ce n'est même pas un 
adieu !... c'est une bénédiction. (De la main il lui 
touche gravement la tête.) Bon COUrage ! 
EDWIGE 

Adieu, mon amour I adieu, vous I... toi 1... 
toi !... 

Elle marche à reculons, les mains désespérément 
tendues vers lui, puis sort en poussant des sanglots 
qui sont presque des cris. Alors, resté seul, il penche 
la tête en avant, prend son mouchoir et Vappuie sur 
sa bouche longtemps... Il la considère et ensuite 
le cache brusquement de la main libre sous un 
coussin. Il sonne sur un timbre à la portée de sa 
main. Quelques secondes après, entre Madame Bou- 
guet. 



ACTE TROISIÈME lyi 

SCÈNE XII 

BOUGUET, MADAME BOUGUET, 
puis ARTHUR 

BOUGUET, tout de suite. 
Jeanne, elle partira demain. Sois tranquille. 

MADAME BOUGUET 

Edwige m'est indifférente par comparaison. 
C'est lui 1... Tant que je le sentirai là, je respirerai 
mdil... (Avec un effort.) Mais je ne te demande rien.. 
Parlons de choses sérieuses et heureuses. Je viens 
de causer avec Pravielle, il m'a pleinement ras- 
surée, tu sais... Comme je suis contente !... Je 
l'appelle ?... 

BOUGUET 

Une seconde, Jeanne... Je vais te demander 
maintenant un effort et un courage plus coûteux. 
Mais je l'exige de toute la force de mon âme. 

MADAME BOUGUET, pressentant un sacrifice, 

mais inflexible dans la résolution prise. 

Je souscris à tout ce qui pourra t'apaiser et te 

rassurer. Après ce que m'a dit Pravielle sur la 

certitude de ta guérison, tout ne peut que m'ap- 

paraître léger, heureux. 

BOUGUET 

Sonne Arthur. 

MADAME BOUGUET 

Que lui veux-tu ?.,. 

BOUGUET 

Tu le verras. 

MADAME BOUGUET, repoussant toute autre idée. 
Oui... ça m'est égal !... (Avec exaltation.) Ce qui 

9 



iga LES FLAMBEAUX 

est essentiel, c'est ce que je viens d'entendre. 
Désires-tu que je te le répète mot pour mot ? Je 
suis si ravie !... Eh bien, il a assuré que la balle... 
Entre Arthur^ le garçon de salle. Il s^avance, timide. 
BOUQUET, sans le regarder. 
Approchez. 

ARTHUR 

Monsieur ne va pas plus mal ?... Il paraît que 
ça ne sera rien... Nous avons été bien attristés, 
Monsieur... 

BOUQUET 

Merci, Arthur... Allez dire à Monsieur Blondel 
que je l'attends ici... Qu'il vienne vite, très vite, 
par exemple... 

ARTHUR, stupéfait. 
A Monsieur Bl... (Il se reprend devant le regard 
sévère de Bouguet.) Bien, Monsieur. 

Il sort. 

MADAME BOUGUET, tremblante. 

Qu'as-tu dit ?... Laurent... J'ai dû mal en- 
tendre ou il faut que je sois folle ! ... 

BOUQUET 

Tu as bien entendu. 

MADAME BOUGUET 

Ohl 

BOUQUET 

Reste. J'exige impérieusement que tu sois là, 
cette fois ! 

MADAME BOUQUET, révoltée. 

Jamais ! Jamais !... Pas cela !... Je ne le pour- 
rais pas... Lui, ici, devant moi, ton meurtrier 1... 

BOUQUET 

Je l'exige, cependant ! 



ACTE TROISIÈME 193 

MADAME BOUGUET, se tordant les mains. 

Non, pas cela, Laurent !... Tu ne sais pas à quoi 
tu t'exposes ! Je ne sais pas moi-même de quoi je 
serais capable ! Malgré ton repos nécessaire et 
ma tendresse vigilante, je ne répondrais pas de 
moi, je te jure !... ne fais pas cela. Je sais bien 
que tu l'appelles pour le chasser, pour lui dire 
ton mépris et notre horreur... mais, par pitié... 
c'est toi que je veux épargner... Il va se passer 
quelque chose de hideux et tu en seras le témoin... 
Gela te fera mal... Pas maintenant ! Plus tard, 
plus tard, Laurent... Tu avais bien le temps. 
Pourquoi le faire venir maintenant ! Quelle folie 
te prend de te surmener l'âme et le corps au mo- 
ment où tu as le plus besoin de repos !... Tu n'es 
pas en danger, pourquoi faire ainsi maison nette, 
avec cette précipitation, comme si la mort était 
à nos trousses ?... C'est dément, et dément à moi 
de t'obéir... Tu sais si je te respecte et si je m'in- 
cline toujours devant tes ordres, mais, cette fois, 
non, je me révolte. Je m'y oppose. Je vais fermer 
cette porte. 

Elle se précipite à la porte. 

BOUGUET 

Ta résistance est inutile. Vous vous mettriez à 
cent qu'on ne m'interdirait pas cette comparu- 
tion I... Je suis d'ailleurs très maître de moi... 

MADAME BOUGUET 

C'est possible... Grâce au ciel, tu es pétri d'une 
autre argile que moi... mais, alors... chasse-le, en 
dehors de ma présence... sans exiger que je de- 
meure inerte, impassible, devant celui qui vient 
de tirer sur toi... de te loger cette balle dans la 
chair... Je t'en supplie, permets que je sorte... Je 
ne suis qu'une femme. 



194 LES FLAMBEAUX 

BOUGUET 

Non I Tu es plus, bien plus qu'une femme I... 
J'ai confiance en toi !... Tu vas rester, et tu seras 
sage, forte, bridée. Contiens-toi 1... J'attends cet 
effort de ton cœur... Reste, ma Jeanne... et pas 
de fatigue inutile... Jusqu'à ce qu'il soit ici, re- 
cueille-toi I Recueillons-nous dans notre ten- 
dresse... Silence !... 

MADAME BOUGUET, hésite^ baisse les yeux^ 
et, la voix résignée. 

Alors, donne ta main !.., 

Un long silence. Ils se tiennent la main, les yeux 
grands ouverts devant eux. La porte s'entr^ouvre 
lentement. 



SCÈNE XIII 
Les Mêmes, BLONDEL 

BOUQUET 

Eh bien, mon vieux... entre... entre... Tu vois 
dans quel état tu m'as mis !... Voilà ce que tu as 
fait de ton ancien compagnon d'armes ! 

MADAME BOUGUET ne pouvant pas se contenir. 
Assassin... Assassin !,.. 

BOUGUET 

Silence, Jeanne, tu m'as promis le silence 1 

MADAME BOUGUET 

On vient de me le rapporter saignant et vous 
êtes là, devant moi 1 Mais, prenez garde 1 Votre 
jour viendra. 

BOUGUET 

Tais-toi 1 Pense à moi. 



ACTE TROISIÈME 196 

MADAME BOUQUET 

Ah I si VOUS me l'aviez tué !... Mais, heureuse- 
ment, il est là, le cher époux, il est là... bien vi- 
vant... à peine touché... Vous avez mal visé, mon 
cher 1... C'est à refaire 1... Je le guérirai, je vous 
le garantis... et il triomphera de vous... de votre 
haine basse I... 

BOUQUET 

Jeanne... je me lève... prends garde ! Je me 
dresse. 

MADAME BOUQUET 

Là, j'ai fini 1... Seulement, je ne pouvais pas, 
je ne pouvais vraiment pas empêcher ce cri de 
sortir de ma poitrine I... Ne crains rien... mainte- 
nant... Parle-lui en toute paix... Il n'aura plus 
que mes deux yeux fixes pour le mépriser I... 

Farouche, elle s'assied près de la chaise longue, dant 
une attitude de défi. 

BOUQUET 

Excuse-la... c'est une femme... Elle a eu beau- 
coup d'émotion. 

Silence. 

BLONDEL, est là, hébété. Une grande lutte intérieure 
se livre en lui. Tout à coup il balbutie, de loin. 

Pardon... Pardon... 

BOUQUET, avec un soupir d^aise. 

Ah I je savais bien... je savais bien que tu au- 
rais du chagrin. 

MADAME BOUQUET 

Du chagrin 1 Quel mot pour cette chose ! 

BLONDEL 

Je ne sais plus et que j'éprouve, ce que je res- 
sens... Je suis passé par dix ivresses différentes 
et affreuses. Et, tout à coup, te voir là... étendu... 



196 LES FLAMBEAUX 

par moi... Laurent... ça me paraît une vérité in- 
concevable... bouleversante... J'entends ta voix 
qui dit : « Mon vieux, mon vieux... » Tu me re- 
gardes et... Pardon ! Pardon !... Bouguet ! 

Il éclate en sanglots. 

MADAME BOUGUET 

Heureux encore que vous ne pleuriez pas un 
crime ! 

BOUGUET, très doux. 

Tu vois, Jeanne... Il est dégrisé... alors, il 
souffre... Il comprend peut-être enfin que je n'ai 
pas été ce qu'il pensait... Il voit la vérité toute 
simple... Blondel, je t'aimais beaucoup, je te 
jure... J'ai cru bien faire. J'ai eu tort, sans doute... 
mais, depuis, tu aurais dû me croire... et ne pas 
accumuler l'irréparable... qui ne console pas !... 

BLONDEL 

Ah ! ne parle pas avec cette douceur cruelle I... 
Il ne s'agit plus de faire appel à une raison quel- 
conque ! Tes torts, les miens, tes erreurs et peut- 
être mes divagations, tout cela ne forme plus 
qu'un amas de cendre ou de boue... II n'y a qu'une 
chose qui compte... une seule qui soit... ce spec- 
tacle que j'ai là sous les yeux. Ce que jo vois 
devant moi, sur ce canapé, c'est vingt ans d'a- 
mitié, de confiance, de souvenir... (Açec empresse- 
ment.) Donne-moi ta main, veux-tu ?... Donne !... 
Donne ! 

BOUQUET, lui tend sa main libre. 

Ah ! si tu me l'avais demandée plus tôt, en ser- 
rant la tienne, j'aurais refréné cette impulsion 
d'instinct qui t'a emporté à la dérive !... Blondel, 
mon vieux, tu vois. Prends mesure sur cette 



ACTE TROISIÈME 197 

femme qui n'a pas même murmuré ni bronché... 
Va, les liens charnels sont de peu de poids. Ah ! 
la vieille équivoque charnelle ! Le problème du 
cœur n'est pas là... j'en réponds !... 

Il regarde sa femme avec un sourire attendri. Ma- 
dame Bouguet demeure fixe, hostile, dans son atti- 
tude de dégoût. 

BLONDEL 

Laurent, ne parle plus de cette ombre qui s'est 
abattue sur notre vie... J'ai peur d'y rentrer. Je 
ne veux penser en ce moment qu'au remords qui 
m'a étreint quand je t'ai vu chanceler tout à 
l'heure sur la prairie... J'avais poursuivi l'idée de 
la mort, je m'en rends compte, mais pas la mort 
elle-même. Ah ! si vous saviez, Madame Bouguet, 
ce que j'ai pu souffrir depuis cette semaine, au 
milieu de la trahison générale... j'étais comme un 
fou qui s'exalte tout seul... J'ai vu rouge. Pardon, 
Madame... c'est à vous d'abord que j'aurais dû 
penser 1... 

MADAME BOUGUET 

Non, Blondel, je ne vous pardonnerai jamais ! 
Il faut que vous le sachiez... vous entendez, ja- 
mais t... 

BOUGUET 

Ne dis pas cela, Jeanne... Toi, tu peux t'élever 
au-dessus des actes... Blondel, la vie spirituelle, 
qui aurait dû nous sauver, n'a servi à rien cette 
fois ! Quel dommage ! Nous, les scientifiques, 
nous avons été comme les autres, comme des en- 
fants. C'eût été si beau, pourtant, si beau de sur- 
monter la matière, de rejoindre les vérités éter- 
nelles... mais tu ne l'as pas voulu... tu ne l'as pas 
su... Tu n'as été qu'humain... C'est peu ! Hélas, 
j'en sais quelque chose ! 



198 LES FLAMBEAUX 

MADAME BOUGUET 

Va 1 mon chéri ! Ton exemple l'écrasera et 
triomphera de tout !... 

BOUGUET, avec précaution. 

Maintenant, approchez... plus près... toi à ge- 
noux... ma chérie, là... (Il la force à se mettre à ge- 
noux. Puis il fait signe à Blondel de se rapprocher aussi.) 
Il faut que je vous confie l'angoisse qui me dé- 
vore... une angoisse sans nom... pire cent fois que 
celle de la dernière heure. 

MADAME BOUGUET 

Tu m'épouvantes ! Qu'y a-t-il ?... Qu'as-tu ?.., 

BOUGUET 

L'angoisse de peut-être m'en aller sans que 
nous ayons atteint le but suprême, dont nous 
sommes si proches... la guérison du cancer I... 

BLONDEL 

Mais tu n'es pas du tout en danger, Laurent. 
Quelle aberration de te l'imaginer I On vient de 
m'assurer le contraire. 

BOUGUET 

N'importe... Si je mourais par aventure... 

MADAME BOUGUET, avec le cri de tout son être. 

Ah l je ne serais pas longue à te rejoindre, comme 
a fait Madame Berthelot... mon pauvre ami !... 

BOUGUET, s^animant. 

Quel crime ! C'est toi qui parles ? Et notre 
oeuvre ?... Engloutie, alors ?... Toute une huma- 
nité attend... De nous dépend la guérison de 
milliers d'êtres... Nous tenons presque le sérum... 
Dans quelles mains, dans quelles vulgarisations 
tomberaient nos travaux ?... Et l'Institut ?... Ma 



ACTE TROISIEME i99 

chère maison l... A deux doigts du but... sentir 
que tout peut s'effondrer derrière moi !... 

Il s'agite. 
MADAME BOUGUET 

Ne t'enfièvre pas ainsi pour rien !... Tes craintes 
sont insensées... puisque la blessure est insigni- 
fiante. 

BLOND EL, intervenant et avec une énergie guerrière. 

Je paierai de ma vie, Laurent, ce que j'ai fait, 
car je viens de me retrouver !... et tout entier, 
je te le promets ! 

Bouguet le regarde avec émotion, avec une nouvelle 
confiance. On dirait qu'une mortelle inquiétude 
vient de se dissiper .en lui. 

BOUGUET, souriant doucement. 

Merci. (Un temps. Il semble regarder au-dessous de 
lui comme pour y puiser l'inspiration.) AlorS... alorS... 
voici le grand moment venu I... Oui, le grand 
moment, le vôtre... celui que vous allez me don- 
ner, celui que j'attends de vous... et qui va apai- 
ser mon âme inquiète... Après quoi je me livre aux 
médecins... (Ils écoutent, anxieux.) Si je meurs... 

MADAME BOUGUET 

Laurent, assez, par pitié ! 

BOUGUET, avec force, imposant une volonté suprême. 

..,Si je meurs, vous allez me jurer que vous res- 
pecterez ma volonté testamentaire... Elle est irré- 
ductible, et, devant elle, vous vous inclinerez dans 
une stricte obéissance... Elle est ma dernière et 
ma plus ardente pensée... la seule... (Il se frappe le 
front.) La voici... C'est que vous oubliiez l'un et 
l'autre le ressentiment, la colère, le passé, nos 
gestes misérables, nos impuissances, et que, réunis 
comme les plus étroits collaborateurs, vous conti- 



>2O0 LES FLAMBEAUX 

nuiez l'œuvre côte à côte... ici, à l'Institut même, 
afin que vous parveniez ensemble au triomphe !... 

MADAME BOUQUET, reculant d'effroi. 

Avec toi jusqu'à la mort, Laurent !... Sans 
toi, jamais ! 

BOUGUET, impérieux. 

En mon nom, Jeanne, au nom de notre travail, 
au nom du devoir même... jure ! Tu le dois, 

MADAME BOUGUET 

Et toi, tu me brises... Je ne peux pas en en- 
tendre davantage !... 

BOUGUET 

Je n'aurai de repos que vous n'ayez fait le ser- 
ment... (Suppliant et fiéoreusementf) Délivre mon 
•esprit... délivre... je t'en conjure ! 

BLOND EL, avec élan, 

Bouguet, je comprends la beauté de ta pensée et 
de ton angoisse! Eh bien, en mon nom personnel, 
au moins, pour te rassurer, au cours de ta guérison 
proche et certaine, pour apaiser le tourment devoir 
avorter ton œuvre, ton effort et ta maison, sois 
tranquille... je m'engage de la façon la plus solen- 
nelle à expier mon crime dans le travail acharné, 
près ou loin de toi, le plus humblement possible, 
.dévoué à ta pensée vive... ou morte ! 

// a étendu la main. 
BOUGUET, Vémolion Vempêche de parler. 

Merci, Blondel... (Il lui serre doucement la main.) 
Je vais aller bien mieux tout de suite, vous ver- 
rez... (A sa femme écroulée.) A ton tour, Jeanne... 
Ma chérie, tu as été une lumière précieuse, mais il 
faut un cerveau d'homme attelé à la besogne... 
Et puis, Bîondel, qu'on sache que j'ai voulu cela !.. 



ACTE TROISIÈME aoi 

que ma pensée a voulu votre union, que je vous 
ai confié l'Institut... (Suppliant.) Tu n'as pas juré, 
Jeanne chérie. Ne pleure donc pas... je ne mourrai 
point... Mais, quand bien même, la mort n'est 
rien !... Nos corps ne sont rien... (Il appuie la 
tête de sa femme contre sa poitrine.) Au-deS8U8 des 
cellules... regarde toujours... fixes... là-haut... les 
flambeaux... les idées... qui nous conduisent... 
C'est par elles que tout est beau, clair, juste... 
Peut-être qu'on ne les voit plus par-delà la mort... 
Vous qui les verrez encore... ah ! que je vous en- 
vie !... aimez-les... suivez leur manhc, suivez-les 
dans leur belle lumière, plus belle et plus regret- 
table que la lumière du jour I... Et puis, il faut 
que je vous dise... je vous conseille de continuer 
l'adjonction colloïdale... c'est sûrement la vérité... 
si le sélénium ne donne rien... essayez... d'autres 
métaux... (Il parle avec peine, à bout de souffle.) Dans 
trois ou quatre ans, vous arriverez, j'en suis sûr... 
C'est la clinique qui donnera la solution... Les 
pages 246 et 247... du livre... 

MADAME BOUGUET, se penchant sur lui. 

Que dis-tu ? Appelez Praviello... Appelez... 
Nous avons trop obéi... 

BOUGUET, la retenant de la main. 

Jure... Que tu tardes, ma chère âme !... Mon 
esprit dans ton esprit... toujours... 

Il est tendu vers elle, avide de sa parole. 
MADAME BOUGUET 

Il a une fièvre intense. 

BOUGUET 

Souvenez-vous... la lumière. 

BLONDEL 

Du sang 1... Mon Dieu du sang ! Est-ce que ? 



203 LES FLAMBEAUX 

MADAME BOUQUET 

Du sang ! à flots ! Au secours... au secours... 
Pravielle. 

BLOND EL, se précipitant à la porte, 
Pravielle I... 

MADAME BOUQUET 

Bouguet a un hoquet terrible. Un râle d'aspiration. 
Il tombe la tête en avant sur le corps de la chaise 

longue. 

Laurent, mon chéri !... 



SCÈNE XIV 
Les MÊMES, PRAVIELLE 

PRAVIELLE, accourant. 

Une hémorragie... Alors, la balle était dans le 
poumon ! Mais il a dû faire un effort effroyable 1 
La tête en arrière... là... Vite, vite 1... Mais c'est 
un véritable suicide, voyons !... Vous l'avez laissé 
parler, s'agiter I Vous m'avez menti, Madame 1... 
Vous m'avez menti ! (Hors de lui.) Pour provoquer 
une hémorragie pareille, il a fallu qu'il fît des 
efforts immenses I 

MADAME BOUQUET 

Je ne savais pas... j'étais folle d'émotion !... 
Nous lui avons obéi comme des insensés !... Sau- 
vez-le... Au secours !... 

BLOND EL, terrifié. 
Le pouls ? 

PRAVIELLE 

Aidez moi... Gomme ceci... les tractions... 



ACTE TROISIEME 2o3 

BLONDELf bas. 

Mais le pouls m'effraie I... 

MADAME BOUGUET 

Laurent !... Laurent !... (Grand silence. Elle se 
rapproche.) Mais VOUS ne voyez pas qu'il est 
mort !... Je vous dis qu'il est mort !... 

PRAVIELLE 

Allez-vous-en... Madame... je vous en conjure. 

MADAME BOUGUET 

Laurent ! 

Bouguet fait un mouvement convulsif. 

PRAVIELLE 

11 ne respire plus. Le sang l'étouffé... 

MADAME BOUGUET, éperdue, crie au hasard ; 
elle s'élance aux portes. 

Au secours... Au secours !... (Des têtes apparais- 
sent aux deux portes. Personne n'ose entrer. Elle se rap- 
proche ensuite, peureusement, pas à pas ) C'est fini, 
n'est-ce pas ? 

Alors, elle pousse un grand cri, les mains deiant le 
çisage, et reste ainsi, immobile, figée, les lèvres 
remuées. 

BLOND EL, à genoux contre le canapé, sanglote. 

Pardon... Pardon... Pardon... 

Par la porte ouverte, Hervé se glisse. 

PRAVIELLE, bas à Hervé. 

J'ai peur pour elle, maintenant. Elle m'effraie... 
Regardez-la!... Que va-t-elle devenir ? ^£"//e demeure 
toujours ainsi. Puis elle a Vair de sortir de cette stupé- 
faction et s^avance vers le corps de Bouguet. Elle touche 
hébétée, les yeux, le front. Ensuite, elle prononce tout bas . 
« Chéri !... » Par les portes ouverteSy des élèves, attirés pa- 



2o4 LES FLAMBEAUX 

les cris de secours, sont arrivés. Talloires et les autres. Ils 
se glissent, un à un, en proie à la plus grande émotion. 

A Pravielie.) Fermez la porte. Fermez, voyons 1 

MADAME BOUGUET, 

tout à coup, dans un sursaut extraordinaire. 

Non... Tous ! Tous,qu'ils entrent ! laissez-les 1... 
(Ils entrent, les uns en blouse, les autres en veston.) 
Votre maître vient de mourir, Messieurs !... voyez 
voyez ! (Sur la pointe des pieds, tête nue, ils se sont 
avancés. Quelques-uns se mettent à genoux. On entend des 
sanglots de toutes parts.) C'est fini !... Ce beau front 
ne pensera plus... Ce lèvres ne parleront plus I... 

Elle défaille, presque extatique. Hervé la soutient. 
Pendant ce temps, un mouvement hostile à Blondel 
se produit. Certains vont jusqu'à le menacer, à voix 
basse. On le pousse. 

HERVÉ, bas. 

Votre place n'est pas ici, Monsieur. Sortez... 

TALLOIRES 

Oui... Qu'il sorte... l'assassin !... 

Blondel inerte, pleurant, ne répond pas. Il se laisse 
presque faire et pousser des épaules vers la porte. 

MADAME BOUGUET, qui allait s'évanouir^ se redresse 
et les arrête d'un geste solennel. Surhumaine^ dressée 
en statue livide, elle parle. 

Messieurs... la dernière pensée de votre maître 
a été celle-ci : « Je vous lègue mon esprit et ma 
tâche ! » Il nous a dit, à Blondel et à moi : « Jurez 
que vous vous élèverez au-dessus des actes et de 
la haine... jurez que, unis par-delà ma mort, vous 
travaillerez ensemble à mon œuvre... » Il est mort, 
Messieurs, avant que j'aie pu le satisfaire 1... 
(Tout le monde éclate en sanglots et se met à genoux. Elle 



ACTE TROISIEME îm)5 

s^approche.) Laurent... Laurent... Ton esprit, dans 
mon esprit... oui, mon ami... tu seras exaucé 1 
Votre main, posez votre main sur cette poitrine... 
Blondel !... (Blondel s^avance et pose sa main d^abord, 
puis à son tour elle pose sa main par-dessus la sienne.) 
Je le jure, Messieurs, devant vous... Je te le jure 
Laurent... nous t'obéirons... J'en aurai le courage... 
et peut-être la force ! 

ElU s*est raidie de toute son énergie.., et cela fait, 
elle s'écroule dans les bras des disciples. 



KIDEAU 



LES SŒURS D'AMOUR 

PIÈCE EN QUATRE ACTES 
Représentée à la Comédie-Française, le 15 avril 1919 



PERSONNAGES 



MM. 

Jdlikn Bocqdet Alexandre. 

Monsieur Bocqobt Léon Bbrnàbo. 

Dastcgob Paul Ndma. 

Monsieur Ulric Dorival. 

Monsieur de Villedud Lapon. 

Mbrcereau Polack. 

RozBNNB Alcovbr. 

FiLLON, SBCRÉTAIRE SaINT-MaRC. 

Le Régisseur P. Baylb. 

Le DOMBSTIQUE X . 

M mes 

FRÉDéRiQUB Ulric Bbrthk Ckrny. 

EvBLiKB Martin TuéRÈSE PiiRAT. 

Madame Bocqubt Kolb. 

Madame DssRorKR S. Divoyod. 

Blanche Gastel Laoranok. 

JEA^NE GaSTBL NlZAN. 

Thérèsb Lobky. 

L'AfBUGLB RrMY. 

A«NA EVKN. 

La Nurse Gaveau . 



LES SŒURS D'AMOUR 



AGTK PREMIER 



Sur le haut d'une colline, le rond-point de quatre 
allées. A droite, une pergola récente. Les terres encore 
remuées de chaque côté des colonnes... Derrière les co- 
lonnes blanches, un horizon de forêts en contre-bas, des 
prairies. Et juste le toit d'ardoise d'un château derrière 
un repli de terrain. Au milieu du rond-point, un banc 
circulaire agrémenté d'une statue de Bacchus. 



SCÈNE PREMIÈRE 

Au lever du rideau, FRÉDÉRIQUE, ULRIG, son 
mari,MADAME DESROYER sa mère, avec une 
sœur de charité ; à ses côtés, un voisin, MON- 
SIEUR DE VILLEDIEU, JULIEN BOC- 
QUET. 

ULRIG, désignant la pergola à droite. 

Vous voyez quatorze colonnes de chaque côté. 

FRÉDÉRIQUE 

Mère, vous n'aurez pas froid ? 

LA SŒUR, s'' approchant. 

Madame, il est déjà quatre heures. 



LES SŒURS D'AMOUR 



MADAME DESROYER 



Jamais de la vie ! Il y a six mois que je ne me 
suis senti d'aussi bonnes jambes 1 

MONSIEUR DE VILLEDIEU 

Vos douleurs vont disparaître avec l'arrivée du 
printemps, Madame Desroyer. 

MADAME DESROYER 

Le printemps ! le printemps ! j'en suis revenue. 
Le printemps, c'est comme les enfants qui tara- 
bustent les vieux et les font enrager en leur tirant 
les jambes. Si ce n'était mon accident d'il y a un 
an, je ne me serais jamais mieux portée et j'aurais 
pu envoyer cette bonne sœur au diable. 

LA SŒUR 

Ne faites pas attention, Monsieur, je suis habi- 
tuée aux rebuffades de Madame Desroyer. D'ail- 
leurs elle a raison de ne pas me considérer comme 
sa garde ; je travaille au jardin potager, je sarcle, 
je bine. 

MADAME DESROYER 

Elle bouchonne les chevaux et elle m'a appris à 
jouer au bésigue chinois... Il faut ça quand on vit 
seule... 

FRÉDÉRIQUE 

Mère, ne vous plaignez pas de nous cette an- 
née ; jamais vous n'aurez eu vos petits-enfants 
aussi longtemps. 

MADAME DESROYER 

Le fait est que vous m'avez gâtée ! 

ULRIC 

Vous les aurez eus trois grands mois. 



ACTE PREMIER an 

MADAME DESROYER 

Jamais vous n'étiez venus avant les aubépines.., 
mais, si vous avez devancé la date, cette fois-ci, 
c'était pour la construction de votre machine en 
bois, en pierre, en bouse de vache... je ne peux 
jamais dire ce nom auvergnat... pergo... perga... 

MONSIEUR DE VILLEDIEU 

Elle est vraiment réussie, votre pergola... élé- 
gante de proportion... 

ULRIC 

Finie d'avant-hier, c'est Flemme qui en est 
l'auteur... Nous appelons Flemme Julien Boc- 
quet... un surnom 1... qui n'a aucun rapport avec 
la personne, car nul n'est moins flemme que lui I 

MONSIEUR DE VILLEDIEU 

C'est vous qui l'avez dessinée, Ulric ? 

ULRIC 

Du tout. Je ne m'en suis même pas occupé... Je 
n'avais guère le temps, moi 1 C'est Flemme, qui a 
pu venir plus régulièrement que moi à Vivières. 

JULIEN 

Oh ! rien de moins sorcier ! Il n'y avait que la 
pente du terrain à calculer. 

ULRIC 

Moi, je n'ai pu venir que les dimanches... ma 
présence est indispensable à Paris pour la cons- 
truction du Splendid-Hôtel, qui est une grosse 
affaire. 

JULIEN 

Enfin, j'ai mené ça rondement, avouez. Mon- 
sieur 1... la pergola, le bassin, l'escalier ont été 



212 LES SŒURS D'AMOUR 

exécutés en un mois et demi, juste I C'est formi- 
dable !... et avec une main-d'œuvre de paysans. 

FRÉDÉRIQUE 

Ma sœur aussi a travaillé à la truelle. 

LA SŒUR 

On s'est amusé comme des fous. 

JULIEN 

Tenez, c'est la sœur elle-même qui a tourné 
la statue de « Bacchus ». Elle n'a pas voulu que 
sa face regardât le château, elle l'a tournée vers 
la porte de la forêt. 

MONSIEUR DE VILLEDIEU 

C'est beaucoup plus inconvenant... Ce qu'il 
nous montre maintenant, le petit Bacchus, quand 
on débouche de l'allée du château 1 

MADAME DESROYER 

C'est vrai ? Attendez donc, passez-moi mes 
lunettes... je ne l'ai jamais bien examiné, ce ga- 
min-là. Il est d'ailleurs fort bien bâti... 

Les domestiques apportent les tables et un petit ha" 
mac. 

FRÉDÉRIQUE, prenant le hamac 
et parlant à Monsieur de Villedieu. 

Et voyez, ma fille est tellement capricieuse 
qu'elle a voulu qu'on lui plaçât son hamac entre 
deux colonnes, comme si les vignes et les glycines 
avaient eu le temps de pousser déjà et de faire 
de l'ombre 1 

JULIEN 

Oh ! cela ira très vite. Dans six ou sept ans. 
vous pouvez compter avoir une légère ombre en 
haut des colonnes. 



ACTE PREMIER ai 3 

FRÉDÉRIQUE, rit. 

Il est encourageant ! Ah ! il connaît la nature I 
ULRIC, à Villedieu. 

L'écart de niveau était de deux mètres dix... 
De l'autre bout, vous vous rendrez compte... Te- 
nez, venez voir. 

Villedieu et Ulric montent les marches de la pergola 
et s'en vont par la droite. 

FRÉDÉRIQUE, bas à Julien. 

Suivez-les, ne restez pas ici. 

JULIEN 

Je veux vous parler... Il faut que je vous dise 
quelque chose que je n'ai pu vous dire ce matin 1... 

FRÉDÉRIQUE 

Pourquoi n'ôtes-vous pas chez les Castel ? 
Pourquoi n'allez-vous pas chercher votre mère, 
puisqu'elles viennent prendre le thé toutes les 
trois ? 

JULIEN 

Parce que je désire avoir, je vous le répète, 
une conversation sérieuse avec vous, aujourd'hui 
même. 

FRÉDÉRIQUE 

Plus tard... allez... 

MADAME DESROYER 

Tenez, ma sœur, mettez-moi cette chaise au 
soleil. 

LA SŒUR 

Ah, vous avez froid, Madame, vous voyez bien I 

Julien est parti par la pergola ; Madame Desroyer 
s'est levée pendant que la sœur dispose la chaise à 
droite ; elle s'approche de Frédérique. 



ai4 LES SŒURS D'AMOUR 

MADAME DESROYER 

Fais attention. 

FRÉDÉRIQUE 

Ai-je été imprudente, par hasard ? Avez-vous 
peur que je me trahisse ? 

MADAME DESROYER 

Je ne sais pas au juste de quoi j'ai peur, mais, 
depuis quelque temps, je ne m'endors jamais 
tranquille... Il y a de la nervosité dans l'air... Sur- 
veille-toi. 

FRÉDÉRIQUE 

Qu'ai-je fait ?... Pourquoi ?... Personne ne se 
doute de rien ?... Pas plus maintenant que l'année 
dernière. 

MADAME DESROYER, haussant les épaules. 

Ma pauvre enfant 1 Jusqu'à cette sœur qui ri- 
cane un peu derrière toi... Qui sait même si la 
domesticité !... 

FRÉDÉRIQUE, très simple. 

Je ne fais rien de mal. 

MADAME DESROYER 

Bien sûr, mais je songe à tout ce qui peut arri- 
ver d'un moment à l'autre. Je t'en prie, pendant 
les quelques jours que ton mari va passer icf, 
sois stricte !... Je voudrais tant m'en aller de ce 
monde avec le sentiment que le cœur va bien, 
que tu es sortie de là !... Je désire tant qu'après 
moi tu ne te mettes pas à souffrir, ma fille chérie. 

FRÉDÉRIQUE 

Je suis heureuse. Je ne l'ai jamais été plus. C'est 
affreux à dire, n'est-ce pas ? 



ACTE PREMIER ai5 

MADAME DESROYER 

La souffrance vient tellement vite I 

FRÉDÉRIQUE 

Comme vous êtes bonne 1 Comme votre cœur 
est une jolie chose ! Il ne faut pas vous effrayer 
d'un sentiment nouveau mais sans péril... 

MADAME DESROYER 

Comment veux-tu ! ce qui est nouveau m*ef- 
fraie fatalement... A mon âge, le nouveau est sans 
avenir, alors tout ce qu'on peut faire, c'est d'être 
poli et de réserver bon accueil à ce dont on ne 
connaîtra pas même le dénouement I 

ElU pousse un soupir. 
FRÉDÉRIQUE 

Maman, que je vous aime de garder si genti- 
ment, pour vos prières du soir, des reproches que 
vous ne m'avez jamais faits, des inquiétudes dont 
vous m'épargnez l'oppression... Votre influence 
n'a rien empêché parce que j'étais trop démon- 
tée, mais je l'ai ressentie tout de même, soyez-en 
sûre 1 Quand je vous vois faire le tour de l'allée 
circulaire aux mêmes heures, avec votre mante 
rouge, vous êtes pour moi la règle, la grande ai- 
guille du jardin... qui tourne en rond... Vous 
donnez à mon trouble le sentiment de l'ordre. Si 
vous n'aviez pas été là, qui sait ce que je serais 
devenue, ce printemps-ci ! Je me serais perdue 
peut-être !... Ah ! vous ne savez pas comme il est 
bienfaisant, dans ces moments où l'âme prend 
toute sa liberté, de sentir des espèces de régula- 
teurs à côté de soi. Oh ! des riens quelquefois, 
mais qui suffisent... Le soir, seulement, le bruit 
du train de six heures dix qui passe, ah ! pour une 
âme qui bat la campagne, c'est un bruit très cal- 

io 



2i6 LES SŒURS D'AMOUR 

mant... Une fois, je me rappelle, rien que pour 
vous avoir vue de loin donner à manger aux 
poules, avec ce soin extraordinaire que vous y 
mettez tous les jours, j'ai rebroussé chemin, j'ai 
fui l'endroit où une voix m'appelait, et je suis 
rentrée à la maison, tout droit, comme un capucin 
de baromètre... Oui, j'ai l'air de divaguer, mais, 
moi, je comprends très bien ce que je veux dire 1... 

MADAME DESROYER 

Et tu m'aides aussi à comprendre bien des 
choses I Par exemple, je me demandais souvent 
pourquoi je continuais bêtement à faire ce que 
je fais depuis soixante ans... Les mêmes gestes, 
presque les mêmes manies. Eh bien, tu viens de 
me l'expliquer : il n'y a jamais rien de perdu. Ça 
sert toujours à quelque chose de faire ce que l'on 
doit. (Elle se lève brusque, et, appelant la sœur qui se 
tenait un peu éloignée en lisant son livre de prières.) Ma 

sœur, hep ! J'oubliais... On va aller coucher les 
poules. 

SCÈNE II 

Les Mêmis, plus ULRIC, 
MONSIEUR DE VILLEDIEU, JULIEN 

ULRIC, revenant de la pergola avec les autres. 
Vous nous quittez, mère ? 

MADAME DESROYER 

Un petit remords, j'ai failli manquer à une de 
mes habitudes. C'est mauvais. 

LA SŒUR 

D'ailleurs il ferait trop froid pour vous. Il se 
lève de l'Ouest un grand vent. 



ACTE PREMIER aij 

MONSIEUR DE VILLEDIEU 

C'est une grosse affaire de construction que 
votre casino de Sinaïa ?... 

ULRIC 

Oui, cela peut me rapporter au bas mot cin- 
quante mille francs. 

MONSIEUR DE VILLEDIEU 

Oh 1 vous n'avez plus besoin de cette misère. 

ULRIC 

Mais si, mais si, on a toujours besoin d'écono- 
miser pour les enfants. 

MONSIEUR DE VILLEDIEU 

Bah I vous gagnez ce que vous voulez, et cette 
immense propriété... 

ULRIC 

Mon cher, la propriété est à ma belle-mère... On 
dépense à l'embellir, mais elle ne rapporte rien... 
Elle coûte même d'entretien à Madame Desroyer 
beaucoup d'argent... 

MONSIEUR DE VILLEDIEU 

Oh ! elle est si riche. Madame Desroyer 1 

FRÉDÉRIQUE, du fond. 

Ah ! voilà enfin les demoiselles Castel ! 

MADAME DESROYER, à la sœur. 

Alors, j'attends une seconde, je vais les saluer. 

FRÉDÉRIQUE, à Julien. 

Avec votre mère, Julien. 

JULIEN 

Je vous l'avais annoncé, elle vient vous rendre 
visite. Ça ne vous gêne pas ? 



ai8 LES SŒURS D'AMOUR 

FRÉDÉRIQUE 

Eh bien, allez au-devant d'elle. 

JULIEN 

Est-ce nécessaire ?... 

FRÉDÉRIQUE 

Ce sera au moins poli, mon cher. (Julien s'en va.) 
Il y va comme un chien qu'on fouette. 

Elle fait des signes de loin avec la main. 

ULRIC 

C'est un genre. Au fond, il adore sa mère ; seu- 
lement, comme tous les fils qui parviennent à un 
certain niveau social, il a un peu honte de son 
extraction. (RiantJ Madame Bocquet dit : votre 
dame, votre demoiselle. Mais il la vouvoie avec 
respect au moins devant le monde. 

FRÉDÉRIQUE 

Je trouve ça très délicat. Elle est employée au 
Bon Marché... surveillante, je crois... Elle en a 
bien l'air. 

ULRIC 

Le père est mieux, un ancien marin colonial... 
Je l'ai vu une fois... Julien ne t'a jamais montré 
sa photographie ?... Demande-la-lui. Tu verras. 
C'est un type. 

FRÉDÉRIQUE 

Au fond, dis-moi, je n'ai pas encore compris ce 
que fait sa mère depuis huit jours, dans le pays ? 

MADAME DESROYER 

Ni pourquoi il Ta installée chez les demoiselles 
Castel ? 



ACTE PREMIER aig 

ULRIC 

Moi, je comprends très bien. Il n'a pas voulu 
nous mettre dans la nécessité d'inviter sa mère. 
Et puis, j'aime mieux vous dire que je ne l'au- 
rais pas invitée. Julien est tout de même encore 
mon employé. 

MADAME DESROYER 

Il lui fait passer un congé administratif chez 
nos amis... Comme il répare en ce moment leur 
maison, les petites ont trouvé ce moyen de l'obli- 
ger... C'est ce que j'ai cru comprendre. 

MONSIEUR DE VILLEDIEU, de loin. 

Bonjour !... bonjour !... (Il se retourne.) Les deux 
demoiselles Castel sont vraiment peu élégantes, 
mais si braves filles !... Je les préfère à leur pa- 
rente, la riche héritière... Elle marche comme un 
ramier. 

FRÉDÉRIQUE, regardant. 

... Cette petite Martin a quelque chose de posi- 
tivement créole... On n'est pas de la Guadeloupe 
pour rien, n'est-ce pas ? 

MONSIEUR DE VILLEDIEU 

Au fond, les Castel ne doivent pas être fâchés 
d'héberger l'orpheline des colonies. Elles ne doi- 
vent pas rouler sur l'or... 



SCÈNE III 

Les Mêmes, plus les DEMOISELLES CASTEL, 

MADEMOISELLE MARTIN, MADAME 

BOCQUET 

FRÉDÉRIQtE 

Bonjour, Mesdemoiselles, bonjour. Madame l 



220 LES SŒURS D'AMOUR 

JEANNE CASTEL 

Nous sommes un peu en retard... 

BLANCHE CASTEL 

Bonjour, tout le monde. 

JULIEN, présentant à Monsieur de Villedieu. 
Ma mère. 

FRÉDÉRIQUE 

Mademoiselle Martin, je ne sais pas si vous con- 
naissez notre récent voisin, le marquis de Villedieu, 
qui a acheté le château des Cheminières... 

MONSIEUR DE VILLEDIEU 

J'ai déjà rencontré Mademoiselle à l'église. 

MADAME DESROYER, à Madame Bocquet 
qui se tient éloignée. 

Je ne voulais pas redescendre à la maison sans 
vous avoir serré la main. C'est pour vous que je 
suis restée. 

MADAME BOCQUET, timide» 

Oh 1 VOUS êtes trop aimable. 

MADAME DESROYER, montrant la pergola. 

Voilà l'ouvrage de votre fils. Admirez. 

BLANCHE CASTEL 

Ah I tu vois, Jeanne, que j'avais raison, la 
première colonne est carrée. Nous ne nous en 
étions pas encore aperçu. 

JEANNE CASTEL 

Vous permettez que j'aille jusqu'au bout pour 
regarder dans l'autre sens ? 



ACTE PREMIER aai 



ULRIC 



Mais je vous en prie, mes enfants... Votre in- 
térêt me flatte. 

FRÉDÉRIQUE 

Nous allons prendre le thé ici, naturellement. 

JULIEN, insistant, à sa mère. 

Accompagnez-les, maman. 

MADAME DESROYER, bas à Frédérique. 

Tu vas voir si je ne suis pas aimable pour l'em- 
ployée du Bon Marché. ^//auxjTenez, donnez-moi 
le bras, Madame Bocquet... J'irai jusqu'à la porte 
de la forêt avec vous. (A la sœur.) Je vous fais 
des infidélités. Allez bêcher les artichauts, ma 
sœur. 

MADAME BOCQUET, cherchant Ventrée en conversation. 

Alors, comme ça... vous avez des douleurs qui 
vous tiennent dans les jambes ? 

MADAME DESROYER, riant. 

Qui me tiennent, c'est une façon de dire... qui 
me tiennent assise, quelquefois couchée ; mais, 
enfin, vous avez raison, elles tiennent à moi plus 
que je ne tiens à elles. .. 

Elles disparaissent en suivant les demoiselles Castel, 
et Ulric et Villedieu qui inspectaient au loin les 
colonnes. 



SCÈNE IV 
LA SŒUR, FRÉDÉRIQUE, JULIEN 

FRÉDÉRIQUE 

Enfin, Julien, je vous en veux un peu de n'a- 
voir pas fait descendre votre mère ici. 



222 LES SŒURS D'AMOUR 

LA SŒUR, discrètement. 

Thérèse doit avoir fini son devoir. Faut-il aller 
la libérer, Madame ? 

FRÉDÉRIQUE 

Merci, ma sœur, oui. Et dites en même temps à 
Juliette de monter bébé dans sa voiture. 

JULIEN, seul avec Frédérique. 

Elle aurait des attentions pour nous, cette 
bonne sœur, qu'elle n'agirait pas autrement. 

FRÉDÉRIQUE 

Songez qu'elle ne le fait pas par charité chré- 
tienne, mais peut-être par pudeur... J'aime encore 
mieux croire qu'elle ne se doute de rien ! Vous 
n'avez pas répondu à ma question. 

JULIEN 

Quoi ?... Ma mère ?... ici, au château I Elle en 
aurait été plus gênée que vous. Les Castel, c'est 
autre chose, c'est campagnard... Et puis, j'ai 
réparé leur toit... à l'œil... si j'ose dire... (Il rit.) 
Elles répondent à une amabilité par une ama- 
bilité. 

Un temps. 
FRÉDÉRIQUE 

Soyez sincère, votre mère sait tout de nous, 
n'est-ce pas ? 

Un autre temps. 
JULIEN 

C'est maman. 

FRÉDÉRIQUE 

Mon Dieu 1 Mon Dieu.l 

JULIEN 

Je ne lui ai confié que ce que je voulais ; mais 



ACTE PREMIER aa3 

je lui ai toujours tout raconté de ma vie. Elle a 
été si bonne l Elle a fait de gros sacrifices pour 
moi, savez-vous ? Le produit de ses veilles a 
fourni l'argent do mon lycée, de mes études d'ar- 
chitecte... 

FRÉDÉRIQUE 

Je voudrais que vous la laissiez parler un peu 
avec moi. J'éprouve un penchant, une sympa- 
thie naturelle pour elle, parce qu'elle est votre 
mère ! 

JULIEN 

Je vous en prie ! Cela me sera très désagréable. 

FRÉDÉRIQUE 

Je ne ferai aucune allusion, je vous pri»^ '^<^ 1«^ 
croire. 

JULIEN 

Mais elle serait capable d'en faire. Non, après 
le thé elle rentrera et, dans deux jours, elle sera 
partie d'ici. Il faut qu'elle réintègre son poste. 

FRÉDÉRIQUE 

Pourquoi la laissez-vous travailler ? 

JULIEN 

Dame 1 

FRÉDÉRIQUE, légèrement, sans avoir Vair. 

Vous savez que mon mari va vous parler de 
votre augmentation. 

JULIEN 

Ne revenons pas là-dessus ! Vous me blessez I 
J'ai tenu à honneur de ne pas être augmenté et 
jusqu'à ce que je quitte la place... 

Il a dit le mot la « place » visiblement exprès, d'un 
air rogue ou agacé, tout en repoussant un caillou 
du pied. 



324 LES SŒURS D'AMOUR 

FRÉDÉRIQUE 

Qae signifie cette phrase : « Jusqu'à ce que je 
quitte la place ? » Julien, qu'est-ce que vous 
avez ?... Allons, vous ragez à fond aujourd'hui ! 
D'ailleurs vous ragez tout le temps maintenant ! 
Vous ne voyez pas ! Devant les domestiques, de- 
vant les enfants même, vous me parlez quelque- 
fois sur un ton 1 

JULIEN 

C'est bien possible. 

FRÉDÉRIQUE 

Quel caractère ! Ah 1 vous n'êtes pas Breton 
pour rien, vous I Les voilà ! Qu'aviez-vous à me 
dire de si pressé que vous ne m'en parlez même 
plus ? 

JULIEN, après une hésitation 

Je réfléchis tout à coup que j'ai bien le temps!... 
Plus tard I... 

FRÉDÉRIQUE 

Alors, c'est moi qui vais vous dire quelque 
chose d'important. 

JULIEN 

Quoi ? 

FRÉDÉRIQUE 

Que je vous aime plus qu'hier et moins que 
demain. Je suis contente d'avoir eu juste le temps 
de vous l'apprendre. 

JULIEN 

Mon susucre quotidien. 

FRÉDÉRIQUE, riant 

Oh ! ne restez pas ainsi les bras ballants, je 
vous en prie. Aidez-moi à tirer ce hamac, voyons, 
dépêchez-vous... empoté 1 

Ils se dirigent, en tenant le hamac, vers la première 
colonne. 



ACTE PREMIER ttS 

SCÈNE V 

Les Autres, revenant de la pergola, moins 
NUDAME BOCQUET et MADAME DESROYER 

LES CASTELS 

Voulez-vous que nous vous aidions ? 

FRÉDÉRIQUE 

^Pas encore. Vous m'aiderez, tenez, quand on 
apportera les plateaux du goûter. Où ave^vous 
laissé ma mère ? 

ULRIC 

Elle s'est assise, avec Madame Bocquet, à la 
porte de la forêt et elles jaspinent toutes deux. 

FRÉDÉRIQUE 

Eh bien. Mademoiselle Martin, vous ne venez 
guère me voir ? Je m'en plains, 

JEANNE CASTEL 

C'est une petite sauvage. 

MONSIEUR DE VILLEDIEU 

Vous avez été complètement élevée à la Gua- 
deloupe, Mademoiselle ? 

MADEMOISELLE MARTIN 

Oh ! J'avais fait un séjour en France I J'ai 
même été un an au couvent, à Bayonne. 

MONSIEUR DE VILLEDIEU 

Resterez-vous encore longtemps dans nos 
parages ? 

MADEMOISELLE MARTIN 

Je crois que je vais bientôt délivrer mes parentes 
de ma présence. 



226 LES SŒURS D'AMOUR 

JEANNE CASTEL 

Délivrer !... 

MADEMOISELLE MARTIN 

Elles ont été vraiment si bonnes, si affectueuses, 
ces deux petites, dans mon chagrin ! 

BLANCHE CASTEL 

Nous sommes encore plus vos amies que vos 
parentes. 

MADEMOISELLE MARTIN 

J'étais venue passer quinze jours avec elles. 
Et voilà bientôt deux mois que je les encombre. 

BLANCHE CASTEL 

Ah ! le chérubin. 

Arrivent de Vallée de gauche la petite Thérèse, environ 
onze ou douze ans, et, derrière elle, une femme de 
chambre qui brouette dans sa petite voiture un enfant 
ensommeillé. Deux ou trois ans, pas plus. 

PLUSIEURS A LA FOIS 

Bonjour, Mademoiselle, bonjour, Thérèse 1 

THÉRÈSE 

Bonjour, bonjour, Mademoiselle. 

Baisers. 

FRÉDÉRIQUE 

Tu vois, j'ai fait apporter ton hamac. 

THÉRÈSE 

Merci, mère, vous êtes bien aimable. 

On s'empresse autour du petit. 

ULRIC, à Julien. 

Flemme! mon petit, tout cela est très bien, 
tout cela a été enlevé de main de maître... Bravo ! 
Vous avez obtenu des maçons du pays une 



ACTE PREMIER aaj 

célérité invraisemblable ; nous allons travailler 
ferme à Sinaïa et je réitère mon offre : si vous 
voulez venir là-bas avec moi... vous n'aurez pas 
à le regretter... De toute façon, vous savez, je 
vous mets à huit cents francs par mois. 

JULIEN 

Je vous remercie, Monsieur Ulric, mais je n'ac- 
cepte pas cette augmentation. 

ULRIC 

Ce n'est pas assez ? 

JULIEN 

Je vous donnerai très prochainement la raison. 

ULRIC 

Tiens ! tiens ! 

JULIEN 

Ce soir ou demain... si vous permettez... de- 
main... après dîner... en vérifiant le mémoire de 
Landry, avec vous... 

ULRIC 

Entendu, mon garçon... 

MONSIEUR DE VILLEDIEU, appelant. 

Monsieur Ulric 1 Le régisseur... 

LE RÉGISSEUR, de loin. 

Monsieur, c'est la voiture qui amène les pois- 
sons. 

MONSIEUR DE VILLEDIEU 

Tiens 1 vous allez faire de la pisciculture. Des 
alevins ? 

ULRIC 

Je vais peupler la pièce d'eau ; je fais venir 
cinq cents carpes et quelques truites. 



aaS LES SŒURS D'AMOUR 

MADEMOISELLE MARTIN 

Et elles arrivent en calèche ? 

ULRIC 

Même en chemin de fer. 

Le régisseur est là. Il parle à Monsieur Ulric, le 
chapeau à la main. 

LE RÉGISSEUR 

II y a douze bidons, Monsieur, faut-il les ouvrir 
et les faire vider tout de suite ? 

LES DEMOISELLES 

Oh ! mais nous y allons. — Ça va être amusant. 
— Est-ce qu'il y a de grosses carpes ? 

ULRIC 

J'en ai commandé de quatre à cinq livres. 

BLANCHE CASTEL, à Frédérique. 

Avons-nous le temps, madame, de descendre 
jusqu'à la pièce d'eau ? 

FRÉDÉRIQUE 

Tout le temps que vous voudrez, 

BLANCHE CASTEL 

Ils ne sont pas asphyxiés, les malheureux, dans 
leurs bidons ? 

ULRIC, s^en allant avec elles et leur expliquant. 

Non, tant que l'oxygène est renouvelé auto- 
matiquement par les mouvements de la voiture 
ou du train... 

Les demoiselles sont parties en courant avec Ulric. 
Frédérique et Julien ont maintenant installé le 
hamac entre les deux premières colonnes de la 
pergola. 



ACTE PREMIER aag 

JULIEN 

Là... Ce sera solide. Mais le hamac est-il bien 
à votre hauteur, Thérèse ? Essayez... 

La petite Thérèse s'assied, 
FRÉDÉRIQUE, 6as, à Julien. 

Ayez l'air de descendre avec les Castel et reve- 
nez dans trois minutes. (Julien s'éloigne. Elle reste 
seule avec les enfants et la femme de chambre.) Je CrOlS 

qu'il vaut mieux emmener bébé. L'air est trop 
vif ! lia bien dormi après déjeuner ?... 

LA FEMME DE CHAMBRE 

Très bien, Madame. 

EUe s'en va à gauche^ poussant la voiture. 
THÉRÈSE 

Maman, je voulais vous demander. J'ai pris ce 
livre dans la bibliothèque, est-ce que je peux le 
lire ? 

FRÉDÉRIQUE 
Fais voir ! (Elle s'avance et tend le livre.) Oh 1 un 

roman, je n'aime pas beaucoup ça. 

THÉRÈSE 

Si je ne dois pas... 

FRÉDÉRIQUE 

Attends que je me rappelle ce dont il s'agit... 
Non, la fm n'est pas pour ton âge... Somme toute, 
je préfère que tu lises autre chose. 

THÉRÈSE 

Bien, maman, je vais le remettre. 

FRÉDÉRIQUE 

Tu peux lire, si tu veux, une nouvelle que j'ai 



23o LES SŒURS D'AMOUR 

commencée dans la Revue des Deux Mondés... tu 
trouveras le numéro dans ma chambre. 

THÉRÈSE 

Merci, maman. 

Elle va s'en aller. 

FRÉDÉRIQUE, la rappelant. 

Ah ! mon petit, dimanche nous allons à la 
messe de neuf heures à Villers-Cotterets. 

THÉRÈSE 

Oui, c'est vrai... c'est dimanche de Pâques. 

FRÉDÉRIQUE 

Nous ferons nos Pâques à Villers-Gotterets et, 
samedi, nous irons donc nous y confesser. 

THÉRÈSE 

Pourquoi pas au village ? 

FRÉDÉRIQUE 

Parce que je préfère Villers... (Un temps.) et le 
curé de Villers. Il est très bien, le nouveau curé 
de Villers, très intelligent, et, étant donné que, 
pour la première fois, je ne fais pas mes Pâques 
à Paris, avec l'abbé Loyer... 

THÉRÈSE 

Bien, maman. Je lui ai envoyé une carte postale 
à l'abbé Loyer. 

FRÉDÉRIQUE 

Tu as eu raison. 

THÉRÈSE 

Je peux rejoindre les autres ? 

FRÉDÉRIQUE 

Oui. 



ACTE PREMIER a3i 

THÉRÈSE, part en courant. 
Merci, maman. 

Elle demeure seule quelques instants sous le grand 
cèdre, puis Julien qui guettait revient. 



SCÈNE VI 
FRÉDÉRIQUE, JULIEN 

FRÉDÉRIQUE, s^ asseyant sur le banc de pierre. 

Julien, il ne faut plus nous taquiner ainsi. Ne 
jouons plus à ce vilain jeu... Je veux avoir l'expli- 
cation de vos sautes d'humeur brusques et frois- 
santes ; vous me fuyez, nous nous boudons depuis 
une huitaine de jours, mais ce qui m'afflige, c'est 
qu'il n'est pas une de vos paroles ou un de vos 
ilences qui n'ait le dessein de me faire de la peine. 
Vous sentez vous-même le besoin de me pw4er... 
Sérieusement, décidons-nous. 

Elle a pris un ton résolu et grave. 

JULIEN, après un temps durant lequel il a gardé 
les yeux fermés. 

Une dernière fois... Frédér... j'allais dire ma- 
dame, vous voyez où j'en suis !... une dernière 
fois, je vous demande et dans un état d'énerve- 
inent que vous ne pouvez pas évaluer, s'il y a 
pour moi un espoir quelconque, fût-il dans le 
plus lointain avenir. Je n'en peux plus, je vous 
assure, Frédérique ! Je vous supplie d'avoir pitié 
de moi ! 

Cette voix a un accent de tremblante sincérité. 

FRÉDÉRIQUE 

Je le voudrais. Vous ne savez pas à quel point 
je souhaiterais d'en être capable, mais je ne peux 



232 LES SŒURS D'AMOUR 

pas ! Soir et matin je remets tout en question ; 
ma conscience me répond toujours la même chose : 
jamais ! Et pourtant, que je voudrais en avoir le 
courage... ou la lâcheté !... 

JULIEN, agité. 

Ah ! quelqu'un qui nous entendrait n'en croi- 
rait pas ses oreilles ! Il y a sûrement ici, à Paris, 
autour de nous, des gens qui nous supposent 
amant et maîtresse, mais oui... mais oui... S'ils 
pouvaient connaître cette impayable vérité que, 
depuis deux ans, et deux ans d'amour réciproque, 
nous en sommes à l'innocence du début !... Il y a 
entre nous les signes évidents d'une vieille liaison, 
alors que nous ne l'avons pas même commencée !... 

FRÉDÉRIQUE 

Julien, Julien, voilà que vous allez encore me 
torturer inutilement. Ce n'est donc pas assez que 
je vous aime à ce point, que j'aie fait bon marché 
de tous mes devoirs ! Oh ! si vous m'aimiez autant 
que vous le dites, cela devrait, sinon vous conten- 
ter, du moins tellement vous apaiser. 

JULIEN 

En ai-je eu de la patience et des résignations ! 
Les ai-je comptés, les mois et les mois ! II a fallu 
que je me donne des relais, des buts, car, sans 
espérance, je n'aurais pas supporté une telle vie ! 
Je me disais : au mois d'octobre, je serai son 
amant, je n'irai pas plus loin qu'octobre. Et puis, 
c'était janvier, et puis venait juin. (Avec emporte- 
ment.) Mais en quoi êtes- vous faite ? Vous n'êtes 
pourtant pas pétrie de chair mystique 1 Je vous 
ai tenue dans mes bras prête à vous donner 1 
Vous avez un visage qui m'a révélé cent fois que 
vous éprouvez tous les troubles de la femme 1 

Il s^est approché d'elle. 



ACTE PREMIER a33 

FRÉDÉRIQUE, avec un peu de rouge au visage. 

Je VOUS en prie ! 

JULIEN 

Ah ! vos prêtres, cette religion, comme je les 
déteste 1 Je me suis épuisé contre des ennemis 
invincibles... car vous ne me voyez plus, mais 
ma mère m'a trouvé changé à un point extraor- 
dinaire 1 Je suis devenu nerveux, irascible. Je me 
sens positivement à bout de patience. Si vous 
m'aimez, faites attention, ma tendre amie ! Je ne 
devrais pas vous parler grossièrement comme je 
le fais, à vous qui êtes la délicatesse même et qui 
avez sur vous-même des pouvoirs et des domina- 
tions que je n'ai pas... mais il est nécessaire que 
vous sachiez où j'en suis... 

FRÉDÉRIQUE, dans une interrogation naïve et peinée, 
mais sans y croire. 

Alors vous ne m'aimez plus ? 

JULIEN 

Mais si, mais si... je vous aime toujours et c'est 
bien ce qu'il y a de terrible ! Seulement, je dé- 
clare que ma vie n'est plus acceptable. 

FRÉDÉRIQUE 

Et la mienne, donc, Julien qu'en faites- vous ? 
Et mes mérites, et mes épreuves, et mes tenta- 
tions ? 

JULIEN 

Mais non, vous n'en avez pas 1 

FRÉDÉRIQUE 

Hélas ! 

JULIEN 

Ce n'est pas vrai !... ou vous n'en souffrez pas, 
ce qui revient au même !... 



a34 LES SŒURS D'AMOUR 

FRÉDÉRIQUE 

C'est-à-dire que je suis une femme, une femme 
vieillissante qui n'avait plus rien à espérer ni à 
attendre de l'existence. En sorte que votre amour 
me donne une joie permanente ; ses contraintes 
mêmes valent mieux que la solitude, et il m'est 
devenu nécessaire comme l'air à respirer I... Tan- 
dis que vous avec vos vingt-huit ans, vous êtes 
là, piaffant, rageur. Vous êtes trop jeune pour 
savourer le bonheur d'être aimé et de répandre 
l'amour. 

JULIEN, s^ asseyant près d'elle. 

Ne croyez pas cela ! S'il fallait, par une fatalité 
inexplicable, vous avoir à moi, tout en étant 
obligé de vous respecter, mais je le ferais, et avec 
quel cœur ! à la seule condition, par exemple, que 
nous vivions ensemble, même au fond d'une man- 
sarde, sans un sou devant nous I... Songez que 
je n'ai pas une joie réelle, pas un droit sur vous 
et je ne vois pas se lever à l'horizon une issue 
quelconque, 

FRÉDÉRIQUE 

Mais oui, Julien, je m'en fais assez de reprochesl 
Je compromets votre avenir et vous seriez en 
droit de me quitter. Tenez, une des raisons 
pour lesquelles j'ai gardé tant de reconnaissance 
à l'abbé Loyer, c'est que, justement, au lieu de 
vous accuser, dès le premier jour où je lui ai 
confié cette situation, il s'est écrié d'une façon si 
sincère et si touchante : « Oh ! le pauvre garçon ! » 
N'est-ce pas que c'est bien ? 

JULIEN, ricanant. 

Je le remercie infiniment, le bourreau plaignant 
sa victime I Charmant ! Car, enfin, c'est à ce 

4 



ACTE PREMIER a35 

directeur de conscience que je dois ma défaite, 
que... 

FRÉDÉRIQUE 

Ne le cFoyez pas ! Sans l'abbé Loyer qui a 
l'esprit si juste, si élevé, vous ne seriez pas ici à 
mes côtés... II a été plus indulgent devant ma 
douleur que je ne l'étais moi-même. Cent fois il 
m'a répété : « Luttez... tâchez de lutter contre 
cette affection. Mais la tache est dans la faute, 
elle n'est pas dans le sentiment. C'est déjà très 
beau que de sortir victorieuse d'un pareil com- 
bat. » N'est-ce pas que c'est le langage d'un brave 
homme ? 

JULIEN 

Ou d'un homme habile. 

FRÉDÉRIQUE 

Oh ! la religion doit être humaine, voyez-vous, 
sans quoi... sans quoi... (Elle pousse un gros sou- 
pir,) on ne pourrait pas 1... 

JULIEN, sur le ton ironique des gens qui n'ont 
pas reçu d'éducation religieuse. 

Je ne connais rien à ces subtilités spéciales !... 
J'estime que vous êtes aussi coupable du senti- 
ment que vous le seriez de la faute... 

FRÉDÉRIQUE 

Vous n'entendez rien, mon ami, à la religion... 
Elle ne dit pas cela... J'ai peut-être tort de vous 
aimer, mais je ne suis pas coupable du péché 
mortel... 

JULIEN 

Aux yeux des hommes, la complaisance morale 
est pire. 

FRÉDÉRIQUE 

Alors, c'est que les hommes n'ont pas la cons- 



236 LES SŒURS D'AMOUR 

cience aussi humaine que ceux qui ne sont pas 
des hommes !... Et puis, et puis, c'est tout ce que 
je peux, moi 1... Et, comme dit l'abbé Loyer, je 
trouve que c'est déjà très beau comme cela I... 
(Et il y a une expression excédée de la voix qui en dit 
long sur les luttes secrètes.) 

JULIEN 

A de pareils soupirs, on sent que vous avez le 
sentiment obscur que votre foi naïve n'est pas 
à la hauteur de votre intelligence et que votre 
sacrifice est une duperie... 

FRÉDÉRIQUE, se levant et grave^ 

N'attaquez plus ma religion... il ne faut pas 
chercher à m'enlever cette foi-là, Julien.. Ce 
serait de mauvais ouvrage... Et dites-vous bien 
que, même n'y eût-il pas la religion, votre ennemi 
le plus terrible serait encore ailleurs, dans ma 
conscience. Même sans religion, je suis sûre que 
je ne me donnerais pas encore à vous ! 

JULIEN 

Pourquoi ? Pourquoi ? 

FRÉDÉRIQUE 

Parce qu'il y a encore cette chose : le devoir... 
Je suis une bourgeoise qui ai contracté des tas 
d'engagements, en me mariant, et j'y crois aussi, 
à ceux-là... Mon mari et moi nous n'avons plus 
guère de liens moraux... mais je ne romprai pas 
le pacte de fidélité... Je me dois à mes enfants... 
Que voulez-vous ? Ce serait le bouleversement de 
toutes mes idées, de toutes mes croyances... Je 
n'ai rien d'une mystique... Je suis une femme 
saine et bien de mon temps, que ne hantent pas 
les scrupules et les contritions exagérées, mais je 
demeure convaincue que la religion et la société 



ACTE PREMIER aS; 

nou3 interdisent la faute... Je suis aussi incapable 
d'y consentir de moi-même que de forcer un tiroir, 
de faire un faux... C'est instinctif... Cette malpro- 
preté, si j'y cédais, aurait pour résultat que, dès 
le lendemain, je ne pourrais plus me regarder 
dans une glace... Ne le souhaitez pas !... Je vous 
jure que si cela arrivait, j'irai droit me jeter à 
l'eau... 

JULIEN 

C'est exquis !.., L'amour vrai ne parle pas 
ainsi. Sacrifiez-moi quelque chose de vous, votre 
salut éternel, ou vos devoirs d'ici-bas... 

FRÉDÉRIQUE 

Ah 1 autrefois, dans l'emportement de la jeu- 
nesse, qui sait ce que j'aurais fait ! Aujourd'hui, 
mon passéjtoutes mes traditions me l'interdisent... 
Vprès un certain âge on ne peut plus se refaire 
une âme... Je vous aime, Julien ; je vous donne- 
rais ma vie s'il le fallait, mais ne me demandez 
pas un corps auquel vous ne devriez déjà plus 
jtenseT... (Soupir.) et que vous avez si peu de temps 
encore à désirer ! 

Elle s^est approchée de lui, gentiment, tendrement, 
avec une coquetterie inconsciente, et lui a posé la 
main sur l'épaule. 

JULIEN 

Ah I que vous regretterez plus tard, malheu- 
reuse !... quelles larmes vous verserez !... 

Il lui a pris cette main et Vappuie à ses lèvres, — et 
ses yeux ont Vair de se perdre dans Vavenir, 

FRÉDÉRIQUE 

Je sais bien que je me condamne... La seule 
chose qui me console, c'est de me dire que, si 
j'avais été votre maîtresse, c'eût été pire... lorsque 
vous m'auriez trompée, quittée !... Oh ! cela se- 



a38 LES SŒURS D'AMOUR 

rait arrivé fatalement... alors... Ah ! tenez, j'aime 
mieux ne pas y penser ! Ça fait frémir I 

JULIEN, avec chaleur, essayant encore une fois de la tenter. 

Moi ! vous quitter dans ces conditions-là 1... 
Comme vous me connaissez ! Essayez, et je vous 
serai attaché si solidement que je défierais quoi 
que ce soit de nous désunir, — même l'ultime 
vieillesse !... Non, vous ne savez pas ce dont 
j'aurais été capable pour vous !... Oh ! je suis sûr 
de moi, et... 

FRÉDÉRIQUE, se détachant de lui. 

Taisez-vous, alors... Ne faites pas luire tout le 
bonheur auquel j'ai renoncé ! Ah ! pourquoi ce 
revenez-y, aujourd'hui ?... Pourquoi renouveler ce 
débat qui nous a laissés si souvent épuisés et 
désolés... ici même... à cette place... sur ce banc ? 
Voilà près de six mois que vous sembliez avoir 
pris votre parti; Je vous en avais tant de recon- 
naissance !... Quand vous arriviez quelquefois, 
avec une figure épanouie, gentille, et que vous 
me disiez : « Tenez, je suis heureux quand même ! 
Je vous pardonne et vous êtes adorable, jusque 
dans vos refus », que c'était doux, Julien ! Que 
j'ai eu d'aise dans ces moments de paix, de com- 
préhension intime I... Ces jours-là, que l'amour 
était beau ! Et maintenant, nous rabâchons ici 
de vilains remords... 

JULIEN, se levant avec un coup de colère subite et terrible. 

Mais savez-vous où vous allez, malheureuse... 
savez-vous ce que vous allez commettre ? 

FRÉDÉRIQUE 

Oh I vous me faites peur... Pourquoi cette co- 
lère, ce visage courroucé ? 



ACTE PREMIER 239 

JULIEN 

Alors, c'est entendu, jamais ! jamais ! 

FRÉDÉRIQUE, vivement, très vivement, cherchant 
par son élan à étouffer la sévérité du jamais. 

Oui, mais toujours, toujours !... Oh I pour la 
vie, pour la vie entière... Dites-le-moi comme je 
vous le dis 1... Ayez du courage, Julien... prenez 
patience. 

Mais cette fois Vhabile persuasion n'a pas porté. 

JULIEN 

Imbécile 1 Imbécile que j'ai été 1... Niais.!... 
Deux ans d'adoration pour aboutir à ça !... Sentir 
qu'on est jeune, en pleine force, qu'il y a dans 
cette poitrine de l'enthousiasme, de l'ardeur !.,. 
qu'on pourrait rendre une femme heureuse, en 
être justement fier et gâcher cette jeunesse-là, 
sans pouvoir même en faire le don... (Avec un jeune 
orgueil.) alors que tant d'autres la réclament, secrè- 
tement, et s'en trouveraient si épanouies... Ah ! 
tenez, je vous en veux ! Il me vient en ce moment 
un coup de rancœur !... J'en veux à la vie, à tout 
le monde !... 

FRÉDÉRIQUE, effrayée. 

Julien 1 

JULIEN, continuant, de plus en plus fort. 

Imposer ce martyre à un homme, et avec cette 
impudence ingénue réclamer par-dessus le mar- 
ché sa fidélité !... Il faut que vous soyiez d'une 
naïveté, ma pauvre Frédérique, vraiment déso- 
lante ou d'un égoïsme alors révoltant !... Oui, je 
le dis comme je le pense !... Je ne croyais pas que 
cela fût possible !... Oh ! sans quoi, je vous le 
garantis,... sans quoi, j'aurais fui au bout du 
monde 1 

11 



a4o LES SŒURS D'AMOUR 

FRÉDÉRIQUE 

Julien, mais c'est affreux ce que vous dites là I 
Mais je ne vous avais jamais vu comme cela !... 
Si la fidélité vous est si lourde, je ne vous l'impose 
pas... 

JULIEN 

Oh Ique j'en ai assez de vos scrupules, à la fin !... 
n n'y a pas qu'eux sur la terre !... Vous leur sacri- 
fiez notre joie, et vous n'aurez fait que deux 
malheureux I Tenez ! vous êtes impardonnable !... 

Il ça s^asseoir sur le banc circulaire sous la statue du 
Bacchus. 

FRÉDÉRIQUE, le regarde^ atterrée, craintive 
devant cette formidable explosion juvénile. 

Julien, vous souffrez tant que cela ?... C'est 
vrai ? Pauvre enfant !... Ah ! que vous me faites 
de mal ! (Elle s'approche et elle pleure, debout près de 
lui.) Mais que faut-il que je devienne, alors ?... 
Il n'y a plus qu'à mourir 1 Mon Dieu 1... Votre 
voix est sincère... votre colère, bien sûr, elle 
est trop juste 1 Je suis folle d'espérer qu'un 
amour dans ces conditions soit possible !... Mon 
Dieu 1 Moi qui étais si heureuse, il y a un instant ! 

Un silence pénible, lourd et triste, chacun à sa dou- 
leur sincère. 

JULIEN, la voix subitement changée, comme soulagé 
par Vexplosion de colère. 

Pardon, ne vous affligez pas !... Je me suis 
laissé entraîner à une crise de désespoir qui m'est 
habituelle depuis quelque temps, mais que je 
n'aurais pas dû vous montrer !... 

// lui a pris machinalement la main et la caresse. 

FRÉDÉRIQUE 

QiMAd je pense comme autrefois vous étiez 
peu exigeant !... La première année... voua m'ai- 



ACTE PREMIER a4i 

miez pour le plaisir seul de m'aimer... C'était si 
touchant 1... Vous ne réclamiez rien. Vous me 
disiez : « Ah ! si j'avais seulement le bonheur, un 
jour, d'être aimé de vous... » Et voilà, maintenant 
que c'est arrivé, ça ne suffit pas du tout 1... 

JULIEN, se reprenant et calme. 

Je suis injuste... Vous m'avez comblé... Et 
vous avez toujours été la plus parfaite et la 
plus délicate des femmes... Vos chimères ont été 
respectables, comme mes exigences ont eu des 
excuses. Je vous aurai importunée, ma chérie. 
Ainsi le font la plupart des hommes qui ne savent 
pas se modérer... Et tout le bonheur que j'ai eu 
n'était pas dû à un garçon aussi vulgaire que 
moi, et sans prédestination aucune. 

La voix est maintenant résignée. Il a Pair de parler 
à une femme déjà dans le passé. 

PRÉDÉRIQUE, «an* 5C rendre compte du son irréparable 
de la voix — elle est au contraire gentille, encoura- 
geanu. 

Mais enfin, les hommes ne peuvent donc pas 
supporter des contraintes dont tant de femmes 
ont, du jour au lendemain, le courage et la rési- 
gnation 1... Tenez, les veuves... 

JULIEN, interrompt cette candeur spécieuse 
avec un haussement d'épaules découragé. 

Ne discutons pas, voulez-vous ? Cette conversa- 
tion tomberait dans la niaiserie ou l'enfantillage !... 
Vous ne pouvez pas comprendre, voilà tout... 
Vous parlez de l'amour avec une méconnaissance 
parfaite. La vie si régulière, si vertueuse que vous 
avez menée, vous a protégée au point qu'elle vous 
a laissé la pureté et l'ignorance des enfants... 
C'est un état de grâce qui vous est particulier. 
N'en parlons plus... (Il se lève.) Faites attention... 



24a LES SŒURS D'AMOUR 

D'un côté viennent les domestiques, de l'autre 
Madame Desroyer et ma mère... Remettons-nous.,. 

FBÉDÉRIQUE, qui veut clore tout de même 
sur un rapprochement une conversation dangereuse. 

Pas avant que vous ne m'ayez donné la main. 
(Julien la lui tend, en souriant. Frédérique la serre, ravale 
un sanglot de détente, puis avec un joli sourire qui est 
un remerciement confiant.) Ça va mieux tOUt de 
même. Merci. (Les domestiques apportent le thé. Fré- 
dérique, quand elle voit arriver Madame Desroyer et 

Madame Bocquet mère.) Flemme, aidez-moi à ficeler 
mieux ce hamac. Placez-ça là* 

Le dialogue qui suit a lieu sous la pergola. 

SCÈNE VII 

FRÉDÉRIQUE, JULIEN 
MADAME DESROYER, MADAME BOCQUET 

JULIEN 

Eb bien, vous n'êtes pas fatiguée, Madame ? 

MADAME DESROYER 

Pas le moins du monde. 

MADAME BOCQUET 

Quel beau point de vue on a de cette entrée 
en forêt. 

FRÉDÉRIQUE 

Il serait prudent de rentrer, mère. 

JULIEN 

Il vient beaucoup de vent, en effet. 

FRÉDÉRIQUE 

Julien, voulez-vous, en l'absence de la Roeur, 
conduire maman au château ? 



ACTE PREMIER a43 

MADAME DESROYER 

Je n'ai besoin de personne, je suis déjà assez 
grande pour y aller toute seule. 

PRÉDÉRIQUE 

Restez avec moi, Madame Bocquet, je serai 
heureuse de faire plus ample connaissance avec 
vous. 

JULIEN, vivement 

Mère, peut-être préférez-vous descendre à la 
pièce d'eau... Les carpes, c'est très intéressant. 

PRÉDÉRIQUE 

Puisque j'ai prié Madame votre mère de me 
tenir compagnie, laissez-la-moi. 

MADAME DESROYER 

Ma canne, mais pas votre bras, jeune homme, 
à moins que vous n'ayez besoin du mien... 

JULIEN, 9e retournant^ à sa mère. 
Comme Madame Desroyer est alerte ! 

M.U)AME BOCQUET 

Elle est bien cons... 

MADAME DESROYER, riant. 

Allez, ne vous arrêtez pas... conservée... Vous 
comprenez qu'on me l'a déjà dit tant de fois I Je 
me fais l'effet de ces pâtés que, tous les soirs, 
on recouche dans leurs serviettes. On regarde à 
chaque repas s'ils iront jusqu'au lendemain et, à 
la fin de la semaine, on en fait cadeau à l'office. 

JULIEN 

Voici votre canne. (Il va chercher la canne et en 
profite pour dire bas à sa mère.) Tâche SUrtOut de 

tenir ta langue. 

Quand il parle à sa mère, le ton est plut commun. 



2/;/; LES SŒURS D'AMOUR 



MADAME BOCQUET 

Va donc, mon garçon !,.. Je sais me conduire, 
et tu as plus besoin de conseils que moi. 

Madame Desroyer et Julien disparaissent. 



SCÈNE VIII 
MADAME BOCQUET, FRÉDÉRIQUE, JULIEN 

FRÉDÉRIQUE 

Je suis heureuse d'avoir l'occasion de faire un 
peu connaissance avec vous. Nous avons, je crois, 
beaucoup entendu parler l'une de l'autre. 

MADAME BOCQUET, froidement. 

En effet. 

FRÉDÉRIQUE 

Et VOUS avez bien des titres à ma sympathie, 
dont le premier est d'être la mère de Julien... de 
Monsieur Julien, veux-je dire. Vous quitterez 
bientôt, malheureusement, le pays ? 

MADAME BOCQUET 

Demain ou après-demain, je délivrerai les 
demoiselles Castel de ma présence ; il faut que je 
reprenne mon service. 

FRÉDÉRIQUE 
Asseyez-vous... (Elle installe la table à thé et la 
rapproche du banc.) Vous êtes surveillante au Bon 
Marché ?... 

MADAME BOCQUET 

Oui, Madame, c'est assez dur... Il faut beau- 
coup de tête... 

FRÉDÉRIQUE 

Et d'autorité. 



ACTE PREMIER a45 

MADAME BOCQUET, posément. 

Oh 1 ce n'est pas cela qui me manque. 

FRÉDÉRIQUE 

J'espère que, maintenant que nous avons fait 
connaissance, nous nous reverrons à Paris. 

MADAME BOCQUET 

Je ne crois pas, Madame. 

FRÉDÉRIQUE 

Gomment l'entendez-vous ? 

MADAME BOCQUET 

Oh ! je veux dire que nous ne sommes pas du 
môme monde, et que nous n'avons aucune raison 
de rester en relations. 

FRÉDÉRIQUE, avec intention et courtoisie. 

Je viens de vous assurer que nous en avions 
au contraire plus d'une. 

MADAME BOCQUET 

Passagères, Madame, passagères !... 

FRÉDÉRIQUE, riant devant la froideur de cet accueil. 

Mais dites-moi, vous n'avez pas l'air de nourrir 
pour moi des sentiments bien tendres !... Avouez, 
qu'au fond vous n'aimez guère cette Madame 
Ulric ! 

MADAME BOCQUET 

Je ne vous comprends pas. Madame. Je n'ai 
aucune raison d'avoir de l'antipathie pour vous. 
Mon fils m'a appris à apprécier les raisons qu'il 
a d'être reconnaissant à toute votre famille. 
Monsieur Ulric a été très bon pour lui, en toutes 
occasions... 

FRÉDÉRIQUE 

Parfait ! Je saisis la nuance... (Un temps.) Mais 



246 LES SŒURS D'AMOUR 

s'il a su gagner l'affection de chacun ici, vous 
devez comprendre qu'on l'aime, vous qui lui avez 
donné cette nature sensible, délicate... 

MADAME BOCQUET 

J'en suis fière... Mon petit bonhomme est une 
nature réussie... Malheureusement, il se gâte un 
peu dans ces derniers temps ; il est devenu pares- 
seux, faible de caractère, il s'emporte pour un 
rien. Sa santé, sa nervosité m'inquiètent beau- 
coup, et je l'aime tant, que, depuis un an, ce 
changement m'a fortement inquiétée. Moi-même, 
mon travail s'en est ressenti... Je ne voudrais pas 
voir se gâter cet enfant-là !... 

FRÉDÉRIQUE 

Vraiment, vous avez des façons de dire les 
choses, Madame Bocquet !... D'ailleurs, tout, dans 
votre attitude, dans votre expression, révèle une 
vieille rancune contre moi, et qui a dû souvent 
s'exercer bien à tort. 

MADAME BOCQUET 

Vous vous trompez. Madame. Je sais rester à 
mon rang. 

FRÉDÉRIQUE, brusquement, se décidant. 

Allons, entre femmes, mettons cartes sur table... 
Voulez-vous que je vous dise ?... Vous vous 
imaginez que ce penchant très pur, très élevé (Elle 
insiste.), carde cela vous ne doutez pas ? peut être 
nuisible à l'avenir de Julien... 

MADAME BOCqVET, l'interrompt 
avec une tranquillité imperturbable. 

Non ! c'est passé maintenant 1 Je suis rassurée... 
Dans les premiers temps, lorsque je me suis 
aperçue de cette intrigue... 



ACTE PREMIER 247 

TRÉDÉRIQUE 

Oh ! Madame Bocquet !... Faites-moi la grâce 
d'un substantif moins lourd à supporter. 

MADAME BOCQUET V 

Si vous Youlez que je parle, ne me reprenez 
pas... J'emploie les mots que je connais !... Sin- 
cèrement, j'ai eu très peur pour lui !... J'ai trouvé 
toute cette intrigue avec la dame de son bienfai- 
teur déplacée,... je lui disais : « Prends garde. 
Monsieur Ulric peut s'apercevoir du jour au lende- 
main de quelque chose... il te donnera ton congé 
sans tergiverser. Et il aura raison 1... Tu peux 
nuire ensuite à la réputation d'une dame que tu 
paraîtras avoir courtisée pour t'élever au-dessus 
de ton rang... » 

FRÉDÉRIQUE 

Pourquoi cela ? J'aime à croire que vous n'avez 
pas une fois douté de mes sentiments, et de la 
pureté de nos relations à tous deux. 

MADAME BOCQUET 

Au commencement... Mettez-vous à ma place ! 
Je croyais bel et bien que mon fils me mentait. 
N'est-ce pas, avec ces jeunes gens, on ne sait 
jamais 1... Et puis, j'ai compris... mais alors, je 
n'en ai pas moins déploré une liaison qui a miné 
mon fils petit à petit. 

FRÉDÉRIQUE, petit rire blessé. 

Je ne vais pas jusqu'à vous remercier de votre 
pitié ! 

MADAME BOCQUET, se lève. 

Voyez-vous, Madame, il vaut mieux terminer 



348 LES SŒURS D'AMOUR 

là cette conversation qui ne peut nous mener à 
rien de bon, et que je n'ai pas recherchée. 

FRÉDÉRIQUE, la fait se rasseoir. 

Mais non, je suis sotte d'ironiser... je vous en 
prie...VÇtre souci est si compréhensible. Madame 1 
Je ne sais jusqu'à quel point ont été les confi- 
dences de votre fils. Si vous connaissiez de quelle 
manière s'est glissé en moi ce sentiment, vous 
comprendriez qu'il n'y a rien à redouter pour 
Julien I II est paresseux, dites-vous ? Non, il est 
simplement distrait, et je confesse que j'ai pris 
trop de place dans sa vie, mais je suis décidée à 
l'aider mieux, à le faire travailler. II est jeune 
encore... Eh bien, il restera encore probablement 
trois ou quatre ans auprès de nous. Je ne de- 
mande que le bonheur de ces quelques années 1 
Après, je commencerai à vieillir singulièrement, 
ses sentiments seront peut être émoussés... chan- 
gés en amitié... on dit que c'est possible... Voyez, 
je vous fais des confidences bien intimes, bien 
osées, mais vous êtes femme, vous les compren- 
drez... 

MADAME BOCQUKT, sans broncher. 

Je crains fort, chère Madame, que vous aussi, 
vous n'ayez fait fausse route. Vous vous êtes trop 
exagéré, non pas les sentiments du garçon, mais 
leur valeur... Hé ! oui, mon Dieu, ces jeunes gens, 
il ne faut pas les prendre tellement au sérieux I 
Vous savez, comme on dit à la campagne, ils 
jettent leur gourme... Ça parle d'éternité, et puis, 
au fond, ce sont des étourneaux qui laissent bien 
des déceptions derrière eux. 

FRÉDÉRIQUE 

Ah ! ça ! voudriez-vous me faire douter de 
l'aiïection de Julien ? 



ACTE PREMIER a49 

MADAME BOCQUET 

Non !... Seulement ,j'ai peut-être plus d'expé- 
rience de la jeunesse que vous... 

PRÉDÉRIQUE, émue. 

C'est donc que vous avez reçu ses confidences 1 
Que voulez-vous insinuer ? 

MADAME BOCQUET, rudement. 

Il aurait mieux valu, Madame, pour vous, 
renoncer à l'alTection de mon garçon, depuis 
longtemps déjà! Si j'avais été à même de vous 
l'écrire, je vous aurais écrit, seulement, bien sûr, 
je ne me le serais pas permis de moi même... dans 
ma situation. 

PRÉDÉRIQUE, se lève, et pâle. 

Oh ! c'est mal ce que vous tentez là... c'est 
vilain, Madame ! Pour vous venger, ou par simple 
tactique, vous voulez enfoncer le doute en moi 
et vous y allez de plein cœur !... 

MADAME BOCQUET, rompant les chiens et se let>ant 
à son tour. 

Prenez-le comme vous voulez ! Après tout, ce 
n'est pas moi qui ai recherché cette conversation 1 
Je suis bien bête de me mêler de ce qui n« me 
regarde pas et de vous porter intérêt... 

PRÉDÉRIQUE, s^ animant de plus en plus. 

Vous n'arriverez pas à me faire douter de lui ! 
Vous le calomniez parce que vous n'êtes que sa 
mère ! L'amour d'une mère n'est quelquefois pas 
le plus élevé !... Une vieille jalousie vous empoi- 
sonne. Eh bien, sachez-le, moi, je ne vous ai 
jamais jalousée, je lui ai laissé votre place dans 
son cœur, tandis que, depuis deux ans, je sens, 
entre lui et moi, votre influence sournoise, votre... 



25o LES SŒURS D'AMOUR 

MADAME BOCQUET, sarcastique. 

Je sais, je sais... « Ta mère, mon petit adoré, 
place son amour pour toi dans sa tête, moi, je le 
place dans mon cœur ! » 

FRÉDÉRIQUE, avec un cri. 

Oh ! une phrase de mes lettres !... Ah ! tout de 
même, il faut que vous ayez bien lu en effet ces 
lettres-là pour que vous les citiez par cœur !... 
Ce que vous faites est mal... impardonnable ! Ou 
bien alors vous savez des choses graves ?... Pas 
de réticences. Voyons, dites-moi la vérité. 

MADAME BOCQUET 

Je me retire. Madame. 

FRÉDÉRIQUE, au comble de Vagitation. 

Non, non, vous n'avez pas le droit, maintenant, 
de vous en aller comme ça... non, non... restez... 
Ah ! nous allons bien voir !... 

MADAME BOCQUET 

Vous perdez la tête 1 Je vous certifie que, si 
nous étions à situation égale, je ne retiendrais 
pas les mots qui me brûlent la bouche 1 

FRÉDÉRIQUE, menaçant presque. 

Qu'êtes- VOUS venue faire ici ?... Qu'êtes-vous 
venue faire ? 

A ce moment, Julien, qui a entendu les éclats de 
voix des deux femmes, accourt. 

JULIEN, d^une voix coupante. 
Qu'y a-t-il... ? Maman, veux-tu t'en aller im- 
médiatement ? 

MADAME BOCQUET 

Je te prie de croire que je n'ai aucune envie de 
rester ici. J'ai été obligée pour toi d'entendre mes 
quatre vérités... 



ACTE PREMIER a5i 

FRÉDÉRIQUE 

Auxquelles vous avez répondu par des men- 
songes 1 

JULIEN 

Madame, je vous en prie. (Bas, à sa mère). Va, 
je te l'ordonne, cette fois. 

Madame Bocquet s'en va. 



SCÈNE IX 
FRÉDÉRIQUE, JULIEN 

FRÉDÉRIQUE, se jetant dans les bras de Julien. 

Ah ! c'est bon de retrouver votre épaule I... 
Ah 1 c'est vous I... C'est vous !... c'est toi 1... 

JULIEN 

Mais que s'est-il passé ?... Qu'a-t-elle dit ?... 

FRÉDÉRIQUE, dans ses bras, elle a une crise de détente. 

Ah ! elle est méchante, votre mère 1... Je n'au- 
rais jamais cru qu'elle essayerait de me faire 
autant de mal 1... Elle a voulu m'enlever ma 
confiance en vous, mon amour... Elle aurait pu 
me dire mille choses plus terribles, je les aurais 
acceptées, mais il n'est pas de crime plus vilain 
que celui d'atteindre la foi dans l'amour... Julien 
rassurez-moi, mon aimé. ..dites-moi que, malgré nos 
ennemis, on ne parviendra pas à nous séparer, à... 

JULIEN, se dégageant et parlant lentement. 

Il faut que je sois franc, Frédérique. Je ne suis 
pas l'homme que vous croyez... Je suis un lâche..* 
un malhonnête homme. 

Il passe et va vers le banc au premier plan. 



25a LES SŒURS D'AMOUR 

FRÉDÉRIQUE 

Un malhonnête homme ?... Vous ?... Allons 
donc ! 

JULIEN 

Oui, j'ai la conscience très lourde, et depuis 
quelques jours, depuis près d'un mois, je me 
donne des atermoiements pour vous avouer une 
action aui va vous inspirer le dégoût de moi. 

FRÉDÉRIQUE 

Julien, qu'avez-vous fait ?... Vite, répondez- 
moi... Un malhonnête homme !... Comment !... 
Quoi ?... (Elle cherche.) Vous n'avez pas détourné 
d'argent... Vous ne vous êtes pas mis dans une 
situation scandaleuse... il faudrait me le dire... 

JULIEN, sans la regarder. 

Pas cela !... 

FRÉDÉRIQUE, après un soupir de soulagement. 

Tant mieux ! J'ai eu peur... Quoi que vous me 
réserviez, je respire !... Alors ?... Alors ? Pour- 
quoi ce mot ? Ce n'est pas un malheur que vous 
m'annoncez, c'est une faute dont vous parlez 
même comme d'un crime. Le malheur, je vous 
dirais de suite que nous sommes deux à le parta- 
ger. 

Les mots sortent de sa bouche, craintivement retenu». 

JULIEN, un pied sur le banc, loin d*elle. 

Ma chère, ma grande, ma vraie amie !... Nous 
voici arrivés à un point de ma vie où il faut que 
je vous fasse une énorme peine ! Vous êtes toute 
délicatesse et toute âme, vous ne comprendrez 
pas cet égoïsme d'homme, et vous aurez raison 
de me mépriser comme vous allez le faire... Je ne 
suis pas un héros, Frédérique, je suis un parvenu, 
déplacé auprès d'un être de votre taille... Voua 



ACTE PREMIER a53 

ne m'avez pas communiqué ces sentiments supé- 
rieurs qui vous animent. 

Il ne la regarde toujours pas. 
FRÉDÉRIQUE 

Allons, assez de mots embarrassés 1... De quoi 
s'agit-il ? 

JULIEN, la tête dans ses mains. 

Pardon !... Pardon !... Je ne pouvais plus... J'ai 
trop souffert... Je ne pouvais plus vivre cette vie 
sans espoir... Cette privation de vous... Je suis 
fiancé... 

Le mot s'est échappé, voulu, rapide et terne, sans 
expression aucune. Silence. 

FRÉDÉRIQUE, se reculant. 

Quoi ?... je ne comprends pas... je... 
JULIEN, alors il reprend, fiévreusement, ardemment. 

Voilà Jdes mois et des mois que je vous sup- 
plie... il me fallait en finir, d'une façon ou d'une 
autre ! Puisque l'amour n'est pas possible, alors 
je me vends. Oui, je me vends, il n'y a pas d'autre 
terme, car c'est cela !... Je serai comme tout le 
monde, intéressé, médiocre, menteur... Ah 1 ce 
que je vais faire payer à la vie les mécomptes de 
ma jeunesse 1 

FRÉDÉRIQUE, répétant en s^appuyant à la table, 
la voix blanche, les yeux fixes. 

Quelle femme ?... Quelle est la femme ?... 

JULIEN 

Elle est ici même. 

FRÉDÉRIQUE, elle a un tressaut de tout titre. 

Alors, c'est vrai ? Ce n'est pas une épreuve ?... 
Mais qui ? 



254 LES SŒURS D'AMOUR 

JULIEN, après une hésitation. 

Mademoiselle Martin. 

FRÉDÉRIQUE 

Mademoiselle... (Elle n'achève pas.) Ah ! je com- 
prends, je comprends tout !... la présence de 
votre mère, votre attitude... vos... (Elle s^ arrête.) 
Qu'est-ce que vous avez fait là ? Allez- vous-en 1 
Allez-vous-en !... 

Ce n'est qu'une sorte de gémissement^ tout bas, tout 
bas. 

JULIEN 

Frédérique !... 

FRÉDÉRIQUE, elle demeure assommée, sans bouger, 
appuyée à la table. Ses lèvres balbutient. 

Vous êtes un monstre !... Vous êtes un monstre I 
JULIEN, véhément et lui prenant le bras tout à coup. 

Tenez, la voilà qui arrive 1... Elle est là, avec 
les Castel, votre mari... Une dernière fois, Frédé- 
rique, vous n'avez qu'un mot à dire... un mot... 
Promettez-moi que vous serez ma maîtresse... je 
vous en supplie... un jour... ma chérie, ma chérie... 
Promettez que vous vous donnez à moi, et je 
vous jure à l'instant, à rin«tant même, je romps 
et je lui dirai que je ne l'aime pas, que mon cœur 
est pris, que je l'ai donné pour toujours à une 
autre, que... 

FRÉDÉRIQUE, de plus en plus lointaine. 

Vous êtes un monstre 1... 

JULIEN 
Frédérique 1 (Cette fois il lui prend violemment les 
deux mains, et, avec désespoir.) Vous ne VOyez pas que 
VOUS aurez fait notre malheur à tous les deux ! 
(Frédérique se maintient péniblement debout. Son visage 
exprime une angoisse effrayante, le menton tremble, Vœil 



ACTE PREMIER a55 

erre.) Frédérique ! Non ?... Non ?... (Elle ne répond 
pas. Elle semble partie dans un autre monde. Brusque- 
ment il lui lâche le bras.) Alors, VOUS l'aurez 
voulu !... 

Son geste, à la fois résolu et désespéré, marque que 
Vheure de leur destin est arrivée. 

PRÉDÉRIQUE 

Ce doit être cela qui s'appelle mourir !... 

On sent que les mots ne parviennent plus à sa bouche, 
Julien s'est écarté alors que tout le monde fait 
irruption de gauche, Mademoiselle Castel, Ma- 
demoiselle Martin, Monsieur de Villedieu, Mon- 
sieur Ulric. 



SCÈNE X 

JULIEN, FRÉDÉRIQUE, JEANNE, 

et BLANCHE CASTEL, MADEMOISELLE 

MARTIN, ULRIC, VILLEDIEU 

JEANNE CASTEL 

Oh I c'a été amusant comme tout. Madame ! 
Il y avait d'énormes carpes, vous savez !... Gran- 
des comme le bras !... 

BLANCHE CASTEL 

Tout ça brillait aux rayons du soleil, on aurait 
dit du vieil or qui tombait... de gros bijoux.., 

MADEMOISELLE MARTIN, à Frédérique. 

Eh bien, la voilà peuplée, votre pièce d'eau !... 
J'en suis encore trempée !... 

ULRIC 

Nous leur avons de suite donné à manger, mais 
je crois que l'émotion leur a coupé l'appétit. 



256 LES SŒURS D'AMOUR 

BLANCHE CASTEL 

Tandis que nous, nous avons gagné à ce petit 
jeu une faim d'ogre... Oh ! mais il y a là toutes 
sortes de bonnes choses à manger !,.. 

MADEMOISELLE MARTIN, à Frédérique. 

Voulez-vous que nous vous aidions, Madame, 
à servir le thé et le chocolat ? 

FRÉDÉRIQUE, essaie de se dominer. 
Elle baisse la tête pour dissimuler son visage» 

Volontiers, certainement. 

MADEMOISELLE MARTIN, gaiement. 

Tenez, Monsieur Julien, à vous !... D'abord, le 
plateau n'est pas assez grand, prenons chacune 
nos tasses. 

BLANCHE CASTEL 

Le thé doit être trop fait. 

FRÉDÉRIQUE 

Oui, sans doute, depuis le temps ! (Elle prend la 
théière, elle essaie de verser, mais sa main tremble de 
plus en plus.) Je ne peux pas 1 

Elle laisse retomber la théière. 
JEANNE CASTEL 

Qu'avez-vous ? Vous vous êtes brûlée ? 

FRÉDÉRIQUE 

Non... je ne suis pas très bien... 

Elle veut refaire Veffort. 

JEANNE CASTEL 

Oh ! mais, laissez, posez la théière... n'insistez 
pas... 

FRÉDÉRIQUE 

Oui, excusez-moi... servez sans moi... 



ACTE PREMIER aSj 

ULRIC, s'approche. 

Tu es souffrante ?... Qu'éprouves-tu ?... Où as- 
tu mal ?... 

FRÉDÉRIQUE, toujours la tête basse. 

Je rentre à la maison... Ne vous occupez pas 
de moi... ce n'est rien. 

MADEMOISELLE MARTIN 

Vous avez les mains glacées !... Oh I Madame, 
nous sommes impardonnables!... Vous aurez (U 
froid en nous attendant ici. 

FRÉDÉRIQUE 

Peut-être... oui... 

BLANCHE CASTEL, à sa sœur. 

Elle n'est réellement pas bien. Regarde comme 
sa figure est décomposée. 

FRÉDÉRIQUE 

J'aime mieux qu'on me laisse seule... je rentre. 

ULRIC 

Viens, tu vas t'étendre un peu au salon. D'où 
souffres-tu ? 

FRÉDÉRIQUE 

Je t'en prie I... Je préfère me reposer seule dans 
ma chambre. 

ULRIC, à ces demoiselles. 
N'insistez pas... je la connais. 

Frédérique s^en va par la prairie sans se retourner. 
Tout le monde a les yeux sur elle. 

MONSIEUR DE VILLEDIEU, à Vlrie. 

Mais VOUS ne pensez pas que ce soit sérieux, 
mon cher ? 

ULRIC 

Je ne sais pas... J'irai voir dans quelques ins- 



258 LES SŒURS D'AMOUR 

tants... Pour l'instant, elle désire qu'on ne s'oc- 
cupe pas d'elle. Servez le thé, mes enfants 1 

JEANNE CASTEL, près du banc, au fond, 
regardant dans la direction de la prairie. 

Oh ! mais elle marche avec peine... elle s'arrête.. 
(Poussant une exclamation.) J'ai cru qu'elle chan- 
celait !... Ah ! la voilà qui repart. 

Tout le monde est de dos et regarde, 
ULRIC 

Ça m'étonnait. Voyez, elle trotte. 

JEANNE CASTEL 

Mais elle traverse la prairie au plus court 1 

Pendant ce temps, seul, Julien s'est tenu écarté, au 
premier plan, silencieux. Mademoiselle Martin se 
rapproche de lui avec vivacité, pendant que les 
autres regardent au loin. 

MADEMOISELLE MARTIN, à Julien. 

J'espérais que vous viendriez nous prendre 
après déjeuner. J'ai griffonné dix lettres à des 
amis, ce matin. Je suis heureuse !... Et vous ? 

JULIEN, tristement et pensif. 

Chut !... C'est surtout cette phrase-là qu*il ne 
faut jamais dire 1 

MADEMOISELLE MARTIN 

Pourquoi ? Le bonheur est une sensation sur 
laquelle on ne se trompe pas 1 Donc, lorsqu'on 
en est bien sûre... 

JULIEN, l'interrompt, Vceil tourné vers l'horizon où vient 
tout à Vheure de disparaître la silhouette chancelante 
de Frédérique. 

On sait toujours qu'on a été heureux, Made- 
moiselle... on ne sait jamais si on l'est encore 1... 

RIDEAU 



ACTE II 

Dans l'hôtel de Monsieur Ulric, à Passy. Un salon au 
rez-de-chaussée, assez vaste, style Régence vert et or, 
moderne, mais de goût simple, correct et très intime. 
Les fenêtres donnent sur la cour d'entrée. Au lever du 
rideau, Madame Desroyer est seule, approchée de la 
fenêtre. ^* Tîj 

SCÈNE PREMIÈRE 

MADAME DESROYER, seule, 
puis LE VALET DE CHAMBRE 

MADAME DESROYER, qui gufttait. 

Ah ! les voilà I... On sonne 1 (Elle va à la porte 

de gauche et appelle, mais à voix étouffée exprès.) 
Maxime I Maxime ! Venez vite... (Le palet de cham- 
bre sur le pas de la porte.) Ce sont les personnes 
en question ? 

LE VALET DE CHAMBRE 

Je ne sais pas... il m'a semblé reconnaître )a 
dame... Je ne connais pas le monsieur qui accom- 
pagne... 

MADAME DESROYER 

Faites-les entrer ici directement, et surtout, 
comme je vous l'ai recommandé, qu'on n'aver- 
tisse pas Madame, là-haut... Si par hasard elle 
demandait qui a sonné, répondez que vous ne 
savez pas... Dépêchez-vous. 

Le domestique sort^ Madame Desroyer reste seule 
quelques instants, s'agite, va à la fendre, puis à la 
porte à droite commt pour écouter si sa fille ne 
descend pas. Finalement elle se poste, les mains 
derrière le dos, les lunettes hautes. Le domestique 
introduit Madame Bocquet, Monsieur BocqMMt. 
Madame Desroyer ue Leur tend pas la main. 



a6o LES SŒURS D'AMOUR 

SCÈNE II 

MADAME DESROYER, MADAME BOCQUET 
BOCQUET 

MADAME DESROYER, rapide, debout, et sans les inviter 
à s^ asseoir. 

Madame.« Monsieur... Vous êtes étonnés de 
vous trouver en ma présence quand vous vous 
attendiez à celle de Madame Ulric ? Elle ne peut 
pas vous recevoir. 

MADAME BOCQUET 

Gela m'étonne, en effet, Madame. C'est elle- 
même qui nous avait donné ce rendez-vous. 

MADAME DESROYER 

Oui, eh bien, elle s'est ravisée. Et d'ailleurs, 
elle est souffrante. 

MADAME BOCQUET, présentant du geste. 

Mais, avant tout, je ne crois pas que vous 
connaissiez mon mari. 

BOCQUET, s'avance. 

Si je me suis permis d'accompagner ma femme, 
c'est que nous désirons un entretien particulier 
avec Madame Ulric... de la plus haute impor- 
tance, croyez-le... sans cela je ne serais pas aux 
côtés de ma femme. 

MADAME DESROYER 

Je doute que ce qui vient de vous puisse avoir 
une importance quelconque aux yeux de ma fille... 
Et, d'abord, elle ne vous connaît pas, Monsieur 1 
D'autre part, je crois bien que, depuis quatre 
ans, elle n'a pas eu l'occasion de revoir Madame : 
elle n'éprouverait, je m'empresse de vous le dire, 



ACTE DEUXIÈME a6i 

au cas où vous en douteriez, aucun plaisir à le 
faire ! 

HADÂ.ME BOGQUET, en une attitude humble 
qui contraste avec celle du premier acte. 

II y a, en effet, quatre ans, et presque jour pour 
jour, que vous avez eu la bonté de me recevoir 
à Villers-Cotterets ; il se peut fort bien que Ma- 
dame Ulric n'ait aucune raison particulière de 
désirer revoir une femme sans importance, dont 
elle est bien aimable même de se souvenir, mais 
je suis persuadée que, lorsqu'elle connaîtra les 
motifs qui m'ont fait solliciter cette entrevue, 
elle ne regrettera plus de me l'avoir accordée. 

MADAME DESROYER 

Je suis là pour la remplacer, et, si vous avez 
une communication quelconque à faire, je vous 
écoute. 

De la main elle les invite à s^avancer, 

BOCQUET, en passant. 

Je vous remercie. (Une fois passé.) J'avoue être 
très embarrassé... Je n'avais pas prévu le cas... 
(A sa femme.) Qu'en penses-tu, mon amie ?... (De 
dos à Madame Desroyer, Madame Bocquet fait un signe 
négatif.) Je crois, tout réfléchi, que ce que nous 
avons à dire ne peut s'adresser qu'à Madame Ulric. 

MADAME DESROYER 

Ah ! ah ! je m'en doutais un peu ! 

MADAME BOCQUET 

Pardon, puis-je vous demander si c'est bien 
Madame Ulric qui s'est ravisée après nous avoir 
donné rendez-vous ? 

BOCQUET 

Car, Madame, vous me permettrez de m'éton- 
■ner... 



a62 LES SŒURS D'AMOUR 

MADAME DESROYER 

Vous n'avez pas à vous étonner, Monsieur !... 
Et je n'ai pas à vous répondre. Madame Ulric ne 
vous reçoit pas, un point, c'est tout. 

MADAME BOCQUET 

Enfin, Madame, ce matin, au téléphone, Ma- 
dame Ulric a bien voulu, sur notre insistance, 
nous indiquer ce rendez-vous précis. Je n'ai eu 
qu'à lui dire que j'avais quelque chose de très 
grave à lui communiquer, elle n'a pas héfeité plus 
de quelques secondes à nous convier, entre quatre 
et six heures... chez elle. 

MADAME DESROYER 

Et quand bien même ce serait moi qui m'op- 
poserais à cette entrevue ? 

BOCQUET 

Ah I vous voyez bien. Madame !... Je m'en 
doutais !... 

MADAME DESROYER 

Je pressens encore quelque chose de mauvais. 
Pour que vous veniez réveiller, sous un prétexte 
quelconque, un passé qui est oublié et qui n'a 
laissé ici que de mauvais souvenirs... 

BOCQUET, V interrompt. 

Mais, Madame, je ne sais pas à quoi vous 
faites ail... 

MADAME DESROYER 

Si, Monsieur, vous savez fort bien !... (Allant à 
eux et sur un ton plus confidentiel et plus ému.) Mais 
ce que vous savez probablement moins bien, c'est 
que ma fille, il y a quatre ans, a failli mourir de 
douleur! C'est que j'ai été la seule à connaître 
de quoi elle mourait! Les médecins l'ont traitée 



ACTE DEUXIEME a63 

pour mille causes, eh bien, c'est moi, si vieille que 
je sois, qui, à la force du poignet, je puis dire, l'ai 
sortie de là... Maintenant, c'est la paix, ici, c'est 
le bonheur. Les enfants grandissent. Monsieur 
Ulric et sa femme forment le ménage le plus uni 
que l'on puisse voir, et je pourrai quitter ce monde 
avec une entière sécurité. (Avec force.) Je ne veux 
pas que Ton vienne troubler cette paix-là... Quand 
ma Aile a prononcé ce matin votre nom, il m'a 
semblé que je sentais entrer le malheur dans la 
maison. 

BOCQUET 

Mais, Madame, je vous assure... 

MADAME DESROYER, les bras croisés et face à eux 
tâchant à bien mettre en lumière toute son énergie. 

Nous sommes ici tous trois ; personne ne nous 
entend. Pas de gants à mettre !... Je veux que 
vous vous en alliez !... Je suis là de garde... et je 
vous garantis que, moi présente... 

Mais, à ce moment la porte de droite, au fond, s'' ouvre. 
Frédérique parait. 



SCÈNE III 
Les mêmes, FRÉDÉRIQUE 

FRÉDÉRIQUE, de la porte. 

Mère, c'est inutile. (On s^ arrête de parler. Haut.) 
Voulez-vous avoir l'obligeance de me laisser avec 
ces personnes ? Elles ont sollicité un rendez-vous, 
j'ai cru devoir le leur accorder, à tort ou à raison, 
mais, en tout cas, il n'y a rien là que de très natu- 
rel... 

Elle descend en scène. 

12 



264 LES SŒURS D'AMOUR 

BOCQUET, près de la cheminée. 

Madame Ulric, je vous remercie de vos paroles 
et de votre bienveillance. 

MADAME DESROYER 

Un mot. (Elle parle bas à sa fiUe en Ventraînant 
à droite.) Prends garde 1 Prends garde I Je me 
méfie,.. 

FRÉDÉRIQUE, bas. 

Ils t'ont dit le motif de leur visite ? 

MADAME DESROYER 

C'est à toi qu'ils veulent avoir affaire... Ah I 
comme tu es pâle ! 

FRÉDÉRIQUE 

Allez-vous-en, maman. Ce sera bref et net, 
rassurez-vous. 

MADAME DESROYER, traverse la scène 
et s'adressant tout haut à Monsieur et Madame Bocquet, 

Je ne retire rien de ce que j'ai dit à l'instant, 
mais, puisque ma fille veut bien vous entendre, 
il ne me reste qu'à vous en exprimer... le regret... 
Je vous salue. 

Petit signe de tête. Elle sort à droite. 



SCÈNE IV 

MONSIEUR et MADAME BOCQUET 
FRÉDÉRIQUE 

Un silence. 
FRÉDÉRIQUE 

Pourquoi êtes-vous venus ?... Que se passe-t- 
il ?... (Silence pénible.) Il est en danger ?... Il est... 



ACTE DEUXIEME 365 

MADAME BOCQUET, prenant la parole. 

Non, Madame... En danger ?... Peut-être... mais 
nous ne sommes pas porteurs d'une funèbre nou- 
velle... 

FRÉDÉRIQUE 
Tant mieux !... (Après ce soulagement elle reprend 
plus froide.) Alors, veuillez vous expliquer. J'at- 
tends. 

Elle leur fait signe de s^asseoir. 

BOCQUET, une fois assis. 

Il faut en effet que la situation soit bien grave 
pour que nous ayons osé venir. 

MADAME BOCQUET, surenchérit. 

Il faut le malheur qui est sur la tête de Julien. 

FRÉDÉRIQUE 

Le malheur !... Quel malheur ?... 

BOCQUET, éclatant. 

Notre fils est perdu ! Perdu !... Vous voyez de 
pauvres parents désespérés ! 

Son accent est sincère. Sa voix peuple, mais plus 
délicate que celle de sa femme, est celle d'un homme 
en proie à une violente émotion et qui se' contraint. 

FRÉDÉRIQUE 

Vous venez cependant de dire vous-mêmes... 

BOCQUET ' 

Matériellement, moralement perdu... Il a, en 
quelques mois, descendu la côte avec une rapi- 
dité foudroyante... Et demain, c'est affreux à 
dire, demain nous n'aurons plus d'enfant ? 

FRÉDÉRIQUE 

Plus d'enfant !... Voilà des termes bien équi- 
voques... Que voulez-vous dire ? Il va se... 



^66 LES SŒURS D'AMOUR 

BOCQUET 

Non ! pas cela ! Pas même 1... Mon fils n'a pas 
de ces résolutions héroïques... C'est un garçon 
plus dévoyé que cela ! 

FRÉDÉRIQUE 

Expliquez-vous à la fin !... 

MADAME BOCQUET 

Oui... explique seul, mon ami, moi, je ne pour- 
rais pas... 

Silence. 

BOCQUET, après s'être maîtrisée 

Avant toute chose, il faut que vous soyez bien 
persuadée que Julien ignore complètement que 
nous sommes venus vous trouver... C'est à son 
insu... S'il le savait !... Mais que voulez-vous, 
nous sommes dans un tel état de désespoir !«• 
Vous vous êtes intéressée au garçon, autrefois ; 
il a été un peu l'enfant de la maison... Alors la 
détresse a été plus forte que tous les scrupules.., 

FRÉDÉRIQUE 

C'est bon, c'est bon, Monsieur, j 'attends ! 

BOCQUET 

Il faut aussi que vous me fassiez une pro- 
messe... C'est que vous n'irez pas vous imaginer 
qu'en vous révélant l'effondrement matériel de 
Julien, nous avons je ne sais quelle vilaine arrière- 
pensée d'aide ou de secours. 

FRÉDÉRIQUE 

J'avoue que cette idée ne me viendrait même 
pas !... Mais j'ajoute que votre probité m'est 
oonnue. Monsieur... C'est entendu, je vous le 
promets. 



ACTE DEUXIEME aôj 

BOCQUET, parait soulagé dune anxiété. 

Merci, Madame... (Il reprend.) D'ailleurs l'effon- 
drement matériel n'est que peu de chose en com- 
paraison de l'égarement moral... et du terrible 
dénouement qui se prépare... f'3fo«pcmtfn« d'impatience 
de Frédérique.) Oui, j'arrive au fait... Je résumerai 
comme je pourrai, en quelques mots... vous sup- 
pléerez facilement aux lacunes... Depuis son 
mariage, la vie de Julien est sans doute demeu- 
rée inconnue de vous, ou presque ...n'est-ce pas, 
Madame ? 

FRÉDÉRIQUE 

Je m'en suis complètement désintéressée... Il 
a fait quelques visites à mon mari ; je ne me suis 
jamais trouvée là... Je sais que Monsieur Ulric le 
rencontre de temps en temps dans les milieux 
d'affaires. 

BOCQUET 

Le bruit ne serait-il jamais parvenu à vos 
oreilles que mon fils a mené par moments une vie 
de désordre ? Sa femme est certes charmante, 
mais froide, fermée, par son éducation de créole, 
à mille sentiments... comment dire... parisiens. 

FRÉDÉRIQUE 

Ce mariage, cependant fort bien calculé, appor- 
tait à votre fils quelques garanties de bonheur, 
un peu d'aisance et, en tout cas, la sécurité... 

BOCQUET 

Il n'a pas trouvé la compagne rêvée. Un déses- 
poir ancien rongeait son âme. (Sursaut de Frédérique. 
Bocquet reprend posément.) Oui, Madame, j'ose le 
dire parce que je connais la vérité sur ce point. 
Bref,que ce soit pour cette raison ou pour d'autres, 
ce mariage n'a pas comblé une âme probablement 



268 LES SŒURS D'AMOUR 

trop avide. Il s'est jeté dans les affaires et dans 
la grande vie de Paris, tête baissée. Il a réussi 
rapidement... 

FRÉDÉRIQUE 

J'ai le souvenir que votre fils était ambitieux. 

BOCQUET 

Vous retenez sur les lèvres le mot arriviste !... 
Jugement sévère, mais parfaitement juste. Il s'est 
créé de grands besoins d'argent. Il a noué, à 
l'insu de sa femme, des relations bien regrettables 
avec une certaine dame du monde déclassé... 

FRÉDÉRIQUE 

Cette fois, je vous prie d'aller au fait, Monsieur 1 
Je ne vois pas pourquoi j'ai à tolérer des confi- 
dences qui ne m'intéressent pas le moins du 
monde, qui me répugnent même, et que je vous 
prie de garder pour d'autres auditeurs ! 

BOCQUET 

Il faut bien que je vous indique les raisons qui 
l'ont amené où il en est ! Il s'est laissé prendre, 
il n'y a pas d'autres mots, par cette femme trop 
élégante, l'épouse divorcée, mais ruinée, d'un 
peintre célèbre qui conserve cependant encore 
son nom, et... 

FRÉDÉRIQUE 

Peu importe ! Passez la désignation, je vous 
prie. Au fait !... 

BOCQUET 

M'y voici... Avez-vous entendu parler, par Mon- 
sieur Ulric, de certaine importante affaire de lotis- 
sement à Montmartre... d'un groupe de maisons de 
rapport dont Julien a entrepris la construction ? 

FRÉDÉRIQUE 

Vaguement, oui, Monsieur I Mon mari a été 



ACTE DEUXIÈME 269 

étonné que cette affaire fût confiée à un jeune 
architecte. 

BOCQUET 

Pour cette considérable affaire, dont il avait la 
direction,, il a fait choix d'un entrepreneur, le- 
quel... voulant obtenir cette grosse commande... 
oh ! sans conclure avec mon fils une tractation, 
à proprement parler... lui a avancé pas mal 
d'argent... une grosse somme... Je ne le sais que 
depuis huit jours seulement l 

FRÉDÉRIQUE 

C'est joli !... 

BOCQUET 

Cet entrepreneur véreux n'a pas pu faire face 
à ses engagements. A l'heure actuelle, c'est sa 
faillite qui va être déclarée ! Avec une mauvaise 
foi insigne, il accuse de son découvert les avances 
illicites faites à mon fils ! .. C'est très exagéré, 
mais il a des reçus, il va les produire pour se 
justifier et détourner les responsabilités. Enfin, 
vous entrevoyez la situation d'ici : elle n'est pas 
belle !... Je ne la jugerais pas désespérée, pour- 
tant, car il ne serait pas impossible à mon fils, 
quelle qu'ait été sa légèreté, de démontrer qu'il 
fut un architecte un peu téméraire que sa jeunesse 
rendait inexpérimenté... Peut-être trouverait-il 
même un peu de pitié chez ses commanditaires 
qui sont contents de ses travaux... mais voici ce 
qu'il y a de pire... 

FRÉDÉRIQUE 

Car, en effet, Monsieur, tout ceci est assez vil, 
malpropre ; je suis désolée de savoir que ce gar- 
çon, pour lequel j'ai eu de Pestime, en est des- 
cendu là... mais... 



ajo LES SŒURS D'AMOUR 

BOCQUET 

Mais, en effet, vous l'avez compris, s'il n'y 
avait que cela, nous ne serions pas venus vous 
trouver... Merci de n'en avoir pas douté... il y a 
plus douloureux !... Pressé par la faillite, entraîné 
peut-être par la femme qui le tient, mon fils, au 
lieu d'attendre, de lutter comme je le lui ai con- 
seillé ces jours-ci, a pris la résolution la plus 
extrême... C'est un malheureux fou 1... Il part 1 
J'ai appris inopinément par un domestique qu'il 
prenait demain la fuite pour l'étranger, avec cette 
femme. Parfaitement, Madame, la fuite !... La 
mauvaise conseillère tient sans doute à se l'atta- 
cher définitivement. Il va disparaître, passer la 
frontière, laisser derrière lui le déshonneur, une 
situation irréparable, abandonner sa pauvre fem- 
me, qui ne sait rien, qui ne se doute de rien et se 
trouvera du jour au lendemain devant cet effon- 
drement !... Ah ! quand j'ai appris cela, je me 
suis précipité chez lui. J'ai parlé haut et dur !... 
Je ne lui ai pas mâché les mots, je vous prie de 
le croire ! Je lui ai représenté notre douleur à 
tous : « Rassure-toi, papa, je vais faire face à la 
situation. » Il mentait. Madame, il mentait !... 
A l'heure actuelle, je le sais par le domestique 
qui a entendu une conversation et qui prépare 
les malles, tout est combiné. Demain, ce soir 
peut-être, il partira pour Genève, il ne reviendra 
plus jamais... jamais... il... 

Madame Bocquet éclate en sanglots. 

BOCQUET 

Excusez son émotion. Madame. Depuis deux 
jours, elle passe par des transes si cruelles !... 

MAJ)AME BOCQUET 

Oui, ne faites pas attention. Madame 1... C'est 



ACTE DEUXIÈME 271 

mon seul enfant ! J'ai tout espéré de lui, et sentir 
qu'il en est là... lui autrefois si brave garçon !... 

BOCQUET 

Car c'est fini, nous n'avons plus sur lui la 
moindre influence I Nous sommes à moitié fous, 
ma femme et moi, depuis que nous savons ça !... 
Que faire ?... Avertir qui ?... Sa femme ?... Avouez 
que ce serait trop cruel !... La malheureuse con- 
naîtra toujours assez tôt sa situation ? Et cela 
n'empêcherait pas Julien, d'ailleurs, de partir 
avec cette aventurière. Donc, demain, peut-être 
ce soir, il faut nous attendre à apprendre que 
notre enfant s'est enfui, laissant derrière lui le 
malheur et le déshonneur !... Ah ! tenez ! que ne 
suis-je mort, Madame, pour n'avoir pas à juger 
tout cela ! 

// a une pauvre douleur, si sincère, qu*elle ne pour- 
rait qu^ inspirer du respect. 

FRÉDÉRIQUE 

Je conçois sans peine votre chagrin... L'exposé 
de cette situation est en effet bien lamentable... 
Je vous plains, mais qu'y puis-je, et en quoi 
ma personne peut-elle être mêlée à tout ceci ?... 
Pourquoi êtes-vous venus à moi ? Car, de toute 
évidence, vous aviez un but en venant me trouver? 

BOCQUET 

Un but ! Oh ! c'est beaucoup dire... Nous nous 
sommes rappelés que Julien avait pour vous 
un culte véritable... Vous êtes le seul être au 
monde qui ait eu de l'influence sur lui. Tout ce 
que vous disiez, pour lui c'était sacré 1... Ah ! 
quand Madame Ulric avait dit quelque chose !... 
Un mot de vous, une phrase seulement le rap- 
pelant à sa conscience, à son devoir, et nous 
sommes sûrs qu'elle aurait, dans la circonstance^. 



aja LES SŒURS D'AMOUR 

un poids extraordinaire... peut-être décisif. Tout 
n'est peut-être pas perdu dans ce cerveau brûlé 1... 
L'empêcher de partir, mais ce serait déjà l'avoir 
sauvé 1 II faut qu'il se justifie, Madame, devant 
les actionnaires. Il faut qu'il lutte, qu'il parle, 
qu'il brave même !... Tout, mais pas ce départ 
affreux, cet aveu d'escroquerie... pas cela !... Un 
appel de vous, de Madame Ulric à sa conscience, 
au devoir, et... 

FRÉDÉRIQUE, se levant. 

Vous êtes prodigieux !... L'égoïsme des parents, 
vraiment, est une chose inconcevable !... Vous 
qui pleurez là. Madame, vous avez tout fait 
autrefois pour me briser net, quand d'autres 
combinaisons plus souriantes étaient en jeu !... 
C'est à moi que vous vous adressez maintenant, 
et avec quelle tranquille impudence ! La combi- 
naison a manqué, tout s'effondre, et vous pensez 
à l'ancienne amie pour replâtrer le ménage... 
Bravo, Madame ! C'est signé, ça !... Je vous recon- 
nais ! 

MADAME BOCQUET 

Nous ne venons pas dans un pareil dessein ! 
Nous osons seulement vous supplier de vous 
souvenir d'un enfant qui vous a beaucoup aimée. 
Madame, et qui va être perdu pour n'avoir pas 
écouté une parole de bon sens. 

FRÉDÉRIQUE 

Ah ! vous ne crânez plus maintenant !... Na- 
guère, on redoutait tout de moi, mais maintenant, 
en effet, que peut-on craindre ? La bonne âme, 
on va aller la trouver... Il n'y a qu'à faire appel 
à son cœur I Peu importe la douleur qu'elle en 
ressentira, la mortification, l'humiliation... ça ne 
compte pas I Eh bien, vous avez mal calculé, 



ACTE DEUXIÈME qjS 

mes braves gens 1... Je n'interviendrai à aucun 
titre. Gela jamais, jamais... Voulez-vous que je 
vous le répète une troisième fois, j'y suis prête l 

BOCQUET 

Oh 1 Madame... ne vous emportez pas !... (Il 
se lève, désolé, mais poli.) Nous n'avons pas l'inten- 
tion d'insister le moins du monde ou de vous 
importuner... Viens, mon amie... 

MADAME BOCQUET, se lève à son tour. 

Il n'y a vraiment pas de quoi vous mettre en 
colère, Madame. Depuis quelques jours, mon mari 
et moi, nous vivons comme des corps sans âme ! 
Dans notre désespoir, excusez-moi de m'être sou- 
venue de vous... de l'affection que vous avez 
éprouvée pour mon garçon !... (La douleur a aussi 
donné à cette voix autrefois revêche un accent humble et 
doux,) Songez donc que vous lui auriez dit simple- 
ment : « Julien, il ne faut pas faire cela, mon ami,... 
il faut essayer de vous sortir de là, Julien... 
Restez avec votre femme... » Je le connais, il se 
serait troublé !... Je suis certaine que son cœur 
vous aurait entendue, vous !... (Et dans ce vous il y 
a encore tout un monde de regrets.) Ah ! VOUS n'auriez 
pas eu à la dire deux fois, vous !... Tant pis I 
Mais peut-être penserez- vous un jour, quand vous 
saurez qpie ce malheureux garçon est définitive- 
ment perdu, qfue vous auriez pu tout de même 
prononcer le mot qui l'aurait sauvé, empêché de 
partir... parce que... (Elle hésite. )^s^i\ en est arrivé 
là, eh bien... c'est qu'il n'avait jamais pu vous 
faire sortir de son cœur I... Ça, tout de même, il 
fallait vous le dire !..» 

BOCQUET, inquiet, lui prenant la main. 

Non, non, viens, ma bonne amie... N'insiste 
pas I J'espère que Madame ne nous en voudra 



274 LES SŒURS D'AMOUR 

pas de notre démarche. Allons, viens, je te dis... 

// veut Ventrainer. 
MADAME BOCQUET 

Adieu... Madame... et mille excuses. 

Elle salue et passe. Au moment où ils vont sortir. 
FRÉDÉRIQUE, avec force. 

Non, non, vous ne me ferez pas partager cette 
responsabilité! Voilà, moi, ce que j'avais à vous 
répondre ! 

Un temps, Monsieur et Madame Bocquet çont sortir 
par la porte de gauche. 

FRÉDÉRIQUE, de loin, les arrêtant d^un geste. 

Une seconde encore ! (Nouveau silence, puis embar- 
rassée.) Voyons, peut-être... indirectement... y a- 
t-il un moyen qui vous satisfasse ?... Je veux 
dire, une lettre, par exemple, que vous lui remet- 
triez... vous sufïirait-elle ? (Madame Bocquet fait un 
geste vague et rf^pife.; Naturellement non 1 Vous jugez 
que ce n'est pas assez !... Vous escomptez des sen- 
timents plus largement mesurés !... Ah ! si vous 
croyez que je ne comprends pas votre manège !... 
Je comprends sur quelle émotion vous spéculez 
pour stupéfier votre fils... C'est habile !... Seule- 
ment, mon émotion à moi, elle ne compte pas ?... 

Non ?... Ah ! les parents !... (Puis brusquement.) 

Tenez, asseyez-vous et laissez-moi réfléchir au 
moins quelques instants. 

Elle leur indique des sièges près de la table. 

BOCQUET, radieux. 
Madame !... 

FRÉDÉRIQUE, sèche. 

Ne parlez pas 1... (Elle reste alors sans rien dire, 
<Vabord, arpentant la pièce, puis s^accoudant à la cheminée. 
Les deux parents se taisent, anxieux mais ravis. Au bout 



ACTE DEUXIEME 276 

d*un moment de silence.) Ah ! je VOUS déteste 1... 

Que vous saviez bien ce que vous faisiez en venant 

semer cette graine !... Vous saviez qu'elle devait 

germer et je vous en veux de n'en avoir pas 

douté !... Je ne vous en veux même que de cela 1 

Elle tend le poing vers eux. 

BOCQUET, va se lever. 

Madame, si vous permettez encore, je... 

FRÉDÉRIQUE 
Non. Laissez-moi ! (Bocquet se rassied. Nouveau 
silence plus long Frédérique se décide et changeant de 

ton, rapide et incisif.) Votre fils est-il à son bureau 
ou chez lui, à l'heure actuelle, Monsieur ? 

MADAME BOCQUET 

Mon Dieu, Madame, je n'en sais pas plus que 
vous... Dans ce désarroi, je vous avouerai... 

FRÉDÉRIQUE 

Il a le téléphone à son bureau, n'est-ce pas ? 

BOCQUET, vivement. 

Oui, Madame... Central 25-60. 

Elle va à droite à une petite table et s*empare du télé' 
phone, puis le repousse. 

FRÉDÉRIQUE 

Non, non, pas ça !... Je ne veux pas ! (Alors elle 

va à la table à écrire et s*y installe.) Monsieur, 
veuillez avoir la complaisance de sonner trois 
coups... La sonnerie est là, près de la cheminée. 
(Monsieur Bocquet se lève, empressé, va à la cheminée 
et sonne les trois coups. Pendant ce temps, elle s^adresse 
à Madame Bocquet.) Le bureau, rue Saint-Lazare, 
n'est-ce pas ? 

MADAME BOCQUET 

Oui, Madame. 



2^6 LES SŒURS D'AMOUR 

FRÉDÉRIQUE 

Le domicile particulier... toujours rue Pierre- 
Charron ? 

MADÀIfE BOCQUET 

Oui, Madame... à deux pas... 

FRÉDÉRIQUE, que toute insistance agace. 

Je sais, je sais... (Elle continue d'écrire en silence. 
Le domestique entre. Au domestique.) J'ai mis SUr 
cette enveloppe deux adresses. Vous allez dire 
au chauffeur qu'il porte immédiatement cette 
lettre au destinataire. Qu'il passe d'abord à la 
première, adresse rue Pierre-Charron, c'est à côté ; 
si ce Monsieur n'est pas là, qu'il se rende immé- 
diatement à l'autre adresse... rue Saint-Lazare. 

LE DOMESTIQUE 

Y a-t-il une réponse, Madame ? 

FRÉDÉRIQUE, après une hésitation. 

Dites au chauffeur d'attendre... Remettre per- 
sonnellement, bien entendu. 

LE DOMESTIQUE 

Et si la personne est absente ? 

FRÉDÉRIQUE 

Qu'il rapporte la lettre. Allez, et faites vite. 

Le domestique tort. 

MADAME BOCQUET, cette fois dans une explosion 
d& remerciements comme si tout était sauvé de ce fait» 

Que je vous remercie I que je vous remercie I 
FRÉDÉRIQUE, restant froidement au bureau. 

Oh I je vous en prie, pas de remerciements I 
cela surtout !... Maintenant, Monsieur, vous pou- 
vez vous retirer... Je désire seulement deux ou 



ACTE DEUXIÈME 277 

trois éclaircissements plus prétys et aussi rapides 
que possible,après quoi je vous rends votre liberté. 
D'abord, est-il sûr que l'entrepreneur en question 
soit déclaré en faillite incessamment ? 

BOCQUET, debout devant le bureau. 
Question d'heures. 

FRÉDÉRIQUE 

Le nom de cet entrepreneur ? 

BOCQUET 

M. Guillemot... 12, rue Caulaincourt... 

FRÉDÉRIQUE, prenant note au crayon. 

S'il entraine Monsieur Bocquet avec lui, que 
risque votre fils, légalement ? 

BOCQUET 

Si la société dont il est le mandataire veut 
agir, ce seront les poursuites correctionnelles... 
C'est la prison sûre. 

FRÉDÉRIQUE 

J'ai compris... Maintenant quelle est la femme ? 

BOCQUET 

Oh 1 je n'ai pas de peine à la nommer... 

MADAME BOCQUET, vivement 

C'est... une Madame Tessier. 

FRÉDÉRIQUE, avec un air indéfinissable, songeur et 
grave, comme si elle évaluait les raisons du péril et 
la difficulté de Ventreprise. 

Ah !... la belle Madame Tessier !... je la connais 
parfaitement !... D'après vos renseignements, 
j'avais eu l'intuition qu'il s'agissait d'elle *Le 
mari est plus que douteux ! Ah ! c'est Mapame 



378 LES SŒURS D'AMOUR 

Tessier !... (Elle hoche la tête, réfléchit et évoque.) VouS 
croyez que cette femme-là quitterait définitive- 
ment Paris ?... Est-ce bien exact ?... Gela m'é- 
tonne. Il faudrait que ce fût une passion de sa 
part... bien puissante. 

BOCQUET 

Je ne sais pas, Madame, si elle quitterait Paris 
définitivement... Pourquoi n'y reviendrait-elle pas, 
après tout ? C'est l'exil pour mon fils !... Pas 
pour elle. Elle le tiendra entre ses mains un temps» 
mais qui vous dit qu'elle ne l'abandonnera pas 
une fois que son caprice ou son intérêt auront 
été satisfaits ? 

FRÉDÉRIQUE, dans le même sentiment de songerie 
et d'évaluation mentale. 

Voyez- vous, plus j'y réfléchis, plus je doute 
qu'une intervention de ma part puisse empêcher 
quoi que ce soit... Au point où sont les choses !... 
Cette femme l'aime puisqu'en somme elle se com- 
promet définitivement et brise sa vie, en partant 
avec lui... (Monsieur Bocquet fait un signe évasif.) Et 
l'autre, la malheureuse à laquelle il a donné 
son nom ? 

BOCQUET 

Vit dans la plus complète sécurité. 

MADAME BOCQUET 

Oh 1 elle ne se doute de rien ! 

FRÉDÉRIQUE, frappant sur ta table résolument. 

Donc, résumons... d'un côté la confiance la 
plus absolue, la droiture, l'honnêteté... je vois ! 
je vois !... de l'autre... (Elle se lève.) C'est tout, 



ACTE DEUXIÈME 279 

Monsieur ! Je n'ai pas besoin de plus amples 
renseignements... Bonsoir... Bonsoir, Madame... 
Elle passe devant le bureau. 

MADAME BOCQUET 

> Quoi que vous fassiez — lettre ou démarche — 
et même si l'une ou l'autre ne servent à rien, — 
laissez-moi vous exprimer ma reconnaissance... 
de nous avoir aidés, de... 

BOCQÙET, a^c un élan gêné. 

Et moi aussi, Madame, je... 

FRÉDÉRIQUE 

Je vous en dispense I Vous n'avez pas plus à 
me remercier du peu que j'aurai fait que je n'ai 
au fond à vous en vouloir de vous être adressés 
à moi... J'ai réfléchi, en effet, qu'il pouvait y 
avoir ime sorte de devoir, une compassion su- 
prême, pour moi, à me joindre à tous ceux qui 
ont porté quelque intérêt à ce malheureux fou... 
mais si, pour une raison ou pour une autre, 
comme je le redoute, d'ailleurs, cette démarche 
n'a rien modifié aux événements, je désire que ce 
soit ici notre dernière entrevue. Tenez-vous-le 
pour dit, n'est-ce pas ? 

MADAME BOCQUET 

Je n'en attendais pas autant de vous. 

FRÉDÉRIQUE, comme si elle était humiliée de la réflexion. 

Je n'en attendais pas autant de moi-même ! 
(Elle ça à la porte de gauche et appelle un domestique.) 
Maxime !... reconduisez... Bonsoir... Ici, à gauche, 
puis vous tournerez à droite !... Monsieur I 

Salut vague. Poignée de main froide. Le couple sort, 
gêné, guindé et déférent. La porte se referme, elle 
reste seule quelques instants, méditant. La porte 
de droite s'ouvre. Madame Desroyer entre... 



28o LES SŒURS D'AMOUR 

SCÈNE V 
FRÉDÉRIQUE, MADAME DESTROYER 

FRÉDÉRIQUE, de suite, coupant court habilement 
à toute explication. 

Maman, avant toute chose, je te prie de ne 
me rien demander. Je t'avertis que je ne répon- 
drai même pas à tes questions. 

MADAME DESROYER, très surprise. 

Enfin, Frédérique, il me semble... 

FRÉDÉRIQUE 

Tu ne comprendrais pas... Tu me gronderais 
inutilement. J'ai besoin de tout mon sang- froid. 
J'ai même besoin de me recueillir seule. Dans 
uno heure, nous monterons chez toi ; mon mari 
ne revient que pour diner, par conséquent, j'au- 
rai le temps de t'expliquer ce qui s'est passé... 
et même ce qui se sera passé encore. 

MADAME DESROYER 

Je pressens que tu viens encore de te laisser 
mettre dedans par ces gens !... Ah 1 tiens, je suis 
furieuse !... • 

FRÉDÉRIQUE, avec force. 

Si je refusais, mère, je ne serais pas digne de 
vivre ! 

MADAME DESROYER 

Ah ! voilà les grands mots lâchés !... Tu seras 
toujours dupe, toi ! 

FRÉDÉRIQUE 

Je vous en prie, mère, ne m'énervez pas au 
moment même où j'ai besoin de tout mon calme... 



ACTE DEUXIEME a8i 

(Exprès.) Si je me trouve en présence de lui, je 
ne voudrais pas qu'il perçût la moindre faiblesse. 
On a son orgueil, n'est-ce pas ? 

MADAME DESROYER, stupéfaite. 

Ah I cette fois, ça dépasse tout 1... Comment ? 
tu vas le recevoir ! Il s'agit de le recevoir ici ? 

FRÉDÉRIQUE, simplement. 

J'ai envoyé l'auto le chercher... Un simple 
mot : « Cher monsieur, j'ai quelque chose d'im- 
portant à vous dire ; prenez l'auto que voici, je 
vous attends chez moi. » Si la voiture ne le trouve 
pas, on me rapportera la lettre. 

MADAME DESROYER, au comble de Vémoi. 

Pourquoi, pourquoi as-tu fait cela ? C'est tout 
mon travail de quatre ans qui est par terre... A 
la fin, pourtant, j'ai le droit de connaître les 
raisons mystérieuses qui te font non seulement 
accepter un rendez-vous, mais le solliciter toi- 
même î... 

;FRÉDÉRIQUE, se retournant. 

Je n'aurais pas l'âme en repos, mère, si j'avais 
agi autrement... Mais... cette formalité accomplie, 
n'ayez pas peur !... Ma vie a retrouvé ses racines 
véritables... Bourgeoise je suis née, bourgeoise je 
resterai... appuyée sur mes assises domestiques : 
vous, mes enfants, ma religion, ma maison... 
Rien à craindre,d'ailleurs... On ne réclame de moi 
qu'une intervention raisonnable, où le cœur n'est 
pour rien... ou pour si peu. Et tout cela est misé- 
rable au possible ! 

Agitée, elle passe et va à la table à droite. 

MADAME DESROYER 

Garde-les donc pour toi, tes mauvaises justi- 
fications... Je ne te demande plus rien, mais, 



28a LES SŒURS D'AMOUR 

Frédérique, ne nous illusionnons-nous pas toutes 
les deux ? Est-ce que cet amour est bien mort 
en toi ? Voilà la chose importante ! 

FRÉDÉRIQUE, après un temps cT interrogation. 

Qu'est-ce qui meurt jamais tout à fait ?... 
L'amour passé, on ne le sent plus, mais, tout 
de même, il est là, sous la chemise, comme la 
médaille que l'on porte au cou. On n'en sent plus 
le contact, seulement, de temps en temps, dans les 
grandes occasions, on y porte instinctivement la 
main !... La question n'est pas là, voyez-vous !... 
Je suis sûre de moi, moralement... Je le suis 
moins physiquement !... Comment pourrais- je 
supporter sa vue,tout à coup, sans préparation ?... 
(Elle a Vair de constituer la chose à V avance.) Quand 
on s'est dit pendant des années : « C'est fini, ce 
n'est plus qu'une image, un souvenir », et que, 
tout à coup, il y a devant vous la présence maté- 
rielle... ah ! dame 1 

Elle regarde du côté de la porte comme s^il y avait 
quelqu'un devant elle. 

MADAME DESROYER 

Gomme te voilà... comme te voilà !... 

FRÉDÉRIQUE 

C'est juste 1 Vous avez raison de me le repro- 
cher... Ce qu'il faut calmer, ce sont les réflexes... 
il faut que je m'occupe au lieu de m'agiter... La 
'règle, la méthode, comme nous disions autrefois, 
maman 1 

MADAME DESROYER 

Ma pauvre petite ! 

FRÉDÉRIQUE, sourit avec effort. 

Mais non, mais non, ne me plaignez pas ainsi ! 
C'est agaçant... Voyons, d'abord, quelle heure 



ACTE DEUXIÈiME a83 

est-il ?... avec tout ça... quelle heure est-il ?... Où 
sont les enfants ? Savez-vous où sont les enfants ? 

MADAME DESROYER 

Le petit rentre de la promenade et Thérèse 
est revenue du cours. Elle étudie son piano. 

FRÉDÉRIQUE 

Elle avait une composition d'histoire très en 
retard, cette petite. A-t-elle fait sa composition ? 

MADAME DESROYER, navrée. 

Qu'est-ce que tu vas chercher là ? 

FRÉDÉRIQUE, cherchant visiblement un point cT appui 
moral, va à la porte de droite et appelle. 

Thérèse !... Thérèse... Ah ! voilà Bébé 1 

Sur le pas de la porte, le petit qui est maintenant un 
petit bonhomme et sa bonne. 



SCÈNE VI 

Les MÊMES, LA BONNE, L'ENFANT, 
puis THÉRÈSE, puis LE DOMESTIQUE 

FRÉDÉRIQUE, à la bonne. 

Vous êtes allés aux Champs-Elysées ? A-t-il 
joûté ? 

LA BONNE 

Oui, Madame, nous sommes entrés chez le 
>âtissier 1 

FRÉDÉRIQUE 

Qu'a-t-il mangé ? 

LE PETIT 

Oh 1 une madeleine... grande comme ça 1... 



a84 LES SŒURS D'AMOUR 

FRÉDÉRIQUE 

Ça suffît bien, mon coco chéri. (Se tournant de 
ioin vers sa mère.) Il a bonne mine, n'est-ce pas, ce 
petit ?... Et puis, il est si comique... C'est un 
comique au fond, vous savez ! 

Elle essaie de rire, mais elle est blême. Thérèse 
arrive. 

FRÉDÉRIQUE 

Et toi, Thérèse, as-tu repassé ton cours d'his- 
toire religieuse ce matin ? Ce n'était pas brillant 
hier... 

THÉRÈSE 

Oui, j'ai repassé les Croisades, 

FRÉDÉRIQUE, de plus en plus fébrile 

Et ton piano ? Mademoiselle Chassaing a été 
contente de toi ? 

THÉRÈSE 

Avec elle on ne sait jamais !... Elle ne fait 
jamais un compliment. 

FRÉDÉRIQUE 

Eh bien, puisque nous avons une minute, nous 
allons repasser les dates ensemble. Voyons si tu 
seras plus forte qu'hier. 

Elle s^assied sur Vx du devant de la scène. 

MADAME DESROYER, debout, regardant 
et secouant une tête désolée. 

Frédérique 1 Frédérique 1 

FRÉDÉRIQUE, lui adresse un pâle sourire contracté. 

Un peu de palpitation... Ce n'est rien... Voyons, 
tu n'as pas ton livre là ? 

THÉRÈSE 

Je vais le chercher. 



ACTE DEUXIÈME a85 

FRÉDÉRIQUE, assise sur Vx et les yeux hagards. 

Sur quelle histoire travailles-tu ? Celle de Duruy 
ou celle de l'abbé Surger ? 

A ce moment on frappe à la porte de gauche. 

FRÉDÉRIQUE 

Entrez. 

LE DOMESTIQUE 

C'est l'auto qui revient, Madame. (Silence.) 

FRÉDÉRIQUE, ne se retourne pas oers le domestique. 
Après un silence oppressé, elle articule péniblement 
avec angoisse. 

II y a quelqu'un ? 

LE DOMESTIQUE 
Oui, Madame (La mère et la fille se regardent.) 
Dois-je faire attendre ? 

FRÉDÉRIQUE 

Oui, je sonnerai quand il faudra faire entrer... 
{A Thérèse.) Va vite, une visite à recevoir. 

Thérèse s^en va par la droite. Le domestique est sorti. 
Frédérique reste seule avec sa mère. 

MADAME DESROYER 

Réfléchis ! Il est encore temps 1 

FRÉDÉRIQUE, prenant les mains de sa mère 
et lui faisant tdter les siennes. 

Regardez comme c'est curieux, le pauvre cœur 
humain I Je suis exactement dans l'état où j'étais 
quand il m'a appris son mariage... les mains 
froides... la gorge coupée... la salive qui ne veut 
pas venir... Alors qu'on parte, qu'on revienne, 
c'est donc toujours la même chose ? 

MADAME DESROYER, Vembrassant avec effusion. 

J'attends là-haut... avec quelle angoisse, moi 



a86 LES SŒURS D'AMOUR 

aussi 1... Et n'est-ce pas ?... quoi que tu dises... 
quoi qu'on t'ait demandé,., souviens-toi de toi- 
même ! 

FRÉDÉRIQUE 

Oui... oui... mère... Sonnez, je vous prie... 

Madame Desroyer sonne, puis sort vivement, non 
sans avoir adressé à sa fille un dernier et long re^ 
gard d'anxiété. Frédérique reste seule, les yeux 
clos. Julien antre. Frédérique et Julien ne se sont 
même pas regardés... Julien s^est appuyé tout de 
suite à la cheminée, de dos à Frédérique, et Frédé- 
rique regarde obstinément par terre. Ils sont pris en- 
semble d'une même crise de sanglots convulsifs 
qui a commencé légère, embarrassée, pour éclater 
violente, comme si les pleurs de Vun encourageaient 
ceux de Vautre. Un grand temps. 



SCÈNE VII 
FRÉDÉRIQUE, JULIEN 

JULIEN, toujours appuyé à la cheminée, 
sans se retourner. 

Se revoir ainsi ! (Un temps.) Je n'ose même pas 
me retourner, vous regarder. 

FRÉDÉRIQUE, sanglotant. 
Julien 1 

JULIEN 

Je n'aurais pas dû venir. 

FRÉDÉRIQUE 

Vous avez bien fait. 

JULIEN 
Oh ! votre voix 1 (Alors il se retourne, mais len- 
tement, craintivement. Ils se regardent.) Et VOtre vi- 
I 






ACTE DEUXIÈME 287 

FRÉDÉRIQUE, elle pleure, très simplement, comme une 
créature faible, douce et qui a un grand chagrin, une 
immense émotion. 

Moi, je vous avais revu à une représentation 
au théâtre. M 'avez- vous aperçue ? 

JULIEN 

Oh ! je crois bien I Vous étiez devant moi à 
l'orchestre... une ou deux fois vous avez regardé 
les loges à votre gauche, sans doute pour que je 
puisse voir tout votre profil. Je sentais que vous 
sentiez mon regard. 

FRÉDÉRIQUE 

Et puis une fois dans la rue Boissière... vous 
étiez avec votre femme... C'a été tout. 

JULIEN 

Pour vous... Mais, d'autres fois, je vous ai 
aperçue... Souvent, le soir, vers minuit, je suis 
repassé en flânant devant votre hôtel... Que de 
fois j'ai regardé votre chambre... les lamelles des 
Persiennes... la lampe japonaise près delà croisée ! 

FRÉDÉRIQUE 

C'est vrai ? 

JULIEN 

Par moments, Paris se réduit à deux choses : 
la maison que vous habitez et la mienne... D'autre 
fois on se sent séparé par des infinis ! 

FRÉDÉRIQUE 

Oui, n'est-ce pas ? Le souvenir est intermittent. 
Heureusement ! Cela vient sans doute de ce qu'on 
n'a pas toujours le courage voulu, ou l'imagina- 
tion suffisante, pour recréer la vie de l'autre. 
Tenez, quand on me parlait de vous de cette 

13 



e 



a88 LES SŒURS D'AMOUR 

noanière générale, et qui, cependant, voua pe»- 
seigne- si exactement, quand on me disait, par 
exemple : « II est heureux, il réussit, je crois qu'ils 
s'aiment bien... » je n'éprouvais rien ! Et, par 
contre, tout à coup, on me donnait un petit détail 
insignifiant... « Je les ai croisés à la gare de Tou- 
louse à six heures d« matin, ils prenaient leur 
café au lait, et je l'ai entendu qui lui disait : 
Dépêche-toi, dépêche-toi, qu'on ne nous prenn 
pas nos places... » alors, oh 1 alors 1 le cœur cha- 
vire... et l'on sait trop bien, pourquoi l 

JULIE N,retroMPanf, dès les premiers mots prononcés par elle^ 
cette extase a<}mirative qui fut &i longtemps la sienne. 

Ah ! voua êtes restée adorablement la mêm«... 
Unique 1 Unique !... 

FRKDÉRIQUE 

J'ai quatre ans de plus... ma ûlle a grandi... 
J'ai vieilli de cela. 

JULIEN 

Pas d'une ride. 

FRÉDÉRIQUF, se lève. 

De mille ans ! ( MairUenant ils se considèrent, face à 
face, avec un étonnement ému, de se trouver là^tout à coup, 
sans préparation.) Jamais je n'aurais cru que nous 
noua adresserions la parole un jour, et que nous 
pourrions le faire, sur ce mode tranquille... poli... 
Qui m'eût prédit cela ce matin, ?... 

JULIE I4< 

En effet, pour que vous ayea surmonté l'émo- 
tion de nous revoir, il faut que ce que vous avez 
à nae dire soit bien important !«.. (Inquiet pour elle.} 
Pas de mauvaise» nouvelles nous coHaicernant, au 
moins ? Je brûle de savoir... 



ACTE DEUXIÈME 289 

FRÉDÉRIQUE 

Attendez une seconde... Je ne suis pas encore 
en état de vous dire... attendez... 

Silence. Elle s^ assied sur un fauteuil près de la table. 
Elle essaie de se remettre, de rassembler ses forces, 

JULIEN 

Votre mari ne s'est jamais douté de rien ? 

FRÉDÉRIQUE, vague. 

De rien... Le prétexte de votre brouille a été 
très bien trouvé. 

JULIEN, s^avance 9er» elle. 

Frédérique, vous m'en avez voulu mortelle- 
ment de mon égoïsme d'homme ? 

FRÉDÉRIQUE, elle lève la tête vers lui et doucement, 
potément. 

Pourquoi mettez-vous cette petite phrase au 
passé ?... Je vous en veux exactement comme au 
premier jour 1... 

JULIEN, ai>ee un mouvement nerveux 
qui trahit son désir d'aveu. 

Pourtant si vous saviez comme vous êtes ven- 
gée ! (Il se reprend vite.) Mais rien, rien. Je ne peux 
pas vous dire... Un jour vous saurez... bientôt... 
et vous comprendrez... le châtiment ! Vous ne 
soupçonnez pas la coïncidence étrange de votre 
lettre avec certains événements !... C'est extra- 
ordinaire !... Enfin, je ne peux rien vous dire 
pour le moment... Mais si on était superstitieux^ 
vrai, on croirait à une fatalité I... 

FRÉDÉRIQUE 

Avez-vous su que j'ai réellement failli mourir ? 
que j'ai été à deux doigts de la mort ? Quand 



^IQP LES SCEURS D'AMOUR 

j'ai cru que ça y était, j'ai éprouvé un soulage- 
ment bien extraordinaire ! 

JULIEN 

Mais maintenant vous ne regrettez pas d'être 
revenue à Ta vie. Vos enfants, votre intérieur... 

FRÉDÉRIQUE, souriant tristement. 

Ah ! VOUS aussi... IVrême vous, iï faut que vous 
employiez cette phrase banale... Oui, je vis, oui, 
je ne vaia pas mal du tout, je m'intéresse, je fais 
travailler les autres... En réalité,, je dure.,. Que 
veut-on de plus ? A ce point mort de l'équilibre, 
on n'évalue même tout ce qu'bn a souffert qu'à 
je ne sais quelle vague cendre qiui est dan» tout, 
dans tout, aussi bien dans la prière du soir qnie 
dans le pain que l'on mange... La nature entière 
est responsable à mes yeux du petit acte méchant 
que vous avez commis vis-à-vis d'une femme, 
Julien !.... Vous avez tué la j<n<e, Jhilien !... C'est 
un très grand crime, et je ne sa» pas» si ce n'est 
pas pire que de tuer la vie !... 

JULIEN 

Alors vous n'avez même pas trouvé encore la 
paix ? On me Tavait assuré... Vous voyez, je ne 
pense pas à moi, puisque ma meilleure espérance 
e&t que vous ne m'aimiez plus du tout. 

FRÉDÉRIQUE 

Qui vous dit que je vous aime encore ?... Non, 
Xe suis à cette période assez tranquille, quoique 
bien aride, où Von classe l'es photographies qui 
n'ont pas assez- de recul pour être émouvantes, 
«ette période où, tout de même, on a peur que le 
souvenir nous échappe déjà... Tout cela est sec, 
annuyeux,, un peu machinal. Oh ! ce n'est pas 



AJC1E DEUXIÈiME a^t 

comme autrefois,, cûmme loraquie je me suis rele- 
vée de maladie! J'avais retrouvé la blessure 
toute vive... Alors,,je reconstituais,, avec l'avidité 
du convalescent qui se précipite, je reconstituais, 
chaque jour; Je bruit de votre trousseau de clefs, 
j'essayais de reproduire un petit toussement sec 
que voufi avez quajid vous êtes intimidé,., fit à 
la campagne, donc !... Dans U forêt L.. Je m'en 
suis souvent allée très loin toute seule, pour crier 
à l'aise : « Eh ! hop I.,. eh 1 hop 1... » et alors, les 
yeux fermés, j'imitais votre voix répondant : 
: Hep ! hop r... eh ! hop I... j'^arrive f j'arrive... » 
Oh 1 je parvenais très bien à vous imiter... mais 
jamais, jamais je ne vous ai retrouvé... 

Elle fond en larmes à nouveau. 

JULIEN 

Et moi, moi, si je vous décrivais, Frédéricpie', 
ce qu'a été mon isolement, ma vie écœurée au 
milieu de l'activité... Mais je n'ai pas le droit de 
parler !... Et d'ailleurs, ce n'est pas pour m'écou- 
ter que vous m'avez fait venir... Sachez, en tout 
cas, Frédérique, que, malgré mon égoïsme, rien 
pourtant ne vous a remplacée... Vous èteff tou- 
jours en moi un souvenir sacré,» une hantise ; j'ai 
essayé de m'en sortir, mais que tout m'a paru 
piètre à côté de tous ! Jamais je ne vous ai 
oubliée, mon amie !... Si j'en suis où fen suis, et 
ce n'est pas brillant ,je vous prie de le croire, 
c'est à cause de vous!... Je n'ai jamais aimé ma 
femme et, pas une minute, je n'ai même pu m^illu- 
sionner sur ce sentiment. 

FRÉDÉRIQUE, cette fois, a retrouvé sa décision. 
Carrément elle attaque. 

Heureusement, vou8> aveu pria votre; uevanehe 
avec Madame Tessier. 



202 LES SŒURS D'AMOUR 

JULIEN, décontenancé. 

Ah I VOUS savez ?... Tant pis 1... ou tant mieux!. 
Ah ! ma liaison est aussi célèbre que ça ?... Elle 
est parvenue jusqu'à vous... Je ne le croyais pas 1 

FRÉDÉRIQUE 

Au moins celle-là vous l'aimez, et il faut que 
ce soit très solidement. Avez-vous été heureux, 
au moins ? 

JULIEN 

A quoi bon vous expliquer ? Vous ne com- 
prendriez pas. Il faudrait avoir participé à toutes 
les minutes de ma vie pour deviner l'enchaîne- 
ment des choses au milieu desquelles je me débats. 

FRÉDÉRIQUE 

Le fait est que ce n'est pas brillant, comme 
vous dites. 

JULIEN 

Qu'en savez-vous ? 

FRÉDÉRIQUE 

Vous êtes très bas, Julien. Votre situation est 
déplorable. 

JULIEN, essayant de rire, de bluffer. 

Hé là 1 Voilà maintenant que vous exagérez... 
Vous le souhaiteriez peut-être. Mais ce serait trop 
moral, Frédérique I... 

FRÉDÉRIQUE 

Dans quelques jours, votre entrepreneur, Mon- 
sieur Guillemot, aura fait faillite... Peut-être 
demain cette faillite sera déclarée. 

JULIEN, stupéfait. 

Ah I bah ! Cela aussi vous le savez 1 Par qui 
êtes- vous renseignée ? 



ACTE DEUXIÈME 293 

FRÉDÉRIQUE 

Entre confrères I 

JULIEN 

Entre confrères ? Charmant 1 VoUà qui me 
donne plus raison que je ne le pensais, encore I... 
Ah I la chose est à ce point ébruitée !... (Se repre- 
nant.) Eh bien, en quoi vouJez-vous que je sois 
atteint ?... La faillite d'un entrepreneur n'est 
pas la mienne. 

FRÉDÉRIQUE 

Vous êtes très bas, Julien 1... Cette faillite peut 
vous compromettre... Cette faillite va entraîner 
votre perte. 

JULIEN, se lève, bouleversé cette fois. 

Qui vous a dit ?... ou qui vous a, cette fois, 
menti de la sorte ! un confrère trop pressé. 

FRÉDÉRIQUE 

On ne m'a pas menti... Et vous allez commettre 
une plus grande bêtise encore, Julien... Vous 
avez pris le dernier moyen qu'il y ait à prendre... 
Vous allez partir, laisser votre femme dans l'ef- 
fondrement de la révélation... et quelle 1... Vous 
allez partir avec Madame Tessier. 

JULIEN 

Ce sont mes parents que vous avez vus... ou 
qui vous ont écrit ! Qui d'autre vous aurait conté 
ces balivernes auxquelles vous avez cru naïve- 
ment ? 

FRÉDÉRIQUE 

Ce ne sont point vos parents I... Vous partez, 
et vous allez laisser un passif lamentable, car 
vous devez beaucoup d'argent à cet entrepreneur... 
Pour ne pas affronter la situation et pour obéir 



a^ LES SCEUHS D'AMOUR 

à cette femme que v>om6 aïmez, vous allez com- 
mettre une nouvelle lâcheté... Vouts allez faire de 
nouveaux malheureux. Et il y a quelqu'un par 
surcroît que vous allez f>erdre à tout jamais et 
qui vaut plus que le ionheur des autres... 

JULIEN 

Ma femme ? 

FRÉDÉRIQUE 

Vous !... Il ne faut pas que vous partiez. C'est 
pour m'entendre vous le dire impérieusement que 
vous êftes là... (Debout, au milieu de la scène, ai>ec une 
grande autorité voulue.) Je ne le permettrai pas I II 
n'y a qu'un seul être au monde qui ait le droit de 
vous tenir ce langage : moi 1 

JULIEN 

Frédérique... Comprenez à demi-mot. Je ne 
peux pas agir autperae-iit, o«i alors il n'y a plus 
que la solution de me brûler la cervelle !... J'en 
suis là !... Vous me croyez toujours meilleur que 
je ne suis... Connaissez-moi une ijonne fois... Je 
auis plus bafi, jplus dévoyé que vous ne pensez... 
Si je vous racontais certaine <îompramissioû 
louche... 

FRÉDÉRIQUE 

Je la connais. 

J(UflLI£N 

Pas complèteTnent ! de n'est pas possible 1 

FRÉDÉRIQUE 

Complètement !... Elle est plus réparable que 
vous ne croyez... Seulement vxjiià, cette femmo 
vous ve-mt-elle à elle ?... Elk est dans la «onfi- 
denoe, n*«&t-oe pas ? Elle est la iwaîtresse-asso- 
oiée. 



ACTE DEUXIÈME ag^ 

JtJLIETî 

Elle tîoimaît ma -rie, c^'esrt vrail 

F*ÉDÉR*QUE 

Niais que vous êtes!... Parbleu! Elle vtxus 
attire à l'étranger pour cpie voii« devenieE ensuite 
sa chose!... Et puis, après, -vous verrez! Oh l 
Julien !... Finir ainsi ! 

JULIEN 

Eh bien, la belle perte !... J'étais un médiocre !.. 
Vous m'aviez bien jugé ! sans sévérité ! Vous 
voyez, la vie vous donne raison... Voilà ce que 
j'éta», FTédérique. 

FRÉDÉRIQUE 

Seriez-vous un lâche, par surcroît ? 

JULIEN 

Aussi !... Du reste, que faire ?... Il n'y a pas 
d'effort à tenter... je les ai tous épuisés. 

FRÉDÉRIQUE 

Et vous avez tout tenté pour trouver la somme 
qui désintéresserait cet entrepreneur ?... Vous ne 
pouvez pas lui rembourser cette avance ? 

JULIEN 

Trois cent mille francs 1 Et il ne me reste plus 
un sou personnel. 

FRÉDÉRIQUE 

Cette femme a de l'appétit. 

JULIEN 

Je n'ai pas assez de crédit sur la place de Paris 
pour les trouver ! Je n'ai pas de garantie... On 
m'a offert des emprunts. Cinquante, cent mille 
francs. 



396 LES SŒURS D'AMOUR 

FRÉDÉRIQUE 

Vous ne pouvez pas souscrire des échéances ? 
(Julien hausse les épaules.) Vous manquez de rela- 
tions, voilà tout !... Trois cent mille francs, ce 
n'est pas le diable à trouver dans Paris... Vous 
tembourserez ensuite très facilement par annui- 
rés... Vous êtes un architecte de valeur !... (De 
Vair le plus naturel du monde.) Moi, je peux très bien 

m'en occuper, vous les trouver dans mes rela- 
tions. Voulez-vous que je m'en occupe ? 

JULIEN, sortant de son effondrement dans un mouvement 
de protestation. 

Vous ! Non, Frédérique, je refuse catégorique- 
ment. 

FRÉDÉRIQUE 

Pourquoi refusez-vous ? 

JULIEN 

Parce que c'est vous. 

FRÉDÉRIQUE 

Mais on ne saura même pas que cet argent est 
destiné à un autre que moi-même... Je dispose 
d'assez d'influences et d'amitiés, j'obtiendrai un 
prêt pur et simple, sans explication. 

JULIEN 

Précisément, je refuse. 

FRÉDÉRIQUE 

Et si je vous mets en rapports avec... des gens... 
si je ne suis même pas votre intermédiaire ?... 
Tenez, je peux vous montrer par différentes lettres 
mes rapports avec la banque Elsen qui me pro- 
pose un remploi et... 

Elle se dirige vers le bureau. 



ACTE DEUXIÈME agy 

JULIEN, V interrompant. 

Je VOUS remercie d'y avoir pensé, mais c'est 
chimérique. Cet argent a besoin d'être versé ou 
plus exactement remboursé daiîs \ingt-quatre ou 
quarante-lîuit heures. Une fois la faillite pronon- 
cée, ou les livres soumis au syndic... 

fRÉDÉRlQUE 

Mais on trouve de Targent en quarante-hmi 
heures. 

JULIETÏ 

On le trouve quand c'est vous cfui le demandez., 
quand c'est vous qui l'offrez, car avouez votre 
générosité et votre mouvement spontanés ! C'est 
vous qui voulez m'avancer cette somme ? C'est 
vous qui voulez me sauver. Vous aurez beau 
éluder le mot, il faudra bien en venir là !... Je 
serai votre débiteur... Et voilà pourquoi c'est 
absolument inadmissible, et pourquoi je refuse !.^ 
Dans des situations désespérées, on a vu des gens 
accepter de l'argent de celles qui furent leurs 
maîtresses. L'acte est déjà laid, vil, mais devien- 
drait inqualifiable lorsqu'il s'agit d'une feimme q«i 
n'a pas été même votre maîtresse et dont on a 
causé le malheur ! 

FRÉDÉRIQUE, se montant, s'exaltant. 

C'est plus beau que tout 1... Alors, pour un 
honneur de convention mcwale, chevaleresque s'il 
en fut, vous préférez faire le malheur de votre 
femme légitime après avoir fait, vous l'avouez, le 
mien ? Vous préférez atteindre vos parents dans 
leur vieillesse, avouer une escroquerie dont vous 
pourriez vous libérer du même coup, vous préfé- 
rez l'exil de France, la honte, vous préférez 
perdre votre réputation à jamais, après avoir 



298 LES SŒURS [D'AMOUR 

forfait à tous vos serments I (Julien ponctue chaque 
phrase de : oui, oui énergiques.) Mais voilà... en ba- 
lance, vous mettez un petit axiome d'honneur 1 
« On ne reçoit pas d'argent d'une femme ! » La 
loi salique de l'honneur !... L'argent ! quelle con- 
vention I Ah ! parlons-en, en regard de ce que vous 
faites ! Laissez-moi hausser les épaules 1... Vous 
trouvez plus propre, alors, ce que vous avez com- 
mis ?... Vous trouvez mieux cette dernière trac- 
tation, la salissure dont vous pourriez, dont vous 
devez à tout prix vous laver ! Vous entendez, 
vous le devez, pour tous. Il faut sauver toutes 
vos victimes ! 

JULIEN 

Il y a des fautes qui, socialement, sont très 
graves, Frédérique, qui entachent, si vous voulez, 
l'honneur commercial, mais laissent intact un 
honneur qui ne dépend que de notre propre cons- 
cience... Je ne veux pas de ce surcroit de dégra- 
dation. 

FRÉDÉRIQUE 

Répétez-le, que je l'entende ! L'argent que 
vous devriez à moi, serait un poids trop lourd pour 
votre conscience ? 

JULIEN 

Parfaitement ! 

FRÉDÉRIQUE 

Plus lourd que celui de causer le malheur de 
cette créature que vous avez choisie pour femme. 

JULIEN 

Ah ! vous touchez le point sensible qui me 
bourrelé de remords. 

FRÉDÉRIQUE, son visage proche du sien 
en le regardant bien dans les yeux. 

Plus lourd aussi que ma peine, n'est-ce pas ? 



ACTE DEUXIÈME 299 

JULIEN, frémissant d'hésitation, puis résolu. 

Oui, oui, oui, Frédérique !... Oui I... mille fois 1 

FRÉDÉRIQUE, açec éclat. 

Eh bien, alors, tant mieux !... Tant mieux ! A 
la bonne heure 1 

• JULIEN 

Comment ? 

FRÉDÉRIQUE 

Oui, tant mieux. Considérez-vous que vous avez 
contracté vis-à-vis de moi cette dette immense 
dont je parlais ? Je l'ai assez payée de mon déses- 
poir I 

JULIEN 

Oh ! je le reconnais sans peine ! 

FRÉDÉRIQUE, fortement. 

Eh bien, alors, Julien, c'est un devoir pour 
vous de l'acquitter cher, très cher... plus cher 
qu'à prix d'argent I Plus il vous sera difficile, 
insoutenable même, de me devoir à moi cette 
somme... 

JULIEN 

Elle me brûlerait à recevoir I C'est impossible ! 
Je proteste de tout l'être 1 

FRÉDÉRIQUE, continuant avec flamme. 

Plus elle vous brûlera, plus je serai satisfaite I... 
Oui, il faudra acquitter vite, vite, aussi vite que 
possible 1 Julien, on ne peut pas garder cela sur 
la conscience, je le reconnais I... Mais vous n'au- 
rez qu'un but : réparer le mal et la nécessité où 
vous en êtes descendu, rembourser par le travail, 
effacer ce mauvais moment de votre vie. Je suis 
votre comptable et un comptable exigeant, je 
vous en avertis. Je serai un peu votre conscience... 
Vous vous acharnerez vers le devoir, un grand 



3oo LES &ŒURS D'AMOUR 

mot, un mot adioirable, que vous avez trop 
méconnu. 

JULIEN 

C'est justement pourquoi je ne peux pas le 
méconnaître davantage. 

FRÉDÉRIQUE * 

Il ne s'agit plus de ces distinctions dont vous 
n'avez pas le loisir ! Il faut payer mesure com- 
plèfte î Nous sommes trop d'intépessés autour de 
vous! Se ne vous laisserai partir, JuKen, <pie 
lorsque vous m'aurez fait cette promesse, non 
pas seulement celle d'accepter une avance, ce 
n'est pas suffisant, mais celle de racheter tout 
en bloc !... en une seule fois I... de racheter vos 
mauvaises actions... Et alors, je vous jure qu'à 
mes yeux le marché sera léger!... 

JULIEN 

Et moi, je vous répète, Frédérique, encore, 
que je ne le puis pas ! Non !... Non !... 

FRÉDÉRIQUE, continuant et se méprenant sur le sens 
de la négation. 

Oh I rassurez-vous, je ne mets aucune condi- 
tion à cette dette !... Je ne demande pas que vous 
rompiez avec Madame Tessier... Il ne s'agit pas 
de celai... Il ne s'agit pas d'un pareil renonce- 
ment, ni chez moi d'un sentiment de cet ordre, 
ae le pensez pas, surtout !... Je crois être en ce 
mjoment dans un domaine pathétique, celui des 
âmes. Il existe un amour plu» vaste, bien plus 
dégagé que celui que vous me supposez encore 1... 
Ah 1 la charité, la grande charité de l'amour, plus 
belle que l'amour lui-même ! L'amour d'autrefois 
est fini. Il se présente à moi sous une forme nou- 
velle, plus haute qu'autrefois, plus pure 1... Il jail- 



ACTE DEUXIEME 3oi 

lit tout à coup d'une autre source, et me donne 
l'occasion d'être utile à ce que j'ai tant chéri, et 
qui allait sombrer dans l'infamie !... C'est une ré- 
surrection ! Hier c'était la mort, aujourd'hui c'est 
subitement la vie. Et voyez comme la Providence 
est charitable pour nous deux, puisqu'elle per- 
met que nous nous ^et^ou^'^ons dans une région 
supérieure à nous-mêmes, un terrain inconnu de 
nous jadis, et où il ne peut être question de nos corps 
ni de ce qui nous a fait tant souffrir !... Il n'y a 
plus que nos pauvres âmes misérables, Julien I... 
ah ! oui, très misérables ! La Providence fait bien 
les choses I (Elle ^s^approche, se penche, la main sur 
Vépaule de Julien ) Comprenez-moi. C'est relever 
votre âme et la sauver que je veux, Julien ! Si 
vous étiez croyant, vous comprendriez que plus 
le sacrifice est bas, plus l'àme y puise sa lumière 1... 
Je crois à la vertu qui sauve, comme je crois en 
Dieu! 

Elle est là, prés de lui, maternelle, persuasive. 

JULIEN 

Je comprends par quels chemins de remords 
vous voulez m'entraîner au bien !... Mais cette ré- 
génération comment l'attendrais-je ?,Tout seul I... 
(Timidement.) Ah I si je pouvais compter sur 
une aide morale de votre part, si je pouvais vous 
voir, vous parler... si vous m'apportiez de temps 
en temps le secours de votre présence, de votre 
influence... Il ne s'agirait plus alors seulement 
d'une aide matérielle... En un mot, si j'étais 
encore votre élève !... 

FRÉDÉRIQUE, très simple. 

Mais ce n'est pas impossible ! 

JULIEN, d^une voix changée. 
Vrai ?... Vous entreverriez la possibilité ?... 



3o2 LES SGEXJftS D'AMOUR 

FRÉDÉRIQUE 

Peut-être... si cela doit vous aider... vous sou- 
tenir... Je me sens maintenant assez transformée 
pour pouvoir, de temps en temps, vous approcher... 

(Il se lève. Elle se dégage légèrement.) avec précau- 
tion du moins... Ce qui m'eût été impossible, il y 
a quelques années, ne l'est plus maintenant, avec 
un devoir grave, un but devant les yeux... Je peux 
être votre sœur d'âme..- une sœur sévère et 
redoutable, JuUen. 

J'XJLTEN, maintenant les yeux animés, et avec <élan. 

Vous feriez cela ?... Vous le feriez ! Ah ! dans 
ces conditions, ce serait tout autre chose!... Tout 
autre chose ! Elle me deviendrait légère, la dette 
la plus lourde, la plus infamante, si elle me rap- 
prochait de vous 1 Je gagne trop au change pour 
hésiter dans ce cas une seconde !... Mais le ferez- 
vous ? Le ferez-vous ?... Non, non, vous sentez 
que je n^accepterais pas votre proposition, s'il 
n'y avait cette entente à la base ! C'est un appât 
pour me faire accepter... J'ai compris le strata- 
gème... Après, vous m'abandonnerez à moi- 
même^.. Pourriez-vous d'ailleurs, après cela, jeter 
sur moi lin regard qui ne soit pas un regard de 
mépris ? 

FRÉDÉRIQUE 

Le temps donne à l'amour des puissances qu'il 
n'ant^ait pas auparavant. 

JULIEN 

Encore autre chose 1... Jurez-moi que cet ar- 
gent, comme vous me le proposiez tout à l'heure, 
ne viendrait pas de vous directement, que vous 
me feriez accepter une garantie, le temps de me 
retourner, de passer cette dette en mon nom... 
de la racheter... 



ACTE DEUXIÈME 3é% 

FRÉDÉRIQUE 

Je VOUS le promets... à condition qne cela ne 
diminue en rien votre remords et votre respon- 
sabilité ! Ils me sont à moi les garants de votre 
rachat ! 

JULIEN, exalté, joyeux. 

Frédérique 1 Frédérique I Que vous êtes bonne ! 
Que vous êtes belle I 

FRÉDÉRIQUE 

Vous le Terrez... nous serons des amlB... Mais 
qu'il soit bien entendu, n'est-ce pas, que plus 
jamais il ne sera fait allusion à... 

Elle s^arrète, pudique. 
JULIEN 

A quoi "} 

FRÉDÉRIQUE 

A ce qui nous a jadis séparés... à ce qui a fait 
notre chag:rin... Ce sont nos âmes qui se retro^ivent 
dans une seconde vie, toute de devoir. 

EUe attend la réponse sans le regarder. 

JULIEN 

Je vous le promets... gravement. 

FRÉDÉRIQUE, sourit, satisfaite, puis changeant de ton. 

Maintenant, maîtrisons-nous... Il faut que nous 
nous séparions... Il faut aussi que je voie mon 
banquier et Daniel, mon homme d'affaires... Pra- 
tiquement, allez trouver votre entrepreneur, qu'il 
prépare quittance de la somme nette.-^ Prenez 
rendez-vous avec lui pour... demain soir, à six 
heures... Oui, demain soir... ce délai me suffira... 
Nous nous verrons d'ici-là I Vous recevrez un 
télégramme concis demain matin. Vous le brû- 
lerez, n'est-ce pas ? 



3o4 LES SŒURS D'AMOUR 

JULIEN 

Bien entendu ! 

FRÉDÉRIQUE 

Je vous fixerai l'endroit où nous devrons nous 
rencontrer... Et de votre côté, Julien... 

JULIEN, la regarde fixement. 
Soyez tranquille 1 

FRÉDÉRIQUE 

II faut que vous redeveniez un honnête homme, 
Julien, dans toute l'acception du terme. 

JULIEN, ferme à son tour. 

Je n'accepterais pas de votre part un sacrifice 
aussi lourd, si je n'avais senti, en réfléchissant, 
que je pouvais en assumer toutes les charges, et 
vous payer les intérêts de votre souffrance. Vous 
verrez !... En êtes- vous sûre ? Y a-t-il dans mes 
yeux la lueur de l'émotion profonde qui me bou- 
leverse ?... 

FRÉDÉRIQUE 

J'ai confiance en tout cas... 

Julien va à la cheminée, prend son chapeau. Au 
moment de partir, il se retourne. 

JULIEN, comme s^ il ne pouvait résistera une pensée 
obsédante.; 

Je ne peux partir ainsi sans savoir 1... Frédé- 
rique !... Ce que vous faites, le faites-vous par... 
par simple pitié ou, par un reste d'amour ? 

FRÉDÉRIQUE 

Ne vous demandez donc rien... Emportez sans 
regarder ce qu'on vous donne ! 

JULIEN, ravi. 
Ah ! vos yeux ! vos beaux yeux clairs, je les 
retrouve I 



ACTE DEUXIÈME 3o5 

FRÉDÉRIQUE 

Chut !... Il ne faut plus parler ce langage-là. 

JULIEN 

Si, parce qu'ils brillent d'un tel éclat d'enthou- 
siasme ! 

FRÉDÉRIQUE 

Sans doute, parce que je suis plus heureuse 
qu'hier? Ah 1 rien ne peut être pire que le néant !... 
rien !... Quelle horreur que le néant !... Être 
utile, même souffrir pour quelqu'un, s'employer 
au bonheur des autres, mais faire quelque chose, 
enfin !... Vous vous rappelez, à la campagne, 
pour ne pas rester les mains inertes, je travail- 
lais à faire de belles lessives blanches... Un de 
mes faibles... le linge blanc I... 

JULIEN 

Vous m'avez toujours ébloui de cette candeur... 
Heureuse femme d'être si aisément admirable !... 

FRÉDÉRIQUE, avec un lourd soupir triste. 
Heureuse ? Evidemment... l'armoire en ordre, 
l'âme bien tenue... j'ai tout sacrifié à cela, mais 
cela ne donne pas non plus le bonheur 1 La porte 
du paradis est une porte étroite 1... Hélas!... je 
n'ai pas eu le bénéfice de mes vertus, Julien, je 
n'en ai même pas joui !... J'aurai été Marthe et 
Marie à la fois !... C'est trop. 

JULIEN 

Vous êtes une grande vertueuse. Vous commu- 
niquez toutes les énergies dès qu'on vous respire. 

FRÉDÉRIQUE 

Je suis une bonne méiiaigèTe\...(Iloa lui prendre 
la main comme pour Vembrasser.) Non... pas Ce geste... 
je n'accepte rien qui vous diminue !... Une poi- 
gnée de main, Julien, solide, lovale, d'homme à 



Jo6 LES. SŒURS D'AMOUR 

homme. (Ils se serrent le» mains. Elle a, de nouveau, 
les yeux humides.}. Allez- VOUS- en, tenez, allez- vous-en 
vite 1 (Il sort rapidement d'un trait. Elle reste les deux 
mains sur les yeux quelques instants. Puis elle découvre 
un visage métamorphosé^ joyeux, jeune, vivant. Elle 
reprend haleine, elle va à la porte de droite et appelle à 
voix haute et claire.) Thérèse ! Viens vite ! 



SCÈNE VIII 

FRÉDÉRIQUE, THÉRÈSE, puis 
MADAME DESROYER 

FRÉDÉRIQUE 

Voyons, voyons, mon enfant, où en étions-nous? 

THÉRÈSE 

Vou» m'àriez dit d'apporter mon cooirs... le 
voilà I 

FRÉDÉRIQUE 

Eh bien, reprenons toute la série des dates 
depuis la première croisade^ puisque tu Les aa 
bien repaasées. Installe-toi là. C'est la page ? 

THÉBÈSE 

Oui, maman, c*^est là. 

FRÉDÉRIQUE 

Parlait l Voyons... d'abord, en quelle année la 
prise de Jérusaklem par les Croisés» ? 

THÉRèsc 
Mil quatref-vingt-dii-neuf. 

FRÉDÉ&IQUI 

Bien. 



ACTE DEUXIÈME 307 

THÉBÈSE 

Urbain II, chef de l'Eglise romaine, vivait 
encore. 

FRÉDÉRIQITE 

Et qui était empereur d'Orient ? 

A cet instant, Madame Desroyer entre de droite dans 
un vif état d'anxiété. 

MADAîfTE DESROTER 

EIi bien ! eb bien ? 

FRÉDÉRIQUE, relevant la tête vers sa mère. 

Eh bien ? 

MADAME DESROYER, suffoquée, balbutiant. 

Comment ! Qu'est-ce que c^est ? Je croyais... 
Qu'est-ce qwe tu fais ïk ?.... 

FRÉDÉRIQUE, gaiement. 

Eh bien, vous voyez, mère.. .nous travaillons 1... 



RIDEAIT 



ACTE 111 



Chez Julien Bocquet. La scène représente un bureau 
d'architecte. C'est un atelier nouvellement installé et 
transformé en bureau. Il donne directement par une 
vaste ouverture sur une salle à manger un peu de biais 
au public. Grande table d'architecte à tréteaux. Arran- 
gement très jeune architecte dans le train. A droite, au 
fond, une porte d'entrée, près d'une niche à canapé. 
Au premier plan, à droite, porte du salon. A gauche la 
baie vitrée et, devant, le piano à queue. 

Au lever du rideau, on voit dans la salle à manger 
Eveline et P'rédérique. Elles finissent de déjeuner. Un 
domestique les sert. 



SCÈNE PREMIÈRE 
ÉVELINE, FRÉDÉRIQUE, UN DOMESTIQUE 

ÉVELINE, dans la salle à manger. 
Voulez-vous du raisin ? 

FRÉDÉRIQUE 

Non, j'ai fini, merci... Votre nouveau service à 
dessert est fort bien choisi. 

ÉVELINE 

N'est-ce pas ? 

FRÉDÉRIQUE 

C'est du Weg-Wod. 

ÉVELINE 

Oh 1 je ne sais pas !... J'ai acheté ça dans un 
magasin avenue de l'Opéra. 

FRÉDÉRIQUE 

C'est du Weg-Wod moderne, mais enfin vous 
êtes tombée sur quelque chose de goût. 



ACTE TROISIÈME 3o9 

KVELINE 

Ça m'étonne de moi ! D^mstmct je me trompe 
toujours. 

FRÉDÉRIQUE 

Pas du tout, je vous assure que la petite ins- 
tallation générale devient charmante. 

Elles quittent la table et entrent dans V atelier. 

ÉTILINE 

Il n'y aura de vraiment bien que Pateirer de 
Julien. 

FHÉDÉRIQUE, rtctifie. 

Le bureau. 

éVELINK 

C'est vrai, il faut que je m'habitue à dire bu- 
reau... Ce n'est pas commode depuis le temps que 
je disais atelier. 

FRÉDÉRIQUE 

Ça été vraiment une trouvaille d'abattre la 
cloison du couloir et de faire ainsi communiquer 
toutes les pièces... Cet appartement manquait de 
chie. 

ÉVELINB 

N'est-ce pas ? (Au domestique.) Tenez, puisque 
Madame ne prend pas de café, apportez-moi seu- 
lement ma tasse ici... (A Frédérique.) Les meu- 
bles n'^ont pas encore trouvé leur place, par 
exemple ! Tout est encore un peu de bric et de 
broc. 

FRÉDÉRIQUE 

Ça se fait 1 Ça se fait tout de même... il y a un 
grand progrès. 

Elle va regarder par la porte du salon, an premier plan. 
ÉVELINE 

Vous regardez le salon ? Oh 1 il n'y a nea de 



3io LES sœurs: D'AMOUR 

changé depuis huit jours ; le salon, ce sera pour 
plus tard, quand on sera plus riche. 

FRÉDÉRIQUE 

Mais il est très suffisant tel quel !... Et puis 
vous ne vous y tiendrez jamais... que lorsque 
Julien recevra dans son bureau. (Le domestique 
pose la tasse sur la bibliothèque tournante. Eveline y 
ça.) Par exemple, je n'aime toujours pas le des- 
sus de piano. 

ÉVELINE 

Oh 1 c'est en attendant... Au fait, et le papier 
de la salle de bains que vous disiez avoir trouvé 
boulevard Haussmann ? 

FRÉDÉRIQUE 

Comment ! On ne vous a pas apporté Içs rou- 
leaux ? 

ÉVELINE 

Non. 

FRÉDÉRIQUE 

On m'avait promis qu'on vous les apporte- 
rait hier ou ce matin. 

ÉVELINE 

On ne m'a apporté ce matin que des chapeaux I 
Je vous avertis même que je ne choisirai pas sans 
que vous m'ayez donné votre avis. 

FRÉDÉRIQUE 

Mon avis est-il si précieux ? 

ÉVELINE 

C'est-à-dire qu'il m'est devenu indispensable I 

FRÉDÉRIQUE 

Je suis donc une firme de bon goût ? 



ACTE TROISIÈME 3li 

ÉVELINE 

Vous acceptez, en tout cas, de me faire profiter 
de votre grande expérience et je vous en suis très 
reconnaissante. Je progresse depuis que vous avez 
bien voulu vous occuper un peu de nous... Je ne 
me faisais aucune idée, je l'avoue, et vous l'avez 
bien vu, de la direction d'un ménage ! 

FRÉDÉRIQUE 

Je n'ai pas eu de mal à le constater 1 Et l'inté- 
rieur, pour un homme, c'est presque tout, ma 
petite. 

ÉVELINE 

Maintenant, je suis en train de devenir épa- 
tante. 

Le domestique qui avait apporté le sucre s^en va. 
FRÉDÉRIQUE, souriant. 

Évitez de dire ça devant les domestiques. Ne 
montrez pas que vous n'avez pas l'habitude. 

ÉVELINE 

C'est juste. Comme il y a cinq jours à peine 
que j'ai un valet de chambre, vous comprenez, 
je manque d'aplomb. Devant une femme de 
chambre on a moins à se surveiller. 

FRÉDÉRIQUE, riant. 

Vous êtes un amour ! 

Elle regarde à son poignet. 

ÉVELINE 

Vous regardez l'heure ? 

FRÉDÉRIQUE 

Oui. 
ÉVELINE, appelle le domestique dans la salle à manger» 
Dites-moi, François ? 

14 



3ia LES SŒURS D'AMOUR 

LE DOMESTIQUE, de la salle à manger. 

Madame 1 

ÉVELINE 

Lorsqu'il a téléphoné, Monsieur n*a pas dit à 
quelle heure exactement il rentrerait ? 

LE DOMESTIQUE 

Non, Madame. Monsieur m'a téléphoné sim- 
plement ce que j'ai répété : «Avertissez Madame 
et Madame Ulric que je suis retenu par l'inau- 
guration, que je ne viendrai pas déjeuner, mais 
tout de suite après le déjeuner. » 

ÉVELINE 

C'est bien !... Que Marie m'apporte les cartons 
à chapeaux qui sont dans ma chambre. (Le domes- 
tique sort.) Cette inauguration 1 J'aurais voulu y 
être... C'est un véritable triomphe pour Julien 1 
Ah ! il en a eu du mal !... Je suis sûre que le con- 
seil d*administration, à l'heure actuelle, se con- 
fond en félicitations... 

FRÉDÉRIQUE 

Oh I moi qui ai plus que vous l'habitude de 
Paris, je puis vous assurer que les conseils d'ad- 
ministration ne se confondent jamais en remer- 
ciements. 

ÉVELINE 

Comme je suis contente aujourd'hui ! Comme 
je suis contente, depuis quinze jours que nous nous 
sommes décidés à augmenter notre train de vie, 
notre personnel ! Je ne vous ai pas toujours 
confié la vérité, mais à certains moments, je 
sentais bien que Julien avait des ennuis d'argent. 
Vous avez dû constater, du reste, des gênes sé- 
rieuses dans la maison quand vous veniez... Mais 
si... mais si... Julien avait une dette importante, 



ACTE TROISIÈME 3i3 

paraît-il... Il fallait rudement restreindre, et au 
moment même où il commençait à gagner beau- 
coup d'argent ! Pas de chance ! Je sais bien que 
je suis, de ma nature, très dépensière. 

FRÉDÉRIQUE 

Ce ne sont pas les dépenses de votre toilette 
qui ont dû pourtant charger le budget !... Et puis, 
vous avez les revenus de votre fortune person- 
nelle (Avec intention.) à laquelle OU n'a pas touché, 
je pense, dans aucun cas ? 

ÉVELINE 

Non, évidemment. Mais j'ai quinze mille francs 
de rente, pas plus... Ce sont les revenus des pro- 
priétés de la Guadeloupe... A un moment, figu- 
rez-vous, on n'avait qu'une bonne. Est-ce que 
TOUS vous en êtes aperçue ? 

FRÉDÉRIQUE 

Cela prouve que votre mari devenait pratique... 
Et ce n'était pas trop tôt... 

ÉVELINE 

Enfin, maintenant, avec les deux dernières 
commandes, le succès de nos immeubles... De 
tous côtés on court à lui 1... 

FRÉDÉRIQUE 

Oui, c'est à cause de cela même que j'ai tant 
insisté pour cfue vous changiez votre train de 
vie... Et puis il y avait des réformes urgentes à 
faire. A quoi rimait d'avoir un bureau séparé de 
son appartement, et dans un autre quartier, par- 
dessus le marché ?... Je ne sais pas comment 
vous tolériez ça !... On n'a pas idée de laisser une 
liberté pareille à son mari 1 

ÉVELINE 

N'est-ce pas ?... Je me demandais quelquefois 



3i4 LES SŒURS D'AMOUR 

s'il ne protégeait pas un peu plus que sa liberté,.. 
(Fréderique se lève né gli gemment .)Wo\xs VOUS leveZ l... 
Vous n'êtes pas pressée 1 

FRÉDERIQUE 

Pas le moins du monde. 

ÉVELINE, désignant le canapé. 

Tenez, mettez- vous là. Plus tard, j'oserai me 
confier toute à vous !... Je n'oserais pas encore... 
Je n'ai pas d'amies et Julien m'a toujours tenue 
à l'écart moralement. Sentez-vous la grande sym- 
pathie que j'éprouve pour vous, Madame ?... Ah I 
c'est que vous êtes tellement autre que celle que 
j'avais vue à Villers-Cotterets,avant mon mariage. 
Vous paraissiez hautaine, distante...- 

FRÉDÉBIQUE 

Vraiment ? Tant que ça ? 

ÉVELINE 

Par la suite, je n'ai pas insisté. Je me rendais 
bien compte que Monsieur Ulric était brouillé avec 
Julien, à cause de mon mariage. 

FRÉDÉRiQUE 

Pourquoi cela ? 

ÉVBLINE 

Oh ! Monsieur Ulric aurait désiré garder Julien 
encore quelques années comme employé... Ça l'a 
gêné!... Enfin bref, avouez que je vous étais à tous 
deux franchement antipathique ? 

FRÉDÉRIQUE 

Je ne vous connaissais pas assez. 

ÉVELINE 

Et même depuis, quand Monsieur Ulric et 
Julien ont repris leurs relations, vous ne vous y 



ACTE TROISIÈME iiS 

êtes aventurée que lentement, avec des chauds 
et des froids... Il n'y a guère que cinq ou six 
mois que vous vous êtes décidée, et alors si gen- 
timent, si frap^'hement I 

FRÉDÉRIQOE 

Je SUIS pruaente dans mes amitiés... Quand j'ai 
compris que ce petit sauvageon méritait sérieu- 
sement d'être heureuse, alors je n'ai plus hésité 
à me livrer, à user d'influence sur un ménage que 
votre maladresse réciproque était en train de 
compromettre. Il faut que vous soyez heureuse 
et que vous sachiez prendre, sur votre mari, 
un ascendant que vous avez négligé par indiffé- 
rence peut-être. 

ÉVELINE 

Oh ! par orgueil aussi... Je suis orgueilleuse et 
timide comme une femme élevée sur une terre 
étrangère... Alors souvent ça donne l'apparence 
de la froideur et... (La femme de chambre arrive de 
la salle à manger avec Us cartons à chapeaux. Ah 1 
voici les chapeaux ! posez les cartons là. (La 
i femme de chambre pose les cartons sur le canapé et 
sort.) 

FRÉDÉRIQUE, à Eveline qui essaie un chapeau. 

1 Celui-là vous ira très bien... Vous verrez que 
I Julien vous trouvera charmante. Avec cette jolie 

tête, il ne vous manquait en somme qu'un peu 

de chic parisien !... Et l'autre ? 

ÉVELIKE 

L'autre a beaucoup de plumes ! 

FRÉDÉRIQUE 

Il est trop vieux pour vous, celui-là... Mais 
celui-ci est charmant. 



3i6 LES SŒURS D'AMOUR 

ÉVELINE 

Il faudra aussi que vous m'indiquiez une nou- 
velle couturière qui ne soit pas pourtant trop 
exorbitante. Je ne peux pas encore aller dans les 
premières maisons !... 

FRÉDÉRIQUE 

Je voue ai parlé de Clotilde Boudreau ? 

ÉVELINE 

Elle n'est pas trop chère ? 

FRÉDÉRIQUE 

Pas trop !... D'ailleurs laissez-moi vous suggé- 
rer quelque chose : s'il vous arrive d'ftre, dans 
votre petit budget, un peu gênée parfois, alors 
sans le dire à Julien... 

ÉVELINE, V interrompant. 

Merci de la pensée... Mais non, maintenant 
tout va aller très bien, j'en ai le pressentiment 1... 
(Essayant toujours les chapeaux.) Alors je crois que 

c'est celui-là ? On demandera à Julien son avis ! 

FRÉDÉRIQUE 

lin ttitenaant, mettons un peu d'ordre I... De- 
puis huit jours que je n'étais pas venue, il n'y a 
pas beaucoup de progrès dans le rangement de 
la table de travail et des livres ! Vous méritez 12 
sur 20... Je voudrais faire aussi un répertoire des 
livres avec vous... Je viendrai samedi !... (Elle va 
à Varmoire derrière la grande table d'architecte et Vouvre.) 

Tenez, un tesson... un godet !... là-dedans... 

ÉVELINE 

Ça regarde le secrétaire. 



ACTE TROISIÈME Sij 

FRÉDÉRIQUE 

Mais non... ça vous regarde aussi I... Il faut 

mettre la main à la pâte !... 

Entre Mereereau. 



SCÈNE II 
Les mêmes, MERCEREAU 

MERCEREAU, téu d^ élève des Beaux- Arts. 
Barbiche rousse, chapeau mou à la main. 

ÉVELINE 

Nous étions en train de travailler, Madame 
Ulric et moi ! Je ne sais pas si vous connaissez 
Monsieur Mereereau, un ami de mon mari. 

MERCEREAU 

Madame... Eh bien, vous êtes contente, j'es- 
père ? Bocquet vous a raconté ?... 

ÉVELINE 

Mais non ! Quoi ?... Il n'est pas encore rentré. 

MERCEREAU 

Comment, il n'est pas là ? 

ÉVELINE 

Non... il devait venir après l'inauguration, mais 
il nous a téléphoné qu'il était retenu. 

MERCEREAU 

Mais j'y étais à l'inauguration 1 Ça a fini à midi 

et demi !... Je suis parti avec Lebmann et avec 

Nénot. Justement je venais lui rapporter leur 

impression et lui annoncer des choses espatrouil- 

^lantes !... 



3i8 LES SŒURS D'AMOUR 

ÉVELINE 

Eh bien, il n'est pas encore là. 

FRÉDÉRIQUE 

Il aura sans doute été retenu par un de ces 
Messieurs à déjeuner... En affaires... 

EVELIKE 

Il ne saurait tarder... 

MERCEREAU 

Je n'ai pu résister au plaisir de venir lui annon- 
cer que Nénot lui-même ira trouver le ministre... 
Il va lui désigner Bocquet pour la restauration 
du château d'Hardricourt 1... Si ça réussit, ce 
sera un peu chic !... Quant à Lehmann, il est telle- 
ment withousiasmé de l'agencement de tous ces 
immeubles qu'il va simplement confier à Julien 
la construction du casino de Saint-Tropez et les 
villas sur les terrains dont il est propriétaire 
là-bas !... Qui est-ce qui est contente ? 

ÉVELINE, radieuse. 

Allons, tant mieux 1 tant mieux ! 

FRÉDÉRIQUE, qui a continué à ranger V armoire. 

En attendant, regardez ce qu'on trouve dans 
les armoires. Monsieur Mercereau... Des vieux 
godets cassés, une collection de... 

MERCEREAU 

Les vrais artistes, vous savez, sont des bo- 
hèmes !... 

FRÉDÉRIQUE 

Ils ont tort. 

A ce moment entre Julien en chantonnant, le cigare 
à la bouche. Il a encore changé d'aspect depuis le 
deuxième acte. Il a Vair plus important, plus arriçé. 
Jaquette noire. Taille de cheveux plus correcte. Le 
beau visage exprime la pleine satisfaction d'un 
homme sain et robuste qui jouit de ses trente ans. 



ACTE TROISIÈME 3i9 

SCÈNE III 
Les mêmes, JULIEN 

MERCEREAU 

Le voilà ! 

JULIEN, très gaL 

Tiens, je te retrouve là, Mercereau. Je te trouve 
partout ! Demain, je te trouverai dans mon cho- 
colat du matin !... 

MERCEREAU 

Voilà comment on est reçu 1 Quel ingrat votre 
mari I^. A-t-il l'air heureux, l'animal I 

ÉVELINE 

Emhrasse-moi ! i! paraît que c'est im triomphe 
sur toute la ligne. 

JULIEN 

Ça n'a pas été mal, je crois... Très gentil... 
Bon accueil !... 

SVELINS 

Pourquoi n'es-tu pas venu déjeuner ? On au- 
rait sablé la camomille en ton honneur. 

JULIEN 

Je suis parti avec Lehmann... On a mâchonné 
le cigare ensemble. 

ÉVELINE 

Comment avec Lehmann ? C'est Mercereau qui 
Ta accompagné ? 

MERCEREAU 

Oui, justement j'étais venu te dire que... 

JULLEN, faisant un signe à Mercereau. 

Je suis parti avec André Lehmann... André... 



320 LES SŒURS D'AMOUR 

le frère... Oui, il était là aussi... Il attendait son 
frère... Il m'a conduit jusqu'à son hôtel et je ne 
pouvais pas refuser à déjeuner... Je suis abruti !... 
Je n'ai même pas pris mon café. 

ÉVELINE 

Oh ! Tu n'as pas pris ton café ?... C'est indigne 1 
Une maison où on n'offre pas le café !... Ces 
Lehmann, voyez-moi ça ! Quels pignoufs 1 J'espère 
qu'il en reste une tasse. 

MERCEREAU 

Allons 1 on va te servir, grand homme !... Un 
café pour Monsieur, un ! Tiens, ça me rappelle 
l'atelier... les déjeuners au « Vieux Satyre » ! Tu 
étais déjà le beau Julien, mais tu n'avais tout 
de même pas alors cette belle prestance, ce chic, 
ni une jaquette aussi bien coupée !... 

JULIEN 

Du café, mon vieux, du café 1 

Eveline est allée chercher le café dans la salle à mari' 
ger, suivie de Mercereau. 

FRÉDÉRIQUE, rangeant la table et bas à Julien. 

Beaucoup de mensonges, trop !... Une autre 
qu'elle eût déjà compris 1 

JULIEN, exalté. 

Regardez-moi, Frédérique... Savez- vous ce que 
je viens de faire ? Je viens d'épurer ma vie 1 Je 
m'étais donné ce jour comme le dernier de ma 
lâcheté 1 J'ai été féroce, cruel, mais cela ne m'a 
rien coûté !... En sortant, je sifflais de joie 1... 
Ouf !... C'est fini !... fini !... Je suis plus léger. 

FRÉDÉRIQUE, les yeux baissés. 

Tant mieux, Julien, si vous devenez un hon- 
nête homme !... Tant mieux si vous retournez à 



ACTE TROISIÈME 3af 

votre femme !... Mais... pourcpioi tenez-vous à me 
faire même la confidence de cette rupture ? 

JULIEN 

Je lisais toujours un reproche au fond de vos 
yeux. Vous saviez que j'avais des rechutes... Je 
sentais que je n'obtiendrais votre estime que le 
jour où cette liaison serait rejetée absolument de 
ma vie... Eh bien, aujourd'hui, c'est chose faite I... 
Il fallait vous l'annoncer 1... Je suis libre le 
jour même où je m'étais promis de le devenir ! 
Patronne, êtes-vous contente de votre élève ? (A 
Mercereau qui lui apporte sa tasse.) Deux morceauXr 
mon vieux !... Et puis tiens, pose ça sur le piano. 

éVELINE, qui est allée vers le canapé où tout à V heure 
elle a posé les cartons à chapeaux 

J'ai aussi essayé des chapeaux ra^^8sant8, tiens, 
veux-tu les voir ? 

JULIEN 

Nous avons bien le temps. 

/{ s*est assis sur le tabouret de piano et fredonne en 
tapotant un air {^opérette. 

ÉVELIÎTE 

Tu ne vas pas te mettre au piano. 

JULIEN 

Tu me connais, quand je suis de bonne humeur, 
j'ai toujours envie de chanter. 

A ce moment la porte s* ouvre ; entre le secrétaire. 

SCÈNE IV 
Les mêmes, FILLON, puis DASTUGUE 

JULIEN, le cigare toujours aux dents en chantonnant. 
Ah ! vous voilà, Fillon... Bonjour ! (Présentant ) 



3aa LES SŒURS D'AMOUR 

Vous connaissez Fillon, mon petit secrétaire... 
Vous arrivez de là-bas pour me féliciter, vous 
aussi, bien entendu ? 

FILLON 

Mais oui, Monsieur Bocquet. 

JULIEN 

Et le concierge n'est pas là !... Le concierge 
devrait être là, cependant 1... Tiens, le voilà 1 
(Entre derrière le secrétaire, par la porte restée ouçerte^ 
Monsieur Dastugue qui est un homme âge, vieux beau, 
d'aspect sobrement élégant. Julien étonné,) Vous ^^(H 
va vivement à Dastugue.) 

FRÉDÉRIQUE, à Eveline, bas. 
Quel est ce Monsieur ? 

ÉVELINE 

Un ami de Julien, je crois. 

JULIEN, présentant du fond^ haut. 

Celui-là vous ne le connaissez certainement 
pas... un de mes bons amis du cercle Volney, 
Henri Dastugue. 

DASTUGUE, bas à Julien. 
J'ai à vous parler... très grave. 

JULIEN, bas. 
Dites que vous venez me féliciter. 

DASTUGUE 

De quoi ? 

JULIEN 

Ça n'a pas d'importance. 

Eveline arrive juste pour lui tendre la main au^ 
dessus de la table. 



ACTE TROISIÈME 3a3 

ÉVELINE 

Enchantée de vous revoir, Monsieur ! Depuis 
la soirée de Madame Picquart... 

DASTUGUE 

Ne soyez pas étonnée de ma visite imprévue et 
peut-être importune, je viens féliciter Monsieur 
Bocquet. 

ÉVELINE 

Vous aussi ?... Pas possible !... Comment, Mon- 
sieur, un Parisien tel que vous, qui partage sa 
vie entre les cabarets à la mode et les bals du 
faubourg Saint- Germain, a-t-il le temps de s'in- 
téresser aux péripéties d'une simple vie d'archi- 
tecte ? 

JULIEN, riant. 

Mais Dastugue est un homme universel... Nous 
nous voyons souvent au cercle et, comme c'est un 
garçon très poli, il s'intéresse à tout ce qui touche 
ses amis, voilà !... (Se tournant vers sa femme.) Veux- 
tu faire visiter à Mercereau les nouveautés inap- 
préciables de ta chambre à coucher... J'ai quelques 
notes urgentes à dicter à Fillon, l'affaire de cinq 
minutes I Je suis à vous !... 

ÉVELINE 

1 1 nous renvoie ! 

FRÉDÉRIQUE 

Heureusement que nous ne sommes pas sus- 
ceptibles 1 

MERCEREAU 

Je serai d'ailleurs enchanté de connaître les 
nouveaux arrangements. 

ÉVELINE, à Frédérique. 

Emportons les cartons à chapeaux. 



324 LES SŒURS D'AMOUR 

JULIEN 
Cinq minutes, pas plus ! (Il va à la table d'un air 
faussement préoccupé. A son secrétaire.) Tenez 1 

Il s* installe. 

iVELINE, dans le fond en s^en allant, avec les autres, 
par la salle à manger. 

Tout communique, sauf le salon. 

JULIEN, parlant très fort. 

Le Mémoire de Parmentier est inacceptable I... 
Il faut le mettre au prix de série... (Julien fait 
signe à Dastugue de demeurer ei de loin crie à sa femme.) 
Je le garde ! (A son secrétaire.) Maintenant, des- 
cendez quatre à quatre, Fillon, portez ce pli à la 
poste et, de là, allez où vous voudrez... aux im- 
meubles... Je vous y rejoindrai tout à l'heure 1... 
Le secrétaire s'en pa par la porte de droite. 



SCÈNE V 
JULIEN, DASTUGUE 

DASTUGUE, confidentiel, et jetant des coups d'ceil de 
temps en temps derrière lui, pour constater qu'on 
n'écoute pas. 

Mon cher, c'est grave, très grave I Je franchis 
le seuil de votre domicile conjugal pour vous 
avertir du danger que vous courez... Ce que vous 
venez de faire est de la folie 1... Le hasard a voulu 
que j'arrive chez elle au moment même où vous 
veniez d'en sortir. Mon cher, je n'ai jamais vu 
une femme dans un état de désespoir compa- 
rable... Permettez-moi de vous dire, avec ma 
vieille expérience, que vous venez de rompre 
comme un gamin, comme on le fait à vingt ans I... 



ACTE TROISIÈME 3a5 

JULIEN, froid, continuant de tracer quelques barres 
au crayon, sur la table. 

Pardon, mon cher, je vous arrête tout de suite... 
Venez-vous de sa part pour me rappeler que je 
n'ai pas d'usages... Dans ce cas je vous avertis... 

DASTUGUE 

Mon petit, ne le prenez pas sur ce ton. Je vous 
jure que c'est amicalement, affectueusement, que 
je viens. 

Il essaie de lui prendre la main. 
JULIEN 

Si c'est dans l'espoir d'une dernière reprise, 
votre intervention restera inutile... Deux fois 
j'avais rompu : en octobre dernier, nous avions 
par faiblesse repris nos relations. Ma décision est 
cette fois irrévocable... (Il lui tend son porte-ciga- 
rettes ouvert.) Cigarette, Dastugue ? 

DASTUGUE 

Vous ne la connaissez pas, mon cher ; je vous 
assure que c'est une femme dont le sincère atta- 
chement ne peut être mis en doute... Oui, je sais 
que vous avez fait pour elle de gros sacrifices et 
que vous avez peut-être conclu à un attachement 
intéressé... eh bien... 

JULIEN 

Pardon... là encore, je vous arrête... J'ai fait, 
autrefois, je le reconnais, pour cet être de luxe, 
quelques folies de jeunesse... Vous le savez, puis- 
que vous avez été un de ceux auxquels, à un 
moment angoissé de ma vie, j'ai cru devoir 
m'adresser. 

DASTUGUE 

Et croyez, mon cher, que si je vous ai refusé 



3a6 LES SŒUKS D'AMOUR 

la somme que vous me demandiez, c'est que 
j'étais moi-même à un tournant... 

JULIEN 

Oui... Ne revenons pas but ces douloureux et 
stupides souvenirs... Si j'y fais moi-même allu- 
sion, c'est pour vous assurer que pas une seconde 
je n'ai accusé cette femme d'éprouver pour moi 
un attachement intéressé. Elle m'a donné les 
preuves de sa sincérité. Nous avons été plus que 
des amants ordinaires, nous avons failli nous 
coupler au point de tout briser autour de nous. 
Et ceci vous ne l'avez pas su... Depuis lors, 
quand elle a connu les embarras d'argent où j'ai 
failli sombrer, elle fut d'un désintéressement 
absolu. Je lui rends cette justice devTunt vous, 
bien volontiers, vous qui êtes son meilleur ami. 
Sachez que le produit de mon travail assidu et 
qui fut très lourd, depuis bientôt un an, a passé 
intégralement d'abord à refaire mon ménage et 
aussi à éteindre en partie les dettes auxquelles je 
tiens à faire honneur!... Que voulez-vous ? Je suis 
un autre homme. L'âge a modifié mes fièvres... 
Je redeviens le petit bourgeois que j'aurais dû 
toujours rester... j. Jeunesse usée 1... 

DASTUGUE 

St ce n'est pas moi qui vous contredirai. Votre 
charmante femme vaut bien cette rentrée au 
bercail. Ne me considérez pas, je vous en prie, 
comme un compagnon de débauche ; mais croyez 
que j'ai été impressionné tout à l'heure ! Retour- 
nez chez elle dès ce soir... Elle était si belle, toute 
frémissante dans une robe d'argent à moitié 
déchirée !... Heureux l'homme qui fait couler des 
larmes de ce style !... Regardez-moi dans les yeux. 
Je la connais. Prenez garde I 



ACTE TROISIÈME 3aj 

JULIEN, coupant court et se remettant au piano. 

Je verrai... Je vous remercie en tout cas de 
votre démarche. A part quoi je n'ai nulle inten- 
tion de me frapper, je vous en avertis... 

DASTUGUE 

Allons, je vais lui faire espérer votre visite... 
Elle avait un grand dîner ce soir, il ne faut pas 
qu'elle le décommande... 



SCÈNE VI 

JULIEN, DASTUGUE, ÉVELINE, 
FRÉDÉRIQUE, MERCEREAU, MARIE 

ÉVELIUK, du fond. 

On peut rentrer ?... Du moment que tu joues 
du piano ! 

JULIEN 

Oui, oui, je viens de renvoyer mon secrétaire et 
je potinais avec Dastugue... 

HERCEREA.U, à Julien. 

C'est très bien aménagé, très bien arrangé, 
tout ça 1... J'avais envie instinctivement de dres- 
ser un mémoire !... 

JULIEN, se tournant vers sa femme 
qui est retenue chapeautée. 

Ah ! tu n'as pas pu résister I II faut que tu 
me montres tes chapeaux. Eh bien, celui-ci est 
ravissant. 

EVELINE 

N'est-ce pas ?... Tn ne désapprouves pas la 
bride... On en reporte. 



3a8 LES SŒURS D'AMOUR 

JULIEN, agacé. 

Je crois bien, la bride symbolique... 

La femme de chambre entre au fond et tend un pla- 
teau. 

ÉVELINE 

Qu'est-ce que c'est ? 

MARIE 

Une lettre qu'on apporte pour Madame. 

JULIEN, continuant de parler avec les autres. 

Oh 1 à propos de chapeaux, le Gronstadt du 
père Péreire !... 

MERCEREAU 

Was ist dos un Gronstadt ? 

DASTUGUE 

Il ne sait pas ce que c'est qu'un Gronstadt ? Get 
enfant 1 

JULIEN 

Tu es trop morveux pour connaître ça ! 

FRÉDÉRIQUE 

Moi, je dois connaître, certainement, mais je ne 
me souviens pas très bien ce que vous appelez 
ainsi. 

JULIEN 

G'est un petit chapeau de forme cubique... un 
haut de forme qui serait devenu un moule et qui... 

ÉVELINE, lisant la lettre dans le fond pendant que la 
femme de chambre lui relire son chapeau, et poussant 
une exclamation. 

Ça, par exemple ! 

JULIEN, gui causait avec les autres près du piano^ 
se retournant. 

Quoi ? 



ACTE TROISIÈME 329 

ÉVELINE 

Mais qu'est-ce que c'est ? Marie, qui a apporté 
cette lettre ? 

MARIE 

Un chauffeur, Madame... il est redescendu. 

JULIEN 

Une lettre de qui ? 

ÉVELIIfE 

Non, non, rien, ne t'en occupe pas... continuez.. 

JULIEN, aux autres, reprenant. 

Eh bien, le chapeau Gronstadt a eu le don de 
plaire à toute une génération d'hommes mûrs 
que son port rajeunissait... C'est la coquetterie 
des hommes graves I 

MERCEREAU, prenant son chapeau sur le piano. 
Je vais de ce pas m'en acheter un 1 

JULIEN 

Ça ne t'ira pas du tout, je t'avertis I Celui-ci 
est bien plus fait pour toi. 

MERCEREAU 

Mais c'est une manière de prendre congé de 
vous !... Je me sauve, ne vous dérangez pas... Je 
viendrai te voir dimanche, dans la matinée, si tu 
le veux bien I 

JULIEN 

Entendu ! 

MERCEREAU 

Ta femme te racontera ma conversation avec 
Lehmann et Nénot. Épatant I (Jl remonte.) Au re- 
voir. Madame ! 

Eoeline, plongée dans la lecture de sa lettre, ne répond 
d*abord pas. 



33o LES SŒURS D'AMOUR 

ÉVELINE 

Ah ! pardon, Mercereau ! Attendez, je vous 
accompagne... ,^ 

MERCEREAU 

Oh l ne vous donnez pas la peine I 

ÉVELINE 

Si, sil 

JULIEN 

Tu t'en vas ? 

ÉVELINE 

J'accompagne Mercereau et je reviens. 

Elle sort avec Mercereau par la porte de droite au 
fond. 

SCÈNE VII 

JULIEN, FRÉDÊRIQUE, DASTUGUE 
puis MARIE 

JULIEN, à Frédérique. 
Alors, vous ne connaissez pas Monsieur Das- 
tugue ?... On dit de lui : c'est un homme universel. 

FRÉDÉRIQUE 

Pourquoi ? Est-ce parce qu'il connaît l'uni- 
vers ? 

JULIEN 

C'est une encyclopédie... Il connaît toutes 
choses... tous les numéros d'autos, l'adresse de 
tous les bons fournisseurs, le Gotha sur le bout 
des doigts, les recettes de la vieille cuisine fran- 
çaise, toutes les mères d'actrices... Demandez-lui 
ce que vous voudrez. 

DASTUGUE 

Allons, mon cher, vous m'avez asses charrié. 



ACTE TROISIEME 33i 

Ne me faites pas payer de trop de plaisanteries 
ma petite visite d'aujourd'hui... 

FRBDéRlQDE 

Il faut que je m'en aille, moi aussi. (A Das' 
tugue.) Ma fourrure, voulez-vous, Monsieur ? 

JULIEN 

Non attendez encore un peu, nous ne nous 
sommes pas vus... Éveline d'abord n*est pas là ; 
vous ne pouvez pas partir maintenant... 

FRÉDÉRIQUE 

Mais où est-elle Eveline ? 

JULIEN 

Je ne sais pas... elle doit donner un ordre, une 
réponse... 

DASTUGUE, lui passant son col de fourrure. 
Voilà, Madame... 

PRÉOÉRiQUB 

Merci. 

Elle va à la petite glace sur le piano et commence à 
mettre son chapeau. 

DASTUGUE, à Julien. 

Alors, mon ami... du calme, pas d'histoire, une 
sagesse très grande, a« moins d'apparence... 

JUUEN 

C'est promis ! 

DASTUGUE 

Votre résolution me stupéfie. 

^^FRÉDÉRIQUE, s'est approchée de la baie. 

Je pense que mon auto doit être là... Je 
l'avais commandée pour deux heures... Oui, elle 
est là... Tiens I (Elle demeure à la fenêtre un instant.) 



33a LES SŒURS D'AMOUR 

Julien... Venez voir... cette auto marron à la 
porte ? 

JULIEN, y va, puis nerveux, appelle. 
Dastugue 1... Dastugue !... 

DASTUGUE, s'approche à son tour. 
Sa voiture!... Qu'est-ce que j'avais dit!... 
Elle doit vous guetter. (Il \se reprend devant la 
présence de Frédérique.) Je veux dire... 

JULIEN, nerveux de plus en plus. 
Oh ! VOUS pouvez parler devant Madame Ulric... 
qui connaît ma vie. Voyons, voyons, ce n'est 
pas possible I... 

FRÉDÉRIQUE, inquiète. 

Que voulez-vous dire tous les deux... C'est la 
voiture de... 

JULIEN 

De Madame Tessier. 

FRÉDÉRIQUE 

Voyez-vous quelqu'un dans l'auto ? 

JULIEN 

Non, elle est vide. 

DASTUGUE 

Sapristi 1... Elle n'aurait pas osé !... Non... 
mais elle vous fait guetter... Cependant à la 
porte de chez vous! Ah ! combien j'avais raison !... 
Je descends quatre à quatre. 

JULIEN 
Oui, c'est ça... Allez YOÏT... (Dastugue sort précipi- 
tamment par la droite, Julien appelle lui-même dal é V an- 
tichambre.) Eveline I Eveline I 

FRÉDÉRIQUE 

Je suis extrêmement inquiète pour vous, Ju- 



ACTE TROISIÈME 333 

lien !... Vous avez été ce matin probablement 
imprudent 1 Les quelques mots que vous m'avez 
dits me donnaient cette impression... 

JULIEN 

Éveline !... Marie !... Voyons, Marie, où est 
Madame ?... 

MARIE, à la porte. 

Je ne sais pas, Monsieur. 

JULIEN 

Eh bien, allez voir !... Allez dans la chambre... 
vite !... Qui a apporté la lettre, tout à l'heure ?... 

MARIE 

Un chauffeur, Monsieur. 

JULIEN 

Avec une livrée marron ? 

MARIE 

Oui, Monsieur. 

JULIEN 

Appelez Madame tout de suite !... (Marie passe 
par la salle à manger.) Ce n'est pas croyable !... 
Peut-être a-t-on remis à Eveline par erreur une 
lettre qui m'était adressée. 

FRÉDÉRIQUE 

Par erreur calculée, peut-être !... 

JULIEN 

Ah I on ne sait jamais ! 

FRÉDÉRIQUE, nettement. 

Écoutez, Julien... quoi qu'il arrive par la suite, 
donnez-moi votre parole qu'il n'y a pas possibilité 
que la boue vienne jusqu'à moi... que cette per- 
sonne ignore tout de nous !... Votre parole d'hon- 
neur 1 



334 LES SŒURS D'AMOUR 

JULIEN 

Vous êtes absolument en dehors de cette rup- 
ture, je vous le jure I Gomment pouvez-vous en 
douter ?... 

FRÉDÉRIQUE, rassurée. 

Tant mieux !... Car j'ai la sensation très nette 
que vous vous trouvez en face d'une espèce de 
chantage... 

JULIEN 

Ah ! si elle avait osé ça, par exemple I 

FRÉDÉRIQUE, montrant Marie qui revient. 
Prenez garde !... 

MARIE, rentrant. 

Non, Madame n'est pas ici ... 

JULIEN 

Pourtant elle n'est pas descendue... Vous m^ 
l'avez pas vue descendre ? 

MARIE 

Madame a accompagné, je crois. Monsieur Mer- 
cereau jusqu'à la porte d'entrée... Je vais aller 
voir... Je vais demander à François. 

JULIEN 

C'est bon... J'y vais moi-même. 

Marie s^en retourne par la salle à manger. 
FRÉDÉRIQUE, retenant Julien. 
Voulez-vous que je ne quitte pas Eveline ? 

DASTUGUE, paraissant tout à coup à droite 
et hors d'haleine. 
Descendez vite, très vite I Elles sont toutes, 
les deux, en bas, dans le vestibule d'entrée... 
Quand je suis passé, Madame Tessier m'a inter- 
pellé... 



ACTE TROISIEME 335 

FRÉDÉRIQUE, à Julien. 

Courez vite, malheureux !... 

DASTUGUE 

Votre femme a eu la curiosité de savoir qui 
avait apporté cette lettre .. Elle a dû s'avancer 
jusqu'à l'auto, en accompagnant Mercereau... 

FRÉDÉRIQUE, à Julien, 

Peut-être est-il préférable que je descende, moi, 
et que vous restiez ici... Il faut redouter un es- 
clandre. 

DASTUGUE 

Oui, Madame a certainement raison... Ne vous 
affolez pas... Ce n'est peut-être qu'une manœu- 
vre... un coup de tête... 

A cet instant Eveline paraît. On se tait subitement. 



SCÈNE VIII 
Les mêmes, ÉVELINE 

éVELINE, s'adressant à Dastugue. 

Je vous chasse, Monsieur... Vous étiez le com- 
plice, l'émissaire !... J'ai entendu ce que vous a 
crié cette femme dans l'escalier. 

JULIEN 

Éveline ! 

ÉVELINE, montrant la porte ouverte. 

Tenez, écoutez-la, d'ici... Elle s'acharne comme 
une bête... 

is 



336 LES SŒURS D'AMOUR 



JULIEN 



Venez, Dastugue ! Soyez témoin de ce que je 
vais faire. Venez ! 

Ils se précipitent tous deux dans l^ antichambre. 



SCÈNE IX 
ÉVELINE, FRÉDÉRIQUE 

FRÉDÉRIQUE 

Éveline, que se passe-t-il ?... Vous avez l'air 
de sortir d'une catastrophe... 

ÉVELINE, s^est appuyée un instant à un meuble, 
puis se jetant dans ses bras. 

Vous le saviez ! 

FRÉDÉRIQUE 

Mon pauvre enfant... quoi ?... Que voulez- vous 
dire ? 

ÉVELINE 

Oui, vous le saviez... tout le monde le savait, 
qu'il avait une maîtresse 1... J'étais trop jeune, 
trop peu au courant de la vie, pour m'imaginer 
qu'il ne m'aimait plus... Après si peu d'années de 
mariage !... 

FRÉDÉRIQUE 

Mais il vous aime, il vous aime ! 

ÉVELINE 

Ah 1 ce qui s'abat sur moi tout à coup... en une 



ACTE TROISIÈME 33: 

seconde. Ce que je viens d'entendre ! Oh 1 Ma- 
dame, Madame... vous n'avez pas idée de ce que 
cette femme nous jette à la figure !... car vous 
aussi, elle allait jusqu'à vous accuser!... 

FRÉDÉRIQUE 

Moi, moi ? Pourquoi m'accuser ?... Que suis-je 
là dedans ? 

ÉVELINE 

Est-ce que je sais ? Elle était en bas dans sa 
voiture, et, comme pour toutes celles qui font un 
crime, une voilette cachait son visage. Je voulais 
savoir qui était la dénonciatrice... Ah 1 je l'ai vite 
reconnue... je l'avais aperçue dans des salons, à 
des soirées... Je l'ai prise par le poignet, forcée à 
descendre. C'est sans doute ce qu'elle souhaitait, 
car, alors, dans le vestibule, elle s'est mise à 
m'entasser dans les mains ces choses-là, des 
papiers... des papiers... Elle disait : « Vite, vite, 
prenez Madame !... » Elle accumulait les mots 
comme si elle avait peur de n'avoir pas le temps 
de tout révéler en une fois, et votre nom revenait 
sans cesse, mécaniquement... comme celui de 
Julien... Madame Ulric... Madame Ulric... 

FRÉDÉRIQUE 

Par exemple ! C'est un peu fort ! 

ÉVELINE 

Elle était peut-être jalouse de vous, cette 
femme 1... En parlant elle avait le maquillage 
barré de larmes ! Des larmes pour Julien ! Ah I 
doit-elle l'aimer pour en arriver là !... En une 
seconde apprendre tout !... Tenez, j'ai trop de 



338 LES SŒURS D'AMOUR 

chagrin ! Qu'est-ce que je vais devenir, moi I 

Elle se jette sur un fauteuil, en proie à un aceès de 
désespoir. 

FRÉDÉRIQUE 

Pauvre petite !... 

ÉVELINE 

Quelle tristesse ! ma bonne, ma seule amie !... 
Car je n'ai que vous comme amie dans cette vie 
stupide et lâche de Paris... Maintenant que je 
vais être écroulée, que je n'ai plus une branche 
de salut, vous serez bonne, dites ? Voua me 
donnerez du courage ? Dites ! dites !... Qu'est-ce 
que je lui ai fait de mal à cet homme- là ? 

Elle se rejette dans ses bras et pleure^ enfantinement 
ses premières larmes d^amour brisé. 

FRÉDÉRIQUE 

Voyons, petite... Ne soyez pas anisi désempa- 
rée I S'il y avait une aventure ancienne dans la 
vie de votre mari, au moins vous en voilà com- 
plètement délivrée... Et c'est la preuve même 
qu'il vous aime, puisque vous prétendez qu'il a 
rompu, qu'il vient de rompre... peut-être impru- 
demment, parce qu'il était sincère et qu'il a été 
véhément. 

ÉVELINE 

Au fait, vous n'avez pas besoin de le trahir 1 
Je saurai tout maintenant. (Elle montre les lettres 
qu^elle n'a pas lâchées.) Dans ce paquet il doit y 
avoir de quoi m'instruire 1... Je peux m'en rap- 
porter à la main qui me l'a donné ! 

FRÉDÉRIQUE 

Mais ne lisez pas cela 1 Ce ne peut être qu'un 



ACTE TROISIÈME 339 

amas de mensonges, de perfidies abominables l... 
Vous ne savez pas ce dont ces fenmies sont ca- 
pables, lorsqu'elles se vengent 1 Que de foyers ont 
été détruits par elles I 

ÉVELINE 

Oh I je ne me laisserai pas égarer. Je distingue- 
rai la part dos vérités et la part des mensonges... 
Malgré tout, j'espère encore !... Oui, j'ai un fond 
d'espoir !.., Elle mentait tellement... puisqu'elle 
allait jusqu'à clamer que nous vivions de votre 
argent !... Comme ça nous ressemble, n'est-ce 
pas ?... C'est trop bête !... Vous accuser, vous ! 
Je l'aurais griffée 1 Je... 

Julien entre lentement et referme la porte derrière 
lui. Un silence immédiat s^établit, terrible. Eceline 
s*est levée, sans regarder Julien. Frédérique aussi 
a un mouvement d'écart. 



SCÈNE X 
Les mêmes, JULIEN 

JULIEN, s^OQance dans le silence, puis gravement, 

Eveline, maintenant que cette femme est par- 
tie, et pour jamais, je te dois une franchise que 
j'aurais voulu peut-être t'épargner ; je ne crois 
pas qu'il faille, devant l'infamie à laquelle tu as 
été mêlée, essayer d'atténuer ma responsabilité 
par des équivoques et des mensonges... à quoi 
bon !... J'ai à m'accuser et je m'accuse... (Il fait 
un grand geste résolu) Je vais te dire quand j'ai 
connu cette femme... et dans quelles circons- 



34o LES SŒURS D' AMOUR 

tances... (Mais il s'arrête, étonné de voir précisément sa 
femme se reculer jusque dans le fond de la pièce.) Où 
vas-tu ? Que fais-tu ?... 

ÉVELINE, glacée, métamorphosée tout à coup. 

Sois tranquille, je reste !... Mais je regarde de 
plus loin... j'ai besoin de voir de loin ta figure... 
l'expression pour moi si nouvelle de ton visage... 
(Elle le fixe avec des yeux avides. Puis sur un ton froid.) 
Tu peux parler... 

JULIEN 

J'ai connu Madame Tessier chez Madame Pic- 
quart, il y a environ deux ans et demi. Son mari 
m'ayant appelé chez lui pour une affaire, je me 
suis trouvé tout de suite en présence de la femme ; 
elle a déployé à mon égard toute une stratégie de 
séduction... 

ÉVELINE, r interrompant. 

Mais, comment se fait-il que tu oses parler de 
tout cela devant Madame Ulric ? Tu n'as donc 
pas une pudeur qui te retienne ? Un autre homme 
serait couvert de honte... Et vous-même, Madame 
Ulric, comment se fait-il que vous écoutiez cet 
aveu comme si vous en aviez déjà été la confi- 
dente... depuis longtemps ? 

FRÉDÉRIQUE, vivement et troublée 
devant V accent de V interrogation. 

Mais, Éveline, n'est-ce pas vous qui venez d*exi- 
ger de moi que je demeure à vos côtés ?... Vous 
avez réclamé mon aide, ma présence... Il m'était 
déjà pénible de vous obéir, mais votre cri de 
souffrance m'a retenu... 



ACTE TROISIÈME 34i 

ÉVELINE 

C'est possible !... Enfin, je marque pourtant 
qu'il y a dans votre attitude à tous les deux un 
manque de surprise bien étrange. Ce qui est ime 
chose nouvelle pour moi est une chose ancienne 
pour vous ! Vos voix ont eu je ne sais quel accord 
dans le péril qui vient de me frapper 1... N'im- 
porte I... Julien, écoute : voici différents papiers 
dont deux lettres, regarde 1... L'une est déjà 
ouverte, je l'ai lue ; l'autre est cachetée... 

EUe montre le paquet qu'elle a tenu tout le temps dam 
sa main crispée. Elle vient de lire la suscription 
de la lettre par elle désignée, et depuis lors son 
expression est encore plus émue. 

JULIEN, de suite. 

Tu vas jeter ces ordures au feu I... Je t'ordonne, 
si tu m'as jamais aimé, de les détruire sans t'hu- 
milier à les discuter ou à t'en salir... 

éVELINE, le repoussant d'un petit geste dédaigneux 
et imperceptible. 

Laisse 1... La première m'était adressée. EUe 
est vague... mais d'une netteté pourtant assez 
terrible dans son imprécision... De plus, elle 
t'accuse d'avoir forfait à l'honneur. Cela, je le 
méprise 1 Je t'en sais incapable... (Elle froisse la 
lettre intentionnellement et la jette à terre.) Mais voilà, 
voilà.. .11 y a une autre lettre !... Regardez hit.n !... 
(Elle s'adresse à tous les deux et épie leurs expressions.) 
Il y a une autre lettre ! Celle-ci est cachetée 
et voilà ce qu'on a écrit sur l'enveloppe... voilà ce 
que mes yeux viennent de lire à l'instant... Mé- 
mento de V affaire Ulric 1 Sais- tu ce qu'il y a 
dedans ? (Prédérique ne peut pas reprimer un haut-le- 
corps ) Je te certifie que je vais l'ouvrir I Tu vas 



342 LES SŒUBS D'AMOUR 

donc me dire auparavant si ce qu'il y a dedans est 
vrai ou faux ?... Le sais-tu d'abord, ce que con- 
tient cette lettre ? 

JULIEN, après avoir hésité. 

Oui... je le sais ! 

iVELINE 

Tu le sais I... Et vous. Madame ? 

FRÉDÉRIQUE, troublée, appuyée au piano, et essayant 
de se maîtriser. 

D'abord pourquoi, Éveline, dites-vous « Ma- 
dame » sur ce ton de reproche, d'accusation ? 

ÉVELIKE 

Répondez ! 

FRÉDÉRIQUE 

Mais non, je ne sais rien, je ne sais rien I Gom- 
ment voulez-vous que je sache !... 

ÉVELINE 

Quelle molle dénégation I... Après tout, vous ne 
savez peut-être pas ce qu'il y a là-dedans, mais 
vous avez l'air d'en avoir terriblement peur I... 
Vous regardez cette lettre et lui ne s'en occupe 
pas ; il y a une nuance I... Lui, sait certainement 
ce qu'il y a là-dedans... (Elle s^ apprête à décacheter.) 
Allons parle, avant que j'ouvre. 

JULIEN, du geste, lui commandant d^ attendre. 

Oui, je vais parler... (A voix pleine et forte.) 
Madame Ulric est insoupçonnable, d'abord ! Sa 
vertu et son honnêteté sont hors de cause I... 



ACTE TROISIÈME 3^5 

Elle a été ma bienfaitrice, elle m'a sorti de l'op- 
nière, elle m'a remis dans le droit chemin, san» 
que, pour cela, nous ayons eu, elle et moi, à nous 
reprocher l'ombre d'une faute... Sache donc oe 
que je t'ai toujours caché, que j'ai failli sombrer 
dans la faillite Guillemot... J'étais perdu, con- 
damné d'avance à la prison ; Madame Ulric ne 
l'a pas voulu... Elle m'a, avec une charité admi- 
rable et toute pure, sauvé du désastre... Cela, 
d'honneur, je ne pouvais pas te le dire, non... je 
ne le pouvais pas 1... Il y a des silences qui sont 
sacrés 1 A l'heure actuelle des trois cent mille 
francs avancés, cent mille ont déjà été rembour- 
sés. Je tiens à ce que tu connaisses l'état des 
chiffres... Mais ce que cette femme, dans sa haine, 
a omis de te dire et ce qu'elle sait pourtant, c'est 
que je ne dois rien, à l'heure actuelle, à Madame 
Ulric... pas un sou !... Sur le moment, elle a 
couvert la sonmie énorme, mais à l'heure actuelle 
la créance est cédée à un autre... C'est, correc- 
tement à un bailleur de fonds, qui a accepté mes 
propres garanties, que je rembourserai petit à 
petit... Madame Ulric n'est plus en cause... Je ne 
lui dois que ma vie et mon honneur, tout simple- 
ment... C'est peu 1 Et maintenant... de ce côté 
du moins... tu sais tout. 

FRÉDÉRIQUE, a écouté, suffoquée, atterrée. 

Je ratifie ce que vous venea d'entendre... Quand 
vous le voudrez, je vous confierai loyalement le 
détail de ce sombre passé... Je n'ai pas cru devoir 
refuser mon aide à un homme qui avait fait partie 
de notre vie intime, qui... 

ÉVELINE, repoussant un fauteuil, 
la voix stridente tout à coup. 

Savea-voits ce que criait la femme échevelée à 



344 LES SŒURS D'AMOUR 

mon oreille ?... « Vous avez chez vous l'hypo- 
crite, la pire des hypocrites, celle qui, sous des 
dehors de vertu austère, est, depuis six ans, la 
maîtresse du mari, l'éminence grise du foyer I... » 

FRÉDÉRIQUE 

Mais vous ne croyez pas une si misérable ca- 
lomnie ? 

ÉVELINE 

Savez-vous ce que j'ai répondu à cette femme : 
« Jamais, jamais 1... Vous pouvez me faire douter 
de mon mari, vous me feriez douter de moi-même 
à la rigueur, pas de celle-là !... » Allons-y... 

Elle décacheté la lettre et se met à la lire, 

JULIEN, près d'elle, et à deux doigts de lui arracher 
la lettre. 

Tu es libre de tes actes... Evidemment, tu peux 
te repaître de cette infâme écriture, mais je te 
supplie d'achever le mouvement spontané que 
tu viens d'avoir, le mouvement de négation. 
Achève ta révolte, déchire tout !... Si tu savais ce 
que cette misérable a comploté contre toi... 

ÉVELINE, lisant. 

C'est net !... C'est très net !... Oh 1... 

FRÉDÉRIQUE, s^adressant à tous les deux, 
avec une hauteur qui dissimule^mal la terrible angoisse. 

Mais qu'y a-t-il dans cette lettre, que je ne 
connais pas ? J'ai le droit de savoir !... Qu'y 
a-t-il, qui abuse de moi à ce point ? Qu'on me le 
dise, à la fin, je l'exige ! 

JULIEN, vivement. 
Je devine à peu près ce que doit contenir cette 



ACTE TROISIEME 345 

enveloppe !... J'ai été la proie de ce chantage, 
déjà... Deux documents dérobés, émanant, l'un 
de l'entrepreneur Guillemot, l'autre d'un banquier 
Ce sont des documents qui reconnaissent tout 
simplement ce que je viens d'avouer et ce que je 
me fais fort d'avouer : le prêt que vous avez con- 
senti si généreusement... 

EYELINE 

Tu te trompes !... Il n'y a pas que cela !... On 
m'avait réservé autre chose... une autre lettre 
volée sans doute et qui devait s'adresser à Ma- 
dame Ulric... 



Qui dit ? 



JULIEN, incertain. 



ÉVELINE 



Oh l c'est très simple ! Il est trop évident que je 
n*aime pas ma femme^ que je ne Vai jamais aimée. 
Elle n''a été dans ma vie que Vincident le plus banal, 
une diversion" au chagrin qui a rongé ma jeunesse. 

Elle s'arrête, elle ne peut plus, 
FRÉDÉRIQUE, éperdue devant son propre désastre, 

Éveline I Éveline !... De pareils mots sont faits 
pour vous égarer. Je vous supplie de croire, en 
ce qui me concerne à mon honnêteté la plus abso- 
lue !... 

JULIEN, avec non moins de précipitation. 

Oui, tu as le droit de me reprocher bien des 
choses, mais de ce côté-là, au moins, il n'y a pas 
d'équivoque possible I Tu te trouves en face d'un 
chantage pur et simple I 

Jts parlent tous les deux presque en même temps,. 



346 LES SŒURS D'AMOUR 

ÉVELINE 

Taisez-vous tous les deux 1... Je crois tout... J'ai 
parfaitement compris : celle qui s'en va cède 
la place à celle qui reste ! 

FRÉDÉRIQUE 

Quelle folie !... Alors, vous admettez une pa- 
reille accusation ! Vous supposez que je serais là 
à vos côtés, ou face à vous, si j'avais cette boue 
sur la conscience ! 

ÉVELINE d'un geste navré. 

D'ailleurs, qu'importe !... Qu'il ait été votre 
amant autrefois, qu'il ait été celui de cette femme 
maintenant... qu'importe l'histoire de ce roman, 
qui n'est pas le mien !... Il tient bien plus de 
malheur que ça dans la petite phrase que j'ai là 
entre mes mains I... « Je n'ai jamais aimé ma 
femme... » Jamais !... 

Elle n^ose achever et ferme les yeux, parce qu''elle a 
mal jusqu'au fond de Vàme. 

FRÉDÉRIQUE 

Songez dans quelles circonstances il a pu être 
amené à écrire ces folies. 

JULIEN 

Oui, tu ne sens donc pas tout de suite que ce sont 
des phrases lâches, misérables, qu'on écrit sans 
les penser, dans des occasions où la honte d'avoir 
à les écrire vous étreint... 

ÉVELINE, sans même prêter V oreille 
à d'aussi pâles arguments, 

La confiance que j'avais en vous deux !... Il 



ACTE TROISIÈME 347 

y a de ces femmes-là. J'ai cru en vous et à fond, 
Madame 1... II suffisait d'être bon avec moi... 

FRÉDÉRIQUE 

Mais, Eveline, vous ne soupçonnez pas à quel 
point on vient de travestir la vérité simple 1... Il 
vous racontera ce passé lointain... Je vous racon- 
terai... Je n'ai pas l'ombre d'une faute à me 
reprocher... 

ÉVELINE, éclatant. 

Et VOUS disputiez son cœur à la maîtresse 
lâchée 1... Gomme elle avait raison 1... Des deux, 
vous êtes la plus vile... Elle ne me devait rien, 
cette femme, je ne la connaissais pas... elle m'a 
pris mon mari : c'était de bonne guerre si l'on 
veut ! Mais vous, vous 1... 

Elle fonce presque sur elle, visage contre visage. 

FRÉDÉRIQUE, desespérée et sentant d'avance 
toute V inanité des mots. 

Julien, ne restez pas ainsi... faites-lui com- 
prendre ! Moi je n'y arriverai jamais dans l'état 
d'émotion où je suis ! Demandez-lui, au contraire, 
Éveline, si, depuis que je me suis mêlée de votre 
vie à tous les deux, j'ai eu d'autre souci que celui 
de votre bonheur ? 

JULIEN 

C'est exact ! 

FRÉDÉRIQUE 

Après avoir permis un jour que ce garçon, au 
lieu d'un failli et d'un condamné, devienne un 
honnête homme, j'ai exigé par ma présence, par 
la dette contractée, qu'il achevât sa régénération. 



348 LES SŒURS D'AMOUR 

J'ai voulu le rapprocher de vous, le ramener à 
vous ! 

ÉVELINE 

C'est vrai !... Parce que vous saviez qu'il ne 
m'aimait pas !... C'était contre votre rivale que 
vous poussiez la femme légitime. 

FRÉDÉRIQUE 

Ma rivale ?... Mais jamais, jamais, je le jure, 
je n'ai été la maîtresse de Julien. 

Yveline, partant cette fois d'un grand éclat de rire amer» 

Ça, par exemple 1 Vouloir me faire croire ça 
Alors, c'est à rire !... Il est vrai que je vous avais 
ouvert un tel crédit de naïveté !... Mais, mainte- 
nant, vous passez la mesure ! Prétendre que vous 
n'avez pas été sa maîtresse !... 

JULIEN et FRÉDÉRIQUE, ensemble. 

Jamais ! 

ÉVELINE, outrée. 

Mais, vous ne comprenez donc pas que ce sont 
des lettres de Julien lui-même que je viens de 
lire, que j'ai là entre les mains 1... Une lettre de 
Julien, interceptée ou non, avec votre nom sur 
l'enveloppe... datée même de l'année dernière... 
du mois de juin... une lettre pleine de mots d'ado- 
ration... Tenez ! tenez, lisez ! 

EUe les lui met sous le visage. 
FRÉDÉRIQUE, faiblissaM, déconcertée. 

Mais, j'ignore, É véline... Je ne l'ai jamais reçue» 
cette lettre 1 



ACTE TROISIEME 349 

JULIEN 

Et puis après ?... Que j'aie aimé respectueuse- 
ment Madame Ulric, je ne m'en défends même 
pas... Ce n'est pas un sentiment inavouable 1 
C'est un sentiment qui date de bien avant notre 
mariage. Éveline, mais tu as la preuve même de 
son honnêteté formelle, dans ses lettres que t'a 
montrées Madame Tessier et que je savais qu'elle 
possédait ! Il n'y a pas, j'en réponds, une for- 
mule qui témoigne d'autre chose que de mon 
respect, à moi, et de son innocence à elle. 

ÉVELlNE 

jMais c'est trop bête, vous dis-je !... Est-ce 
qu'on prête trois cent mille francs à un homme 
qui n'a pas été votre amant ? A d'autres !... Il 
faut rudement aimer quelqu'un pour se dépouil- 
er d'une pareille somme !... Ce n'est pas une 
signature de commerce, ça, c'est une signature 
de passion !... Et il faut être un héros ou un ban- 
dit pour l'accepter. Tu as le choix, mon cher !.., 

Elle le regarde bien dans les yeux et passe. Frédé- 
rique veut la suivre. 

JULIEN, à Frédérîque, s^ interposant. 

^fLaissez, Madame Ulric !... Ce n'est pas à vous 
de vous disculper ! (à Eveline.) J'attends que ta 
colère soit apaisée pour te fournir la justification 
d'un acte dont tu ne peux guère apprécier la va- 
leur sans avoir les éléments sous les yeux... Je dois 
à Madame Ulric, je te l'ai dit, non seulement peut- 
être la vie, mais encore une résurrection, faite de 
remords et de dégoût de moi-même. 

ÉVELINE 

De plus en plus fort !... Où nous arrêterons-nouf 



35o LES SŒURS D'AMOUR 

Résurrection !... Celle de l'homme qui soutire 
l'argent d'une femme pour payer les dettes qu'une 
autre lui a fait faire I... Tu raconteras ton beau 
roman à d'autres, avec ces documents en mains, 
quand je ne serai plus là, quand j'aurai fui, car 
je te les laisse, tiens, les preuves de ta résurrec- 
tion 1 Je n'en veux'même pas... (Elle jette le paquet 
sur la table,) Pour moi, tu n'es qu'im criminel !... 
Oui, pas autre chose, un criminel !... Ah ! tu es 
étonné ? Tu n'attendais pas certainement qu'au 
jour voulu ce petit âtre-îà dût se rebiffer ? Tu 
comptais sur des pleurs seulement... eh bien, 
regarde, je t'en prie... je viens de sécher ma der- 
nière larme... Et pourtant, c'est toute ma vie qui 
s'écroule là, et tu n'entendras plus parler de moi, 
de celle que tu n'as pas aimée... la seule que tu 
n'aies pas aimée !... Je te le disais, que ces na- 
tures timides, ou froides en apparence, savent se 
réveiller, quand on les fait souffrir, et alors, on se 
trouve en présence d'un être lucide, fort, et très 
résistant, comme toutes les choses droites I... 

FRÉDÉRIQUE, sous Voutrage, dans une récolte 
d'orgueil humilié. 

Je m'insurge contre l'accusation, à la fin !... 
Je n'accepte pas la vulgarité des sentiments que 
vous me prêtez. Je crois avoir plus de distinction 
morale que vous ne le supposez !... Il y a des 
femmes qui ne sont ni de la race des amantes, ni 
de celle des amoureuses... La langue est pauvre... 
Il devrait exister un mot qui les désigne... Ce 
qu'elles connaissent de l'amour humain, c'est sa 
charité, le dévouement, dans sa forme la plus 
haute. Je le jure sur mes enfants !... 

ÉVELINE 

Vos enfants K.. Comment osez-votts évoquer 



ACTE TROISIÈME 35i 

une pareille image ? Tenez, c'est abominable l 

FRÉDÉRIQUE 

Que je meure si je mens ! 

JULIEN 

Oui, Éveline, elle a dit la vérité. Une femme 
admirable et digne de tous les respects ! 

ÉVELINE, exaspérée de cette unique et inlassable défense 
de Frédérique, qui sort de la bouche de Julien. 

Car c'est propre, en effet, ce que vous avez osé 
vis-à-vis du mari, vis-à-vis de moi !... Vous avez 
raison de parler de l'admiration qui voub est due 
à tous les deux !... Car j'oubliais même que je 
vivais de votre argent... que nous en vivions, 
depuis des années I... 

JULIEN 

Ça n'est pas vrai ! 
éVELINB, sHndignant à mesure, d'argument en argument^ 

Et quand je songe cpie, tout à l'heure encore, 
tout naïvement, je vous racontais les progrès du 
petit ménage... que vous m'offriez de l'argent 
pour mes emplettes, oui, mon cher, pour mes 
chapeaux, et « sans le dire à Julien surtout » 
sans le dire à Julien 1 Le pauvre garçon, il aurait 
trouvé cela indélicat ! Ah ! tenez, c'est à vous 
lever le cœur ! Si je n'ai pas le courage, après ça, 
de m'en sortir, eh bien, vraiment, c'est que je ne 
suis pas digne d'être roulée par vous !... 

FRÉDÉRIQUE 

Je vous en supplie, ne perdez pas votre vie à 



35a LES SŒURS D'AMOUR 

tous deux... Vous vous égarez, je vous assure... 
Croyez-moi !... Ne me reprochez pas ce geste qui 
l'a sauvé autrefois et que je pouvais faire loyale- 
ment, parce que jamais je n'ai été sa maîtresse 1... 
Voulez- vous que je vous le jure à genoux I Oh 1 
Je n'en suis pas à une humiliation près. 

Elle se met à genoux aux pieds d'Eveline. Julien se 
précipite pour la relever. 

ÉVELINE 

Mais vous le répétez indéfiniment : « Je n'ai 
pas été sa maîtresse. » Eh ! Madame... que vou- 
lez-vous que ça me fasse que vous ayez été sa 
maîtresse ou non ! Il me suffit que vous vous 
soyez aimés et que vous vous aimiez encore ! Il est 
possible que, vous, vous attachiez beaucoup 
d'importance au fait de vous être donnée ou pas, 
mais si vous saviez, à moi, comme ça m'est égal 1 
Allez raconter ces distinctions-là à votre confes- 
seur. Vous avez peut-être mis votre conscience 
et votre salut à l'abri des tourments éternels, 
mais si vous croyez que, vis-à-vis de moi, vous 
n'avez qu'à crier : « Je n'ai pas été sa maîtresse 1 » 
pour que la face des choses soit bouleversée sur 
la terre, il faut vraiment que l'habitude du con- 
fessionnal vous ait brouillé la cervelle jusqu'à 
l'aberration !... 

JULIEN, cherchant la preuve la plus décisive. 

Si j'avais aimé Madame Ulric, au sens où tu 
l'entends, et si elle m'aimait de la manière dont 
tu l'accuses, aurais-je eu une liaison avec Ma- 
dame Tessier ? Voyons I cela tombe sous le sens !.. 

ÉVELINE 

Qu'est-ce que cela prouve ?... Tu t'es jeté par 



ACTE TROISIEME 353 

dépit dans un autre amour, comme tu t'étais jeté, 
Bans doute, dans le mariage ! Oh ! la rage, la rage 
que j'éprouve !... Après tout je serais trop bête 
de vous abandonner ces papiers. Il me faut le 
grand jour, maintenant ! 

Elle reprend rageusement les lettres sur la table et 
se dirige vers le rebord de Varmoire. 

JULIEN 

C'est-à-dire ?... Que veux-tu faire ?... 

ÉVELINE 

Laisse... Une personne à convoquer. Un coup 
de téléphone de toute urgence à donner... J'ap- 
pelle, entre nous et sur nous, la lumière, toute la 
lumière !... 

JULIEN 

É véline... prends garde... Prends bien garde 1 
Ah ! si par hasard tu projetais cette cruauté... 

ÉVELINE, à Cappareil. 

Passy 42-60... donnez-moi le Passy 42-60 1 

FRÉDÉRIQUE, éperdue. 

Oh ! pas cela !... Oh ! je vous en supplie, ne 
faites pas cela ! Ce serait trop afîreux !... Ayez 
pitié de moi... 

Julien se précipite. Elle met le récepteur derrière êon 
dos et le défie du regard. 

ÉVELINE 

A quoi bon ? Même si tu m'empêches présente- 
ment, tu n'auras fait que reculer l'échéance, tu 
le sais bien. 



354 LES SŒURS D'AMOUR 

FRÉDÉRIQUE 

Mais c'est qu'elle va le faire comme elle le dit, 
mon Dieu !... Empêchez-la, Julien... Quoi ?... 
Qu'est-ce que vous faites ?... Vous reculez, main- 
tenant ?... Vous la laissez faire... Qu'est-ce qui 
vous prend ? 

Elle demeure abasourdie devant le recul de Julien, 
Eveline reporte le récepteur à VoreiUe. 

JULIEN, dans une soudaine et formidable inspiration. 

Oui.... Après tout qu'elle soit libre et décide de 
notre vie à tous ! Puisqu'elle veut toute la lu- 
mière, qu'elle vienne ! Qu'elle s'abatte entre nous 1 
Laissez-la faire l... 

maintient Frédérique avec une autorité sans ré- 
plique. 

FRÉDÉRIQUE, affolée, suppliante. 

Oh 1 non ! non ! Ce ne sera pas cette chose 
affreuse !... 

ÉVELINE 

Passy 42-60 ? C'est vous-même, Monsieur UI- 
ric ?... Madame Bocquet, oui... 

FRÉDÉRIQUE, appelant au secours. 

Julien 1 Pitié!... 

Julien lui tient le bras. 

ÉVELINE, à f appareil. 

Je viens d'avoir une révélation assez sinistre..! 

FRÉDÉRIQUE 

Madame, Madame ! 



ACTE TROISIEME 355 

ÉVELINE 

Deux coupables, deux complices... mon mari 
et votre femme... 

PRÉDÉRIQUE, se débattant dans une crise 
de désespoir impuissant. 

Qu'est-ce qu'elle dit ? 

ÉVELINE, continuant. 

... Nous ont trahis pendant des années, odieu- 
sement trahis ! 

FRénéRIQUE, êUa crie. 
Ce n'est pas vrai I Ce n'est pas \Tai I 

ÉVELINE 

Venez, Monsieur... Par moi vous connaîtrez 
la vérité ! 

FRÉDEBIQUE 

Mais, c'est à se casser la tête contre les murs 1 

ÉVELINE 

Je vous attends ! Venez, Monsieur, venez ! 
Elle a raccroché précipitamment Vappareil. 

JULIEN, menaçant.^ 

Ah 1 tu as vite appris comment on se venge, 
toil 

ÉVEUNS 

J'ai tout à coup l'inspiration de l'amour, mon 
cher ! 



356 LES SŒURS D'AMOUR 

FRÉDÉRIQUE 

C'est fini, tout s'est écroulé !... J'étouffe !. 
J'ai mal... J'ai mal !... 

Elle essaie de se lever, de marcher, chancelle et s*aba 
contre un fauteuil, presque sans connaissance. 

JULIEN 

Tiens, regarde la pauvre qui s'évanouit ! 

ÉVELINE 

Soigne-là à ton aise, ton amour adoré qui d^ 
faille... mais soigne-la vite, car dans cinq minute 
le mari sera chez nous, et pour ce moment-là i 
faut que nous ayons retrouvé chacun toutes no 
forces ! Soigne-la, toi qui n'a pas eu un mot qu 
fût pour moi !... Oh ! vous fuir, fuir vos tête 
rapprochées, tes yeux de haine... C'est un spec 
tacle insoutenable ! Je ne peux plus ! Je ne peu: 
plus ! 

Elle s^enfuit, comme devant une place en feu. Eli 
disparaît par la salle à manger, et, la porte d 
fond refermée, on entend encore un instant s 
clameur de rage et de douleur. 



SCÈNE XI 

JULIEN et FRÉDÉRIQUE, seuls 

JULIEN, frénétique. 

Il le fallait !... Il fallait en finir !... 

FRÉDÉRIQUE, surmonte sa faiblesse. 

Vite I donnez-moi mon chapeau 1 Que je parte. 
Que je parte tout de suite. 



ACTE TROISIÈME 357 

JULIEN, changeant de ton et avec une grande autorité^ 
presque calme, tant U s^efforce à la rendre puissante. 

Non, Frédérique, vous ne partirez pas !... Non, 
Frédérique, vous ne rentrerez pas chez vous 1 

FRéoÉRIQUE 

Mais si, il faut que je m'en aille tout de suite I 
Puisque vous n'avez pas voulu empêcher cette 
catastrophe quand vous le pouviez, eh bien, 
toute seule, seule au monde, j'essayerai de la 
conjurer encore 1 U faut que j'arrive à temps, 
que je parle à mon mari, que je devance le dan- 
ger... qfue... 

JULIEN 

vous ne devancerez rien! D'abord, Ulric est 
déjà en route 1... Frédérique, vous ne reviendrez 
plus jamais chez vous ! (Elle reste béante devant Faffîr- 
mation catégorique. )You8 aurez beau me regarder avec 
cet air égaré, je vous dis que ma résolution est 
prise. Et vous-même, vous en avez le pressenti- 
ment. C'est à deux que nous allons partir, que 
nous allons quitter nos foyers brisés 1 

FRÉDÉRIQUE 

Mais, c'est impossible, Julien 1... C'est impos- 
sible 1... 

JULIEN 

Nous devions fatalement en arriver là, un jour 
ou l'autre. La vie nous réunit, malgré tout, et 
malgré toutes les forces que nous lui avons oppo- 
sées. 

FRÉDÉRIQUE 

Mais je n'y consens pas, Julien !... Jamais je ne 



358 LES SŒURS D'AMOUR 

vous en ai donné l'espoir !... Il n'a jamais été 
question que nous pussions un jour nous réunir, 
ni que je doive vous appartenir !... Vous m'aviez 
promis de ne plus faire qu'un seul effort, celui 
d'aimer votre femme !... Pourquoi abusiez- vous 
de ma crédulité ?... A quoi donc vouliez-vous 
m'amener ?... Comment, vous saviez que cette 
femme possédait des armes aussi terribles et vous 
ne m'avertissiez pas du danger ! C'était votre 
devoir... Vous avez mal agi !... 

JULIEN 

Et 81 je vous disais maintenant que depuis un 
an, depuis l'époque où je vous ai retrouvée, cent 
fois j'aurais rompu, si la crainte pour vous de ce 
qui vient de se réaliser, ne m'avait toujours fait 
capituler ! Comprenez maintenant la raison de ma 
lâcheté apparente!... Ah I mais, tant pis, je n'en 
pouvais plus ! Tant pis si j'ai secoué le joug ce 
matin, ou plutôt, tant mieux ! Voyez-vous, dans la 
vie il y a toujours un être, un être vulgaire, géné- 
ralement une femme, qui surgit au milieu d'exis- 
tences tourmentées, et, d'une lettre dévoilée, d'un 
mot, déclanche un drame effroyable. Seulement, 
cet être vague déclanche aussi des événements 
supérieurs, graves, tragiques, que toutes les cons- 
ciences en jeu n'avaient pas la force d'appeler à 
leur secours. Frédérique, malgré tout et malgré 
nous-mêmes, nous touchons au but 1 

FRÉDÉRIQUE 

Non, cela ne sera pas... ! En ce moment, il y a 
dans une voiture quelqu'un qui serre les poings 
et son cœur bat ! bat !... quelqu'un qui voudrait 
déjà être là... qui va monter l'escalier... qui va... 
(D^épouvante elle ferme les yeux.) 



ACTE TROISIÈME 359 

JULIEN 

Vous ne le verrez pas... C'est moi qu'il trouvera 
en face de lui. Ma décision est prise. 

// sonne. 

FRÉDÉRIQUE 

Oue faites-vous à votre tour ?.^ 

JULIEN 

Vous le verrez bien. 

FRÉDÉRIQUE, balbutiant des supplications. 

Julien... soyez raisonnable... il est indispensable 
que je parte ou que je sois là pour me trouver en 
présence de mon mari dès qu'il arrivera... Il faut 
que je me défende de toute mon énergie... 

JULIEN 

Silence ! 

Le valet de chambre entre. Ils se taisent. 
JULIEN 

Monsieur Ulric va sonner d'une minute à 
l'autre. Tenez-vous à l'avance dans l'anticham- 
bre... Ssins perdre une minute vous le ferez entrer 
directement au salon. (Il réfléchit.) Laissez la 
porte d'entrée ouverte, de façon que Monsieur 
Ulric n'ait même pas à sonner. J'y tiens. Vous 
viendrez me prévenir immédiatement une fois 
que vous l'aurez introduit dans le salon... 

FRÉDÉRIQUE, quand le domestique est sorti» 

Julien I... Qu'est-ce que vous projetez ?... Que 
prétendez-vous faire ? 

18 



36o LES SŒURS D'AMOUR 



TULIEN 



Loyalement, sans entrer dans de longues expli- 
cations, déchirer le voile, dire enfin la grande 
vérité, celle-ci : que depuis des années nous nous 
aimons d'un amour irrésistible, que vous êtes 
l'épouse sans reproche, mais que votre résolu- 
tion, désormais, est prise, comme la mienne, que 
c'est avec moi que vous voulez terminer vos 
jours... et que je vous garde ! 

FRÉDÉRIQUE 

Oh I avec quelle autorité soudaine vous parlez, 
maintenant 1... Vous n'êtes plus le même 1... (Sup- 
pUante, affolée.) Voyons, ce sont des bouleverse- 
ments impossibles ! 

JULIEN 

Nous avons eu beau faire pendant des années, 
cette vérité-là est plus forte que tout I Elle est 
éclatante !... Elle est dans tous nos actes... Elle 
est dans vos yeux. 

FRÉDÉRIQUE, avec force. 

Non ! non ! Ce n'est pas vrai 1 Je ne vous aime 
pas I Je ne vous aime plus ! 

JULIEN, triomphant. 

Mais vous le criez comme un remords vivant... 
Trop fort, ce cri-là 1 Je suis tranquille I 

FRÉDÉRIQUE 

Laissez-moi me trouver, la première, en pré- 
sence de mon mari... avant vous... avant votre 
femme 1... 



ACTE tTROISlÈME 36i 

JULIEN 

Non pas ! J'irai seul !... Je prends les rênes de 
notre vie !... Vous m'avez converti au courage, 
au sentiment des responsabilités. Vous m'avez 
fait celui-là qui ose... qui veut... et qui... 

LE DOMESTIQUE, brusquement. 

Monsieur Ulric est là. 

JULIEN 

Bien ! Vous l'avez fait entrer ? (Il désigne la 

porte de droite.) J'y vais. 

Le domestique sort, Julien se dirige vers la porte du 
salon. 

FRÉDÉRIQUE, appelant tout bas. 

Julien, Julien 1 Je vous en supplie... Laissez 
moi !... Attendez ! attendez encore !... 

A partir de cet instant ce n^est plus qu'un colloque 
à voix étouffée, un chuchotement agité. 

JULIEN 

Ne vous interposez plus ! Laissez ces deux 
hommes disputer de votre vie 1 Je vous défends 
d'ouvrir cette porte entendez-vous pendant que 
je serai là!... Je vous le défends... J'ai charge 
d'âme, maintenant. 

FRÉDÉRIQUE 

Mais c'est inique, abominable !... Je suis deve- 
nue la proie des autres, une loque entre toutes 
vos mains 1... 

JULIEN 

Frédérique, le bonheur 1 Plus que lui 1 Le 
bonheur gagné!... Enfin! 

// la repousse. Au moment d* ouvrir il se retourne vers 



36a LESJ SŒURS [D'AMOUR 

Frédérique écrasée de peur, subjuguée par cette 
mâle autorité ; tendrement il la relève, la presse sur 
son cœur et Vembrasse avec émotion. 

FRÉDÉRIQUE, à bout d'effroi et de résistance. 

Julien !... 

JULIEN 

Ma femme... De toute mon âme, de toute la 
force de ma tendresse et de mon secours... et 
pour toujours... ma femme !... 

Il l'enveloppe de ses bras, dans une grande étreinte 
de pitié et d'amour, puis se dirige vers la porte. 
Il l'ouvre lentement, entre et referme, pendant que 
Frédérique recule jusqu'au fond de la pièce, les 
mains aux oreilles comme pour ne pas entendre le 
bruit d'une catastrophe. 



RIDEAU 



ACTE IV 



Une chambre dans une vieille maison bretonne. C'est 
une chambre paysanne très simple, élémentaire, avec 
quelques meubles exprès réunis là. 11 fait nuit. Des 
lampes, des bougies sur la cheminée. Au fond, une fe- 
nêtre qui donne sur la campagne. A droite, une alcôve 
avec un lit ancien, assez riche. 11 fait une tache un peu 
disparate, un peu cottage dans cet ensemble rectangu- 
laire et paysan. Chaises de paille. Vieux fauteuil à dos- 
sier haut. Un escalier intérieur, quatre marches de 
Eierre, conduit à une porte basse qui ouvre sur un pa- 
er. 

Au lever du rideau, Julien avec un fermier arrange le 
lit. On est dans la maison natale de Julien, au Huel- 
goat, la maison où Monsieur et Madame Bocquet vien- 
nent encore passer les vacances lorsque remploi de 
Madame Bocquet le leur permet. Aux murs blanchis à la 
chaux quelques assiettes chinoises, des œufs d'autruche, 
des éventails de vétiver, etc.. Au plafond, un goéland, 
les ailes ouvertes ; sur la cheminée, deux bateaux sculp- 
tés... Une lampe posée sur la rampe de pierre de l'esca- 
lier. 



SCÈNE PREMIÈRE 
JULIEN, ROZENNE, ANNA 

ROZENNE 

Je Tai encaustiqué comme j'ai pu. En vingt- 
quatre heures, ce n'était pas très commode !... 
Le temps d'aller l'acheter dès que j'ai eu votre 
dépêche, au château de Mahiel, de discuter avec 
le vieux marquis, puis de le faire traîner par l'âne 



364 LES SŒURS D'AMOUR 

qui va sur sa fin... Le vieux a essayé d'en tirer 
trois cents francs, mais j'ai tenu bon... 

Anna entre. 

JULIEN, qui va et vient, en sortant de la malle 
différents objets, nécessaire, flacons, pendulette, 

Anna, mettez les draps que j'ai sortis de la 
malle... Ils sont là sur la chaise... Et madame ? 

ANNA 

Madame ?... Elle avait soif, elle a bu une bolée 
de cidre... Monsieur Julien ne veut pas que je 
ferme la fenêtre ? 

JULIEN 

Non, j'ai ouvert exprès pour aérer un peu. 
D'ailleurs la soirée est si douce ! Dépêchez-vous 
tous les deux... 

ANNA 

Monsieur, n'est pas trop fatigué du voyage ? 

JULIEN 

Il n'y a jamais que huit heures de Paris à 
Huelgoat... ce n'est pas le diable... 

ANNA 

Ça fait combien de temps que Monsieur n'était 
pas venu au Helgoat ? 

JULIEN 

Dix ans... J'ai compté, dix ans déjà I 

ANNA 

Pardon, Monsieur Julien, lorsque Madame 



ACTE QUATRIÈME 3«5 

Bocquet viendra au mois d'août, est-ce qu'il 
faudra lui raconter que Monsieur est venu, ou 
est-ce qu'il faudra tenir caché... 

JULIEN, interrompt. 

Ne t'inquiète pas, Anna. A ce moment-là, ça 
n'aura plus grande importance !... As-tu promis 
son pourboire à la femme de la poste si elle me 
remet les télégrammes à leur arrivée ? 

ANNA 

Oui, Monsieur Julien, je n'ai pas manqué de 
lui dire !... Si le bureau est fermé le soir, elle vous 
les fera parvenir par son gamin. 

JULIEN, interrompant son travail et allant à la porte. 

Tiens, il y a donc quelqu'un dans la maison ? 
J'entends parler. Quoi !... Qui est là ?... Qui 
parle avec vous, Frédérique ? Ah ! oui, qu'elle 
monte !... Va l'aider à traverser le couloir. 

ROZENNE 

Qui? 

JULIEN 

Margareck. Elle est à la cuisine. 

ROZENNE 

Ah ! j'en étais sûr qu'elle n'attendrait pas 
demain matin pour venir trouver Monsieur... 
Elle est presque complètement aveugle... Elle 
habite toujours la même maison... au coin de 
la rue. 

JULIEN 

Pauvre nourrice, va ! 



366 LES SŒURS D'AMOUR 

ROZENNE 

Oh ! en longeant le mur du couloir, elle s'en 
tirerait bien toute seule. Elle a l'habitude. 

Il sort. 



SCÈNE II 

JULIEN, ANNA, puis MARGARECK 
et ROZENNE 



JULIEN 

C'est tout ce que tu as trouvé dans le jardin ? 

ANNA 

II n'est pas riche le jardin en ce moment. 

JULIEN, cherchant à disposer des fleurs. 

Ah ! voilà... Tiens, maman a conservé son 
grand vase en verre de couleur !... Comme tout 
s'use lentement à la campagne !... Veux-tu que 
je t'aide, Anna ?... Qu'est-ce que doivent penser 
tous les meubles de ce gros crapaud de lit qui 
est entré chez eux, tout à coup ? 

ANNA 

Et Madame Bocquet se porte bien ?,.. Est-ce 
qu'elle viendra pour le commencement d'août ?... 

JULIEN 

Je pense, oui... comme d'habitude... 



ACTE QUATRIÈME 367 

ANNA 

Nous voulions lui écrire, Rozenne et moi, pour 
avoir deux mètres de fumier, parce que, en 
somme, le fumier de l'âne, maintenant... 

A ce moment, une vieille femme entre en cape de 
deuil, c'est la vieille nourrice de Julien. 

JULIEN 

Te voilà, Margareck !... C'est moi... 

La vieille ne dit rien ; elle s*avance. 

ROZENNE 

Ça lui fait de l'émotion... elle pleure. 
JULIEN, va à elle. 

On s'embrasse ? (La vieille Cétreint.) Alors, tu ne 
vois plus, ma pauvre Margareck ? (La vieille secoue 
la tête ) Pauvre I Moi aussi j'ai une grande 
émotion de te revoir !... Demain, j'irai causer 
avec toi, parce qu'aujourd'hui nous ne sommes 
en état ni l'un ni l'autre, n'est-ce pas ?... Et puis, 
tu devrais être couchée à cette heure-ci. (Bas à 
Anna.) Que fait-elle toute la journée ? 

ANNA 

Rien... Elle reste seule sur le seuil de sa maison. 
Quelquefois, je vous dis, elle va tout de même 
aux champs... Quand on lui demande si elle 
s'ennuie, elle répond : « Non, je réfléchis !... » 
Elle revoit sans doute dans sa tête... Elle est 
gênée... Je crois qu'elle voudrait s'en aller. 

JULIEN 

Eh bien, va, Margareck... Demain, je m'assoi- 
rai devant ta maison. Nous causerons du passé... 



368 LES SŒURS D'AMOUR 

Et puis j'ai quelques petites choses pour toi dans 
ma valise. 

Uaveugle ne parle pas et se détourne en pleurant. 
Elle sort guidée par Rozenne. 

ANNA 

Monsieur n'a plus besoin de rien ? 

JULIEN 

Non, laisse les lampes allumées au salon... et 
couchez-vous comme d'habitude... sans tarder... 
Veux-tu dire maintenant à Madame qu'elle peut 
venir si bon lui semble ?... 

Il reste seul. Il met la dernière main aux détails né' 
gligés, il chantonne ; il va à la porte ouverte, la 
lampe à la main. 



SCÈNE III 
FRÉDÉRIQUE, JULIEN, puis ROZENNE 

JULIEN 

Voilà ma chambre d'enfant.. On l'a un peu 

égayée. 

FRÉDÉRIQUE 

Elle est très belle, très claire... et simple comme 
devaient être vos yeux de petit Breton de 
six ans... J'aime ces salles de rez-de-chaussée 
bien paysannes, avec les murs peints à la chaux, 
l'alcôve... la longue fenêtre à caissons... donnant 
sur la route... (Elle va à la fenêtre.) Il doit y avoir 
une forêt par là, n'est-ce pas ?... Je la respire... 



ACTE QUATRIÈME 369 

JULIEN 

On a réquisitionné les lampes et les bougies... 
J'ai un peu honte de vous introduire dans cette 
ferme humide et délabrée, mais c'est vous qui 
l'avez exigé !... Habituée à tant de luxe, à votre 
château, aux délicatesses du home, vous allez 
être choqpiée, attristée de cette misère... 

Il a posé la lampe sur la table ronde du milieu. 
FRÉDÉRIQUE 

Mais non, je suis très heureuse, Julien, de me 
sentir ici... dans ce pays qui vous a formé 1... je 
tenais à connaître la source de vous-même... De 
la diligence, je regardais ces vallées tortueuses. 
Je comprends mieux certains atavismes en vous... 
Le pays vous ressemble... agité, sommaire... et 
pourtant sans méchanceté... Je suis attendrie à 
l'idée que vos premières années se sont passées 
ici, que vos yeux d'enfant se sont portés sur tous 
ces objets... 

JULIEN 

Mon père était capitaine au long cours... La 
maison est pleine de ses souvenirs exotiques... 

FRÉDÉRIQUE 

Pour la première fois depuis quinze jours, vous 
me croirez, Julien, je respire à l'aise... Je ne 
me sens plus la prisonnière. 

JULIEN 

Quelle affligeante expression ! Passe pour les 
trois premiers jours, dans la chambre d'hôtel en 
plein Paris, tout ce temps où j'ai séché vos larmes, 
calmé vos désespoirs... Ce n'était pas gai, je le 



3^0 LES SŒURS D'AMOUR 

reconnais, de vivre cloîtrés dans un hôtel avec 
la sensation qu'au dehors s'agitaient tant de 
drames provoqués !,.. (Gaiement.) Et, du reste, 
j'accepte cette expression de prisonnière ! Je ne 
déteste pas vous avoir capturée et conquise !... 
Vous voyez, Frédérique, maintenant comme j'ai 
bien fait de vous chambrer malgré vos terreurs, 
vos battements d'ailes... Qui sait ce qui serait 
arrivé !... Où seriez-vous ? Nous avons écouté 
l'écroulement se faire derrière nous, un peu comme 
des complices qui tendent l'oreille au bruit de 
leur méfait. A présent les ruines sont calmes !... 
Il n'y a plus que le bonheur qui se lève comme je 
l'avais prévu... J'ai envie de courir, de chanter, 
de vous faire fête par toute la maison ! 

FRÉDÉRIQUE 

Vous êtes jeune I... 

JULIEN 

Bah ! pourquoi ne serais-je pas gai et fou de 
joie ! En somme, je crois que tout le monde a 
éprouvé le minimum de souffrance souhaitable... 
Votre mari a supporté avec orgueil et je le recon- 
nais, avec une certaine hauteur, cette séparation 
qui aurait pu entraîner des péripéties beaucoup 
plus navrantes... 

FRÉDÉRIQUE 

Vous voilà encore parti dans vos estimations I 

JULIEN 

Quant à Eveline, la dernière lettre de Made- 
moiselle Castel indiquait que, confinée dans ce 
courage brusque qu'on lui connaît et... 



ACTE QUATRIÈME 371 

FRÉDÉRIQUE, C interrompant en souriant. 

Avec quelle cruauté tranquille vous parlez 
d'elle !... Ah ! on est bien certain que vous ne 
l'avez pas aimée, celle-là ! Et, comme tous les 
gens pressés d'être heureux, vous voulez croire 
avec un optimisme féroce au bonheur des autres ? 
Vous parlez comme celui qui a gravi un sommet 
dangereux et qui établit le bilan de sa victoire. 

JULIEN 

Il faut bien finalement qu'il y ait toujours un 
vainqueur 1... En toute sincérité, de ceux que 
nous laissons derrière nous, je ne vois d'intéres- 
sant que vos deux petits. Je vous le garantis 
encore, nous allons arranger au plus vite leur 
situation pour qu'ils soient à nous, bien à nous. 
Je comprends que votre cœur saigne... C'est la 
grosse inquiétude... Mais, ce soir, n'y pensons 
pas, voulez-vous ? Il ne faut pas que vous pleu- 
riez ce soir... 

PRÉDÉRIQUE 

Je ne pleure pas 1... Je suis apaisée, détendue, 
au contraire 1 

JULIEN 

Imaginez l'émotion qui peut être la mienne 1 
Je n'ai vécu toute ma vie, toute, que pour abou- 
tir à ce jour-là !... Vous avez été si cruelle dans 
vos refus, Frédérique !... Autrefois, ils étaient 
bien compréhensibles, je les ai respectés, subis... 
Mais maintenant depuis que nous vivons en- 
semble... l'énergie, l'obstination, avec laquelle 
vous vous êtes refusée me faisait même douter 
de votre amour !... Un jour tenez, lundi dernier, 
il m'a semblé vous sentir défaillir,... prête à vous 



3^2 LES SŒURS D'AMOUR 

abandonner... Ai-je bien fait de respecter vos 
derniers scrupules ? Vous me disiez :« Non ! là-bas. 
là-bas... » Et ce là-bas était murmuré comme une 
plainte, un gémissement. 

FRÉDÉRIQUE 

Que voulez-vous 1 On n'a pas été impunément 
plus de vingt ans une honnête femme... il vous 
en reste une habitude effrayante !... il faut ce 
soir que je fasse table rase de tout mon passé, de 
mes luttes d'autrefois, de mes idées, de mes 
pudeurs, même de ma religion... Songez donc !... 

JULIEN 

C'est un grand soir, ma chérie... Comme il est 
émouvant pour nous deux !... Quelle date !... Six 
ans ont passé... oui... de lutte, de reniement, de 
faiblesse... tout le roman inutile du refus... et 
nous voici, dans cette chambre, aussi naïfs, aussi 
gauches et tremblants qu'au premier jour, qu'au 
premier rendez-vous !... Tenez, au fond, vous 
aviez raison : dans l'atmosphère de Paris, de cet 
hôtel, un pareil moment eût été gâché... A quoi 
bon avoir attendu six ans et voler à la vie tout 
à coup quelques minutes précipitées ? Vous êtes 
trop délicate pour ne pas l'avoir senti. C'est 
navrant, en effet, les hôtels... avec des bruits 
dans les couloirs, des gens pressés, des domes- 
tiques, des bagages !... Ici, nous sommes maîtres 
de nous, des heures, des choses !... Nous rentrons 
dans la nature, tout simplement en nous aimant. 

Jl veut la saisir. 

FRÉDÉRIQUE, doucement. 

Laissez !... Laissez-moi encore... un peu... quel- 
ques instants... 

Elle 8*appuie à la cheminée, la tête exprès baissée, 



ACTE QUATRIÈME 3:3 

dans un sentiment de gêne que Vheure soit arrivée 
et ne puisse plus être reculée. Il V embrasse sur la 
nuque. 

JULIEN 

N'ayez pas honte, mon amour... Nous n'allons 
rien offenser ! Toutes les étreintes sincères sont 
belles !,.. Pourquoi en avez-vous si longtemps 
douté ? A l'instant même avant que vous entriez, 
j'ai été enveloppé par deux bras... ceux de ma 
vieille nourrice maintenant aveugle... Ses pauvres 
mains de paysanne cherchaient à i^econnaitre 
l'enfant qu'elle avait tenu dans ses bras ; elle ne 
me voyait pas, mais je la sentais heureuse de me 
presser si grand, si fort, si robuste... Et cette 
étreinte, au seuil de la maison, au moment où 
vous alliez pénétrer, m'a paru — ne souriez pas — 
comme une espèce de bénédiction involontaire. 

FRÉDÉRIQUE 

Je ne souris pas ! Je l'ai vue, en effet, tout à 
l'heure, votre première servante d'amour... Ju- 
lien !... Ah ! non, je n'ai pas envie de sourire ! 
Jamais vous ne m'avez parlé si doucement... 
Jamais vous n'avez trouvé des mots plus tendres, 
plus choisis... Julien. Je ne vous connaissais 
même pas ce langage I... Vous êtes autre... comme 
je vous espérais... 

On frappe à la porte. 

JULIEN 
Qu'est-ce que c'est ? 

ROZENNE, entrant, 

La diligence de Loc-Maria, Monsieur Julien... 
Il y a le panier. 



3^4 LES SŒURS D'AMOUR 

JULIEN 

Entrez, entrez... Pose-le sur la table. 

FRÉDÉRIQUE 

De quoi s*agit-il ? 

JULIEN 

Des fleurs que j'avais commandées à Morlaix. 
J'avais peur que le pauvre petit jardin fût sac- 
cagé ou défleuri... Je voulais quelques gaietés 
dans la maison. 

FRÉDÉRIQUK 

Pourquoi avez-vous renié les fleurs paysannes ? 

JULIEN 

On va même les remplacer. 

ROZENNE 

Il y a aussi le courrier, Monsieur... deux dé- 
pêches... 

JULIEN, vivement. 

Donne ! (A Rozenne.) Maintenant, toi et Anna, 
allez vous coucher. J'éteindrai au salon et dans 
la cuisine... Tiens, tu remettras cela au cocher 1 

(Rozenne sort de la chambre. A Frédérique.) La vôtre 
et la mienne ! (Ils Usent silencieusement la dépêche 

près de la lampe.) Rien de particulier ? 

FRÉDÉRIQUE 

Non... Les enfants... Lisez !... Ils me croient 
encore à Paris. J'avais donné l'ordre à l'hôtel 
qu'on m'expédie télégraphiquement les dépêches.. 
Je vous l'avais dit, n'est-ce pas ? 



ACTE QUATRIÈME 875 

JULIEN 

Mais oui ! 

FRÉDÉRIQUK 

Gomme vous voyez, c'est peu de chose : « Bon- 
jour, maman, je t'aime. » 

JULIEN 

Thérèse aurait pu tout de môme trouver autre 
chose ! 

FRÉDÉRIQUE 

On ne pouvait pas trouver mieux... Et vous ? 

JULIEN 

Moi ?... une dépêche de Jeanne Castel qui me 
décrit en peu de mots l'attitude d'Éveline. 

Il lui tend la dépêche. 

FRÉDÉRIQUE 

Ça vaut mieux ainsi... Nature crâne, dure, 
mais droite et saine d'esprit !... Elle méritait 
d'être heureuse. Qui sait ? C'eût peut-être été la 
femme qu'il vous fallait... 

JULIEN 

Jamais de la vie !... Et pour elle-même cette 
séparation est préférable à tout... 

FRÉDÉRIQUE 

Et puis, il n'y avait pas d'enfants !... 

Silence. 
JULIEN 

C'est la première fois que vous recevez une 



376 LES SŒURS D'AMOUR 

dépêche ou des nouvelles de vos enfants sans que 
vous pleuriez. 

FRÉDÉRIQUE 

Vous voyez bien... tout arrive ! (Comme elle a 

défait le paquet de -fleurs et qu'elle les arrange dans le vase, 
il passe derrière elle et, brusquement, la saisit. D^un 
mouvement habile il la fait avancer vers le lit. Elle le re- 
pousse légèrement avec effroi et pudeur.) Oui, Oui, je 
suis à vous, Julien ! Je vous demande simplement, 
pour la vieille et honnête femme que je suis, de 
ne froisser aucune pudeur en moi... Une ancienne 
vertu qui s'écroule exige tant de ménagements !... 
Il faut que ce soir j'aie l'impression que c'est un 
soir comme les autres. ^Z.a demie sonne. )he timbre de 
l'horloge de votre village 1... Comme il est sym- 
pathique et doux !... Oui, oui, en vérité, c'est un 
soir comme les autres !... Julien, retirez-vous 
quelques instants encore dans ce brave salon que 
j'ai entrevu... avec ses housses et son odeur de 
moisi... Vous ouvrirez un livre et attendrez sage- 
ment que cette horloge ait sonné l'heure pro- 
chaine. Julien, quelque chose de nous va mourir 
aujourd'hui !... Donnez-moi votre front que je 
vous embrasse gravement, comme si la tendresse 

allait finir ! (Elle Vembrasse sur le front. Mais du front 
la bouche glisse jusqu'à la bouche, et c^est alors une grande 
étreinte réciproque et passionnée, — un long et défaillant 
baiser ; on devine que c'est le premier de cette sorte qu'ils 
échangent. Puis elle se détache, haletante, et murmure.) 
Allez, allez... mais... j'ai votre promesse... d'ou- 
vrir le piano que j'ai vu dans un coin du salon... 
J'entendrai bien si vous jouez... 

JULIEN, gaminement. 
Oh 1 la tristesse, ce que vous me demandez là, 



ACTE QUATRIÈME 377 

ma chérie !... Le son d'un piano de campagne à 
travers les cloisons... 

FRÉDÉRIQUE 

Je ne vous demande que de témoigner de votre 
présence... Faites comme si j'allais m'endormir !... 

JULIEN 

Je respecte toutes vos délicatesses et toutes 
vos pudeurs... 

FRÉDÉRIQUE 

Les fermiers sont bien couchés, n'est-ce pas ? 

JULIEN 

Oui, je viens de les entendre monter (Désignant 
l'j porte de droite au haut des marches) par l'escalier. 

FRÉDÉRIQUE 

C'est vrai, il m'a semblé... A tout à l'heure... 
l'heure qui sonnera entre toutes les heures !... 



SCÈNE IV 
FRÉDÉRIQUE, seule 



Elle reste seule, éteint une lampe comme si elle trou- 
vait la chambre trop allumée. Elle écoute. Elle 
entend quelques notes aigres de piano. Alors elle 
prend la lampe, se dirige çers la fenêtre qu'elle 
ouvre doucement, jette un coup d'oeil au dehors. 
Elle se penche, exécute un signal en levant deux 
fois la lampe, puis, au bout d'un certain temps^ 
fait un signe et parle très bas au dehors. 



3^8 . LES SŒURS D'AMOUR 

FRÉDÉRIQUE 

Oui... Vous pouvez... A droite n'est-ce pas ?... 
Une seconde. (Quelques instants encore où elle écoute si 
le piano n*a pas cessé. Elle se repenche à la fenêtre.) 

Vous avez bien la clef ? Maintenant, faites vite !... 

(Elle va à la porte de droite, en montant les quatre 
marches ; elle l'ouvre toute grande, la lampe à la main. 
Elle s'avance et éclaire le palier. Elle redescend ensuite, 
pose la lampe sur la table et Von voit alors entrer un 
homme chapeau baissé et le col de pardessus relevé.) Il 
y a longtemps que vous êtes arrivé ? 



SCÈNE V 
FRÉDÉRIQUE, BOCQUET 

BOCQUET 

Une heure environ 1 

FRÉDÉRIQUE 

Tout s'est passé comme il fallait ? 

BOCQUET 

Tout !... J'ai trouvé l'auto à Morlaix... à l'heure 
convenue. Merci. 

FRÉDÉRIQUE 

Où est-elle ? 

BOCQUET 

A deux cents mètres du village, lanternes 



ACTE QUATRIÈME 379 

éteintes, à droite de la maison, naturellement,., 
de ce côté... 

FRÉDÉRIQUE 

Vous croyez qu'il ne peut vous avoir entendu ? 

BOCQUET, montrant la clef. 

Impossible!... J'ai l'habitude de la serrure. 

FRÉDÉRIQUE 

Les domestiques sont couchés, je crois ? 

BOCQUET 

Oui, j'ai vu de la lumière là-haut, dans la 
chambre des vieux. 

FRÉDÉRIQUE 

Attendez que je ferme, par prudence, cette 
porte à clef. 

Elle ferme la porte par où est sorti Julien. 

BOCQUET 

Alors, Madame ? 

Silence. 

FRÉDÉRIQUE, faiblemerU. 
Oui. 

BOCQUET 

Vous avez bien réfléchi ?... Vous n'avez pas 
changé d'idée ? 

FRÉDÉRIQUE, secouant la t^e 

Non, Monsieur, non 1 



38o LES SŒURS D'AMOUR 

BOCQUET 

Et VOUS êtes sûre que vous ne le regretterez 
pas ? 

Sans répondre à la question elle sort une lettre de son 
sac qu'elle tend à Monsieur Bocquet. 

FRÉDÉRIQUE 

Voici la lettre de mon mari. 

Un temps. Il lit au-dessus de la lampe. 

BOCQUET 

Évidemment ! 

FRÉDÉRIQUE 

Oh ! c'est sa manière... c'est net, c'est froid I... 
Ce qu'il m'offre, c'est la vie grise, morne, sèche, 
sans espoir !... Vous voyez, il n'est question que 
des enfants !... Et, d'ailleurs, de quoi voulez-vous 
qu'il soit question ? 

BOCQUET 

C'est évidemment la raison principale, la meil- 
leure ! Peut-être la seule. 

FRÉDÉRIQUE 

La seule ? Oh ! non. Monsieur !... A mon âge... 
à mon âge, voyons, c'était impossible !... Regar- 
dez mes cheveux blanchissants !... Allez, c'est 
déjà beaucoup pour moi d'avoir été aimée sans 
avoir rien réalisé ! C'est un doux souvenir qui me 
servira à me cacher mon amertume, ma vieillesse... 
Il me faut ça, d'ailleurs, car quelle sera ma vie, 
désormais, à côté de ce mari lassé qui regardera 
mourir en moi, par devoir, un amour qu'il avait 
ignoré ? 



ACTE QUATRIÈME 38î 

BOCQUET 

Vous aurez vos enfants ! 

FRÉDÉRIQUE 

C'est vrai, ils ne sont pas encore à l'âge de 
l'ingratitude I 

BOCQUET 

Encore une fois, Madame, avez-vous bien 
réfléchi ?... Le bonheur de Julien eût été là !... 
Ah ! j'en réponds 1... Et il va beaucoup souffrir... 
Au moment même où il croyait atteindre le but 
de tous ses espoirs... 

FRÉDÉRIQUB 

Ne dites pas cela 1 ne dites pas cela 1 J'aurais 
tellement voulu le rendre heureux I... Et c'est 
moi, moi-même, qui ai tout fait pour le sauver, 
moi qui vais l'abandonner ainsi... être si cruelle... 
si décevante !...Mais c'était impossiblejMonsieur!... 
Voyons ! Il ne faut pas qu'une histoire comme la 
nôtre ait été gâchée en sa fin. A quoi servirait de 
m'ôtre conservée pure, intacte, pendant tant 
d'années, avoir lutté si désespérément, pour 
abîmer tout cela à l'heure de la vieillesse, du 
départ !... Ah 1 je vous certifie bien que, si j'avais 
seulement quinze ans de moins, j'aurais eu tous 
les courages !... Trop tard maintenant ! Je m'en 
rends compte, je l'ai d'abord espéré de moi- 
même, j'ai obéi à Julien... mais un respect de 
moi... oh ! égoïste... m'interdit d'affronter la 
honte qui m'attendrait demain. Voyons,Monsieur, 
les gens riraient !... Et puis. Monsieur, je suis 
croyante... et un divorce... avec une pareille 
différence d'âge... et des enfants I... Tout ce que 



383 LES SŒURS D'AMOUR 

j'insulterais de raisonnable et de sacré !... On me 
montrerait du doigt !... Comme on aurait raison !... 
Folie, vous dis- je ! Et quand bien même je sup- 
porterais ce reniement de moi, quel avenir ? (Elle 
secoue la tête.) Non, il faut que cette dame s'en 
aille emportant sa vertu qui peut paraître inutile 
et un peu ridicule... C'est le dernier soir... Seule- 
ment, si j'ai voulu venir ici, si loin, pour l'aban- 
donner, pauvre petit, dites-lui bien qu'il n'y a pas 
eu comédie de ma part, pas de cruauté calculée... 
Il fallait mettre de l'espace tout de suite entre 
nous, qu'il ne se lançât pas à ma poursuite dès 
le lendemain... et puis, j'ai voulu qu'il eût les bras 
de son père... l'atmosphère de l'enfance... sa 
chambre, les meubles... Je connais ça, c'est apai- 
sant !... Il ne se sentira pas tout seul ainsi auprès 
de vous et au milieu des choses familières... Tan- 
dis que moi je serai dans le train à grelotter, lui 
entendra avec douceur, malgré tout, les bruits du 
matin qui auront l'air de lui dire tristement 
bonjour... le cri du coq, la rue du village... Alors 
il comprendra ma pensée et me trouvera moins 
cruelle !... Mais comme il va souffrir, tout de 
même, mon pauvre petit Julien !... Quelle nuit 
vous allez passer tous deux I... (Elle sanglote.) 
Songez qu'il est là à deux pas et que je ne rever- 
sai plus jamais, jamais son visage !... (Elle se lève.) 
Où est mon chapeau ? 

BOCQUET 

Vos mains tremblent. 

FRÉDÉRIQUE 
Et mon manteau. (Pendant qu'il lut met le man- 
teau.) Est-ce qu'il n'a pas appelé ? 

BOCQUET 

Oui, oui 1 



ACTE QUATRIÈME 383 

FRÉDÉRIQUE 

Il s'impatiente ! 

BOCQUET 

Répondez-lui... c'est plus prudent ! 

Elle avance prudemment et parle, la porte à peine 
entr'' ouverte. 

FRÉDÉRIQUE 

Qu'y a-t-il ?... Je ne vous entends plus jouer... 
(EUe revient,) Oh ! voilà qu'il s'en va sagement 
Tenez, écoutez son pas... comme un écolier... Et 
surtout n'allez pas lui dire de mal de moi pour le 
consoler !... Rien que du bien, parce que c'est 
très dur, vous savez, ce que je fais là.. .C'est dur !... 

EUe ne peut pas retenir son désespoir. 
BOCQUET 

Comment voulez-vous que je lui dise du mal 
de vous... moi qui humblement vous remercie de 
tout ce que vous avez fait pour lui. Madame ? 

FRÉDÉRIQUE, avec une énergie farouche. 

Oui, n'est-ce pas ?... Dites-moi que je l'ai 
sauvé tout de même 1 Dites-le-moi, j'en ai besoin, 
dites-le-moi pour étouffer le remords de m'être 
refusée à lui, — moi qui lui aurais tout donné, 
tout, et qui préfère m'enfuir, intacte, sachant 
bien que, demain, je ne partirais plus, si je n'avais 
pas la force, ce soir, de m'arracher à ses bras 1... 
Dites que je lui ai été utile, nécessaire, malgré 
tout, que, de cet enfant au cerveau malade, j'ai 
fait un homme maintenant !...«: Plus de tache 
dans sa vie... Il a la route devant lui I... Ah 1 il a 

17 



384 LES SŒURS D'AMOUR 

fallu saper beaucoup de branches I... Mais ça 
donnera... L'arbre repartira... de la cime 1 

BOCQUET 

Oui, Madame, vous vous êtes occupée d'un 
enfant et vous me rendez un homme, comme vous 
dites !... Pour qu'il le devienne tout à fait, il lui 
manquait la douleur : la voici, elle arrive, terrible., 
araère... Mais, après ce baptême, je vous garantis, 
et j'en réponds, il se relèvera plus fort, plus re- 
trempé, il travaillera, il deviendra quelqu'un... 
il l'est déjà I Moi, Madame, je vous bénirai tou- 
jours 1... 

FRÉDERIQUE 

Et plus tard, quand il sera consolé... car il se 
consolera... il est très jeune... il fondera un autre 
foyer... c'est fatal... il sera encore aimé... il sera 
heureux... vous voyez,j'ai la force de le souhaiter... 
alors moi, je serai toute seule, toute vieille... 
j'assisterai de loin à cette métamorphose... Elle 
ne l'aimera pas autant que j'ai pu l'aimer, parce 
que ça c'est impossible 1... Oh ! oui, c'est impos- 
sible !... Mais ce sera une consolation pour moi 
de savoir qu'il est heureux, même avec une 
autre que moi. Je vivrai avec cette idée et ce 
souvenir, jusqu'à l'heure terrible où les yeux se 
ferment, jusqu'à ce jour où il recevra, dans des 
années, une petite lettre de deuil qu'il ouvrira 
et qui lui apprendra qu'une âme est partie en 
pensant à lui. Car vous lui direz cela : «Au der- 
nier moment, c'est son image qui sera devant 
mes yeux... c'est son nom que je prononcerai, je 
le lui promets : Julien 1 Julien 1... (Monsieur Boc 
quel s'avance vers Frédérique et lui embrasse la main.) 
Au revoir I Monsieur, ou plutôt adieu 1... Alors, 
l'auto... 



ACTE QUATRIÈME 385 

BOCQUET 

Tenez, Madame, à deux cents mètres à peu 
près... à droite, au bout du village. Je vais vous 
indiquer... Une fois sortie, vous tournerez à 
droite... Vous serez à Morlaix dans une heure... 
Vous aurez une vingtaine de minutes à attendre 
le train de nuit, pas plus. 

FRÉDÉRIQUE 

Merci, Monsieur. 

BOCQUET 

J'ai laissé la porte d'entrée ouverte... Ne la 
refermez pas, c'est inutile. 

FRÉDÉRIQUE 

Et je vous recommande bien... de la douceur, 
beaucoup de précaution !... 

BOCQUET 

Et de la fermeté. 

FRÉDÉRIQUE 

Aussi, Monsieur, aussi !... C'est cela ! (Elle ça 
partir. Elle jette un dernier coup d'oeil vers la porte par 
oà est sorti Julien. Son regard en passant se pose sur le 
case de fleurs. Elle hésite à cause de la présence du père, 
puis tout de même elle cède à la tentation gui vient de 
V effleurer. Elle prend les roses dans ses bras et les dépose 
sur le lit. Elle ne les éparpille pas. Elle les dépose presque 
pieusement comme sur un lit mortuaire. Cela fait, voûtée 
par les sanglots, elle m.onte les marches et entr^ouvre la 
porte. Du haut de V escalier^ elle se retourne vers Bocquet.) 

Vous lui répéterez textuellement ceci, retenez-le : 
« Elle m'a dit de te dire qu'il faut que tu aies 
beaucoup de courage, afin d'être un jour heu- 



386 LES SŒURS D'AMOUR 

reux... qu'elle t'a aimé plus que tout au monde... 
et qu'elle te demande pardon... de n'avoir pu 
t'accompagner jusqu'au bout du voyage ! » 

BOCQUET, qui, du bas de Vescalier, a écouté et répété 
à voix basse chaque membre de phrase. 

Je le lui dirai mot pour mot. 

FRÉDÉRIQUE 

Ah 1 j'ai le cœur qui bat, qui bat !... Voyez- 
vous, il me semble, quand je vais fermer cette 
porte, que ce sera son dernier battement !... (Un 
doigt sur la bouche.) Et de la douceur, n'est-ce 
pas ?... de la douceur... 

Elle referme la porte. Elle est partie. 

BOCQUET demeure immobile. Il écoute les bruits exté- 
rieurs, puis il va à la fenêtre, se penche pour la regarder 
s'en aller. Il fait un geste d'adieu. Quand il s^est assuré 
qu^il n'y a plus personne sur la route, il referme les 
battants. On entend le piano. Un temps se passe. Boc- 
guet se défait de son pardessus qu'il jette sur un meuble. 
Il va à la porte de gauche, V ouvre et appelle d'une voix 
haute, énergique. 

Julien ! Julien 1... 

Il redescend vers le milieu de la pièce, postéfdans 
une attitude ferme et grave. Le piano a cessé brus- 
quement. 



SCÈNE VI 
BOCQUET, JULIEN 

Quelques secondes : Julien accourt. Sur le seuil, il 
reste stupéfait. Il regarde son père, la chambre, 
murmure quelques mots inintelligibles. 

BOCQUET 

Elle m'a dit de te dire qu'il faut que tu aies 



ACTE QUATRIÈME 387 

beaucoup de courage... afin d'être un jour heu- 
reux... qu'elle t'a aimé plus' que tout au monde 
et qu'elle te demande pardon de n'avoir pu 
l'accompagner jusqu'au bout du voyage I 



FIN 



TABLE DES MATIÈRES 



Pages 

LE» FLAMBEAUX 5 

LES s<suRS d'amour 207 



7596. — Imp. Jouve et C'*, i5. Rue Racine, Paris. — 13-1937. 





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2603 
A7A19 
1922 
t. 9 



Bataille, Henry 
Thlâtre complet 



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